‹ Une voix de l'exilChapitre 69 sur 86 · AIR NOUVEAU · texte numérisé non relu

AIR NOUVEAU

Lucerne.

— Est-il rcel ou chimérique.

Vieillard, qu’un pays fort et beau.

Par un traitement empirique,

Soit conduit tout droit au tombeau ; Que nul régime qu’on connaisse Ne l’arrêterait en chemin?

LF. VIEILLARD.

Interrogez cette jeunesse Qui sera la France demain.

— ■ Vieillard, crois-tu qu’on éternise Ce que l’autre siècle emporta,

192 LE VIEILLARD MODESTE

Ces cadavres qu’on galvanise Avec la pile de Volta :

Majorais, duchés, droits d’aînesse,

Vieux abus sur vieux parchemin?...

LE VIEILLARD

Interrogez cette jeunesse Oui sera la France demain.

— Est-il vrai que les eaux bénites, Vieillard, vont voir baisser leur cours; Ou’aux soutanes pleines de mites Pas un grand cœur n’aura recours;

Que nul, soit qu’on meure ou qu’on naisse , N’emploira cantique romain?

LE VIEILLARD

Interrogez cette jeunesse Oui sera la France demain.

— Mous voyons régner en ce monde Les valets et les tripoteurs,

LE VIEILLARD MODESTE

Et pourtant le progrès féconde Villes, hameaux, plaines, hauteurs La récolte promet ; mais n’est-ce Une pour Macaire et pour Jasmin ?

LE VIEILLARD

Interrogez cette jeunesse Oui sera la France demain.

— Le peuple, à bout de patience, Peut tout passer sous son niveau ; Il faudra courage et science Pour bâtir le monde nouveau.

Dis-nous, sans user, de finesse.

Si, d’avance, on s’y fait la main?...

LE VIEILLARD

Interrogez cette jeunesse Oui sera la France demain.

— Quand la musique se prépare, Au lieu de toujours s’abstenir,

LE VIEILLARD MODESTE

Faut-il que la femme se pare Pour le grand bal de l’avenir'?

Faut-il qu’elle en soit patronesse, Pour le bonheur du genre humain?

LE VIEILLARD

Interrogez cette jeunesse Qui sera la France demain ?

LE VIEILLARD

Que l’amitié, comme un doux lierre.

Couvre mon corps qui devient froid; Au temple j’ai porté ma pierre,

A l’amour j’ai payé mon droit; Devant mon bol de lait d'ilnesse Quand passent fillette et gamin,

•le nie dis : « Heureuse jeunesse !

« Tu seras la France demain ! »

LA FILLE DU PROSCRIT

A Mademuisei.i.e Des Ktivala

Lucerne.

f)e mon père quand je partage Le long exil,

Quelque chagrin sur mon visage Se lirait-il?

('.lier proscrit! parfois je l’égaie, Mais c’est en vain ;

Son cœur sent toujours qu’une plaie Ronge mon sein.

11 croit, quand mon âme oppressée Couve un secret,

Que de sa fortune passée J’ai le regret.

De chaque pays où nous jette Le sort jaloux.

LA FILLE DU PROSCRIT

(I voudrait placer sur ma tête Tous les bijoux ;

Et, dans sa paternelle joie.

M’offrir toujours

Robes, châles, manteaux de soie.

Souvent bien lourds !

Présumant que je les souhaite.

Son cœur se fend,

Car il ne peut en faire emplette Pour son enfant ;

Et moi qui crains, quoique je fasse.

De l’attrister.

Devant les magasins je passe Sans m’arrêter.

Ce que je veux, je dois d’un voile Le lui cacher,

Car il ne peut — lointaine étoile — L’aller chercher.

Tout ce qu’en voyageant nous vîmes.

N’est rien auprès ;

Pour cet objet des plus intimes,

Je donnerais :

LA FILLE DU PROSCRIT

Ces tissus qu’à Londre on admire,

Si bien ourdis,

Et que fabrique Cachemire Pour les ladys ;

Ces chaînes dont on se harnache.

Ces bracelets

Qu’aux bras de son épouse attache Tout bon Anglais;

Les guipures et les dentelles.

Voiles légers

Qu’au poids de l’or livre Bruxelles Aux étrangers ;

Et ces deux métalliques lames Des bons Frisons

Qui tiennent les tempes des femmes Dans deux prisons ;

Puis des Suissesses les costumes Si scintillants.

