‹ Une voix d'en basChapitre 85 sur 96 · SCÈNE m · texte numérisé non relu

SCÈNE m

SARA, ISMAEL ( En costumes de deuil.)

SARA

C'est lui que je revois; dans quel état, grand dieu! Le cœur de son enfant seul peut le reconnaître. Tant le voilà changé ; le jour qui vient de naître Le verrait-il mourir?

IS3IAEL, la tête penchée sur sa poitrine et accablé. Quand je n'ai plus d'espoir, Quand l'échafaud est prêt , qui veut encor me voir?

SARA

Qu'il est pâle , ô mon Dieu!

IS3IAEL.

Sara n'est plus en France ; Nulle autre qu'elle , hélas î peur calmer sa souffrance. N'oserait pénétrer jusqu'au pauvre vieillard ; Je ne la verrai pas avant mon long départ.

SARA, «e précipitant dans les bras d'ismaél. Mon père !

IS31AEL.

Mon enfant ! mon enfant î

SARA

Mon bon père !

j Voilà donc m& Sara ; c'est bien toi que je serre , Ma fiile , sur mon sein... Allons , sèche tes pleurs. . Dans la félicité s'çteignent mes douleurs...

Oh ! tu peux maintenant ordonner que je tombe, !

Voici l'ange , oh mon Dieu! qui priera sur ma tombe!

SARA

Serait-il vrai , mon père ; allez-vous donc mourir? i

ISMAEL. i

Je n'ai pas dit cela ; non , non , c'est le plaisir... I

On a de ces moments, oh ! ma fille, où la joie

Inonde la raison, la sulîoque et la noie;

Ton père est insensé, vois-tu bien, mon enfant;

Puis l'âge, ma Sara, l'âge l'accable tant, ]

Pour lui tout est fardeau, car telle est sa faiblesse,

Mon Dieu, qu'un peu de joie est un poids qui l'oppresse,

Qui trouble son esprit ; quittons cet air chagrin,

Je veux que ton front pur redevienne serein ;

Oui, souris au vieillard, enfant, il le désire.

Car voilà bien longtemps qu'il n'a vu ton sourire...

SARA

Vous avez bien soulTert... ^ ,

ISMAEL. y

Oui, d'être loin de toi.

Mais comment as-tu fait pour venir jusqu'à moi, ;

Tes pleurs ont-ils lléchi la garde qui surveille?... j

SARA. I

Non, l'or seul a tout fait ; c'est l'amitié qui veille \

Sur vous, sur votre enfant, qui me met dans vos bras. . .

ISMAEL

Bon Flamel !

SARA

Noble cœur ; toujours il suit mes pas.

ISMAEL

Ses soins, de mes bourreauxTtrompant la vigilance, M'ont fait tout oublier. Allons, de la prudence, Ne crains rien; pour ton père, il n'est aucun danger. Mais toi-même, à tes jours, enfant il faut songer. La loi qui me retient peut te saisir de même. Quel désespoir alors pour ton père qui t'aime. Apprendre que ma fille est aussi dans les fers, Ce serait le plus grand des maux que j'ai soufferts ; Pour prolonger ma vie, allons, songe à la tienne. Enfant, ton existence est désormais la mienne. Si tu meurs, je mourrai !. . .

SARA

Moi , causer votre mort !

Oh! je vivrai, mon père.

ISMAEL

Oui, vivre est un effort. Et je l'attends de toi, comble mon espérance, Sara, sans plus tarder, il faut quitter la France.

SARA

Vous voulez m'éloigner sans espoir de retour.

ISMAEL

Enfant, il faut partir avant la fin du jour...

SARA

Non, Flamel m'a tout dit, voyez-vous, leur justice,

Je le sais va bientôt vous conduire au supplice;

Vous voulez m'éloigner, et vous allez mourir!

Votre sort est le mien, je ne veux pas partir;

Eux vous tuer, hélas! ils me rendront mon père,

Mes larmes fléchiront leur injuste colère,

Car ils m'écouteront : on écoute un enfant

Qui se traîne à genoux jusqu'aux pieds du puissant.

Qui pleure et qui se tord devant des hommes d'armes.

Quand cet enfant est faible et qu'il n'a que ses larmes.

Qu'il est seul, sans soutien, on écoute en émoi

La voix qui part d'en bas et monte jusqu'au roi ;

Devant la majesté la fureur doit se taire,

C'est un droit qu'a l'enfant d'implorer pour son pèr('.

Laissez-moi cet espoir, laissez-moi près de vous.

Votre enfant vous en prie en baisant vos genoux.

Sur mon cœur, sur mon cœur!...

SARA

Vous voulez que je reste. . .

ISMAEL

Faut-il qu'à mon enfant je devienne funeste.

Quand j'ai béni ses jours, dois-je ouvrir son tombeau?.

SARA

Vous aimez votre enfant d'un amour grand et beau. Car, craignant qu'à la honte un jour elle succombe, Vous voulez l'enfermer avec vous dans la tombe, La rendre pure à Dieu... Oh ! laissez-moi l'orgueil Do dormir avec vous dans le même linceul.

tVi

ISMAEL

Partager mon tombeau... Qui? toi si jeune encore,

Quand ton front resplendit des feux de son aurore !

Non, non... jamais!... jamais... Va retrouver Flamel,

Pars, enfant, pars de suite, au nom de l'Éternel,

N'attends pas plus longtemps, va, dis-lui qu'il te donne

Costume et sauf-conduit, va-t'en, Dieu te l'ordonne,

Le danger suit tes pas, il croît de toute part

Au coucher du soleil, fuis sans plus de retard;

Dans l'exil, ma Sara, va rejoindre nos frères.

Va pleurer avec eux sur nos longues misères,

Pars sans te retourner, prends le plus court chemin,

Laisse derrière toi cet autre Benjamin

Dont le safig doit bientôt inonder les murailles.

Et la faim, jour par jour, dévorer les entrailles,

Qui verra ses enfants expirer au berceau,

Les vieillards massacrés aux portes du tombeau ;

Cet autre Benjamin qui maudira ses armes,

Benjamin dont le sang se perdra dans les larmes!

Qui mourra lentement, le cœur gonflé de fiel.

Après avoir subi tous les fléaux du ciel ;

Dont le premier des fils, pour fermer sa paupière,

N'aura qu'une main froide, une main étrangère.

Car il est un vengeur de l'hospitalité.

Les peuples l'apprendront dans la postérité...

Fuis-le, Sara, fuis-le !

SARA

Moi, fuir, et vous, mon père,...

Ma fille, obéis- moi.

Tu dois prier pour elle.,

%33 ISMAKI..

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