‹ Une voix d'en basChapitre 96 sur 96 · A M. SAVINIEN LAPOINTE · texte numérisé non relu

A M. SAVINIEN LAPOINTE

Si vous publiez votre recueil, mon cher Lapointe , je souhaite que tous les morceaux qui doivent le composer aient le mérite de ceux que je connais. Pourtant , malgré ce qu'il y a de poésie , de bon sens et d'esprit dans vos compositions , préparez-vous à vous entendre reprocher quelques peintures trop crues , quelques expressions mal sonnantes. Mais quoi ! lorsque vous avez entrepris de dramatiser la satire de mœurs, et rendre en vers ce que jusque-là elle n'avait pas cru pouvoir exprimer, pauvre enfant de la rue , vous vous étiez déjà heurté bien des fois aux misères que vous deviez peindre. Est-il donc surprenant qu'un peu de fiel se mêle aux paroles que la douleur arrache à celui qui vide ce calice d'amertume? Certes , ne s'en étonneront pas ceux qui ont subi les mêmes épreuves , ni ceux même qui savent compatir aux maux qu'ils n'ont pas soufferts. Grâce au ciel, le nombre de ces derniers est plus grand qu'on ne le dit, dans ce siècle qui prend plaisir à se calomnier !

Malgré la position que le sort vous a faite, continuez donc de chanter, tout en maniant le tranche t. On a reproché aux ouvriers de se livrer à l'étude cl aux lettres; c'est faute de réflexion , selon moi. Sans doute , on peut vouloir réprimer la manie d'écrire de plusieurs , à quelque condition qu'ils appartiennent , lorsqu'ils n'ont d'idée que celle qu'ils empruntent; mais aux intelligences originales, nées dans les rangs des travailleurs , appartient , je le crois , la mission d'éclairer, d'améliorer la classe la plus nombreuse. Les chants, les livres qui naissent au-dessus d'elle, n'y réussiront jamais aussi bien que la voix du simple prolétaire inspiré par l'amour de ses semblables,

Doué , comme vous l'êtes , de pensées généreuses , de courage et de sensibilité , ne vous écartez pas de la voie que vous avez choisie; vous en serez récompensé par l'utilité qui en résultera pour vos frères en souffrances et par le suffrage de tous les hommes de cœur.

Puisse donc votre recueil , mon cher Lapointe , avoir le succès qu'ont obtenu depuis longtemps plusieurs des morceaux qui vont y reparaître. Votre talent , déjà si remarquable , ne pourra que s'en accroître , et par de nouveaux efforts, il finira , je l'espère , pour l'honneur du prolétariat , par vous assigner une place élevée dans la littérature de notre époque.

Tout à vous,

• BÉRANGEIÎ.

Pas«y, novembre 1843.

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