‹ Une voix de l'exilChapitre 64 sur 86 · MON ELDORADO · texte numérisé non relu

MON ELDORADO

Trois proscrits y prennent leurs aises.

Socrate eût— il désiré plus ?

J’ai la plus belle galerie De portraits — pas un n’est banal,

Et pas un qui ne me sourie.

Comme, de loin, l’original;

Là je vois toute ma famille,

Là mes amis... et dans leurs yeux De ma conduite éclate et brille Le contentement précieux.

Du frère que toujours je pleure J’ai la montre ; et, matin et soir,

Cet héritage me dit l’heure Du dévoùment et du devoir.

J'ai, pour nourrir une espérance Compagne des plus mauvais jours,

Une belle carte de France

Dont mon doigt suit tous les contours.

J’ai quelques plumes d’où les rimes.

Comme des traits victorieux,

Partent pour venger des victimes...

Qu’auraient dû protéger les cieux.

Ato ^ eldorado.

J’ai du papier A couleur tendre Pour le bel ange aux yeux d’azur Qui, sur un banni, daigne étendre Son aile et son regard si pur.

J’ai des parfums — la rose et l’ambre De tels n’en ont pas secoués —

Qui se répandent dans ma chambre De ses beaux cheveux dénoués.

O retraite favorisée !

Mon bonheur y semble rivé :

A deux angles de la croisée Deux hirondelles ont couvé.

Le matin, le soleil inonde Mon chevet de ses purs rayons ;

Je lui dis : « Eclaire, féconde « Et rends la force aux nations ! »

Puis, dans mon oraison mentale.

Je dis : * Nuages qui passez,

« Courez vers ma terre natale,

« Vous en reviendrez moins pressés! »

J'ai, quand la nuit étend ses voiles Sur mon petit Eldorado,

MON EFJtOlV'

Le scintillement des étoiJ^'

A travers mon simple rideau;

Pour les jours de calme pensée.

J’ai de l’espace, j’ai de Pair,

Et quand mon âme est courroucée.

Au ciel je puis suivre l'éclair.

J'ai, pour couronner cet ensemble.

Sous ma fenêtre de proscrit,

Un peu de feuillage qui tremble,

En brin de verdure qui rit.

Devant moi nul mur ne se dresse ;

Mon œil se donne libre accès Dans un jardin dont la maîtresse Porte — étrangère — un nom franrai

Dans les arbres et sur la tige Des fleurs aux panaches divers,

J'ai le rossignol qui voltige.

Et nous nous chantons tous nos vers.

Je vois sur la fraîche pelouse Deux enfants prenant leurs ébats.

Et leur mère n’est point jalouse Si je ris de leurs gais combats;

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