De leur sol et de leurs coutumes Reflets brillants ;

DeVaud, dont Rousseau plein d’ivresse Fit un Lignon,

LA FILLE I)U PROSCRIT

Le large chapeau qui se dresse En champignon ;

Des femmes de Fribourg, voilées D’un parasol,

Les longues robes étoilées Frôlant le sol ;

De Lucerne les collerettes Aux mille plis ;

De Sr.hwytz, les casques à deux crêtes.

De tleurs remplis;

Les brillants écrins de Genève, Charmants joujoux Qui «les femmes sont le doux rêve...

Avant l’époux ;

D Appenzell, aux filles si belles Même en baillons, lies coiffures s’ouvrant en ailes De papillons ;

De Stanz l'épingle en fer de lance Aux beaux rubis.

Et la chaîne qui se balance Sur les habits :

LA FILLE DU PROSCRIT

lü't

D’Interlaken la jupe faite Pour l’Opéra;

Les montres descendant du faite Du Mont Jura ;

D’Argovie où le serf travaille Triste, accroupi,

Les chapeaux dont il a la paille Et non l’épi.

Le corset où le sein s’enchâsse Dans le velours,

A Berne où tout a de la grâce...

Même les ours.

J’ai vu, plus tard, en Italie,

Sans y tenir,

Mille trésors auxquels se lie Un souvenir :

Ces verres aux couleurs si vives,

Charmant cadeau

Que la mer semble faire aux rives Du frais Lido;

Ces tours d'épingles miroitantes Qui, dans Verceil,

LA FILLE DU PROSCRIT

Rendent les têtes éclatantes Comme un soleil ;

Ces chefs-d’œuvre des mosaïstes, Jeux florentins

Où tant d’yeux d’ouvriers-artistes Se sont éteints;

Ces bagues, à Rome exhumées , Objets sacrés,

Et de Naples ces beaux camées D’or encerclés.

Pour Tardent souhait de mes veilles.

Trop éloigné.

En Espagne aux mille merveilles,

J’ai dédaigné :

Des Andalouses les longs peignes Pleins de fierté,

Le voile noir des Madrilègnes Si bien porté ;

Et la résille et Tespardille Aux rubans verts ,

Oue font rimer avec, mantille Les méchants vers ;

LA FILLE DU PROSCRIT. 201

La mandoline d’où s’échappe Un air douteux Lt la castagnette qui frappe Deux sons boiteux ,

Mais qui font dans chaque demeure Chanter, danser,

Et des repas dévorer l’heure,

Sans y penser.

Pauvre proscrit! Ton cœur t’abuse Dans tous tes vœux;

C’est l'absence qui me refuse Ce que je veux :

Produits des arts, des industries, Inventions

Qu’échangent les coquetteries Des nations :

Je donnerais toutes ces choses Sans nul souci,

Pour un bouquet de fleurs écloses Bien loin d’ici. .

2'(2 LA FILLE DU PROSCRIT

Surtout pour la rose éphémère Qui me sourit.

Quand sur la tombe de ma mère Kilo lleurit.

DEUX JEUNES FILEES.

Lucerne.

Dans la grande Cité deux filles étaient nées, Voisines de logis, au même instant du jour;

De ces anges du ciel les mères fortunées Avaient couvert le front d'un long baiser d’amour.

Kn un riche berceau l’une était balancée.

Le doux satin flottait sur elle à triple rang :

L’autre, tout bonnement par son père bercée,

N’avait qu’un lin grossier sur son corps rose et blanc.

Puissent ces deux enfants, comme deux sœurs jumelles, Dans les sentiers du monde ensemble s’avancer ! Puisse un ange gardien, en déployant ses ailes,

Sous un dais de bonheur constamment les placer!

Le siècle pourrait-il — coupable différence —

Jeter la joie à l’une, à l'autre les douleurs,

DEUX JEUNES FILLES

Alors que du soleil tombent sans préférence Les bienfaisants rayons sur deux petites fleurs.

Hélas î seize ans après, un hôtel est en fête;

A deux tendres époux des toasts \ sont portés; De la maison en face allez j usques au faite:

Une mansarde est là... l’on y pleure... écoutez...

« Ma fille, tu veux que j’apaise « Et mes sanglots et mes clameurs;

« Tu veux que ta mère se taise ;

« Lorsque c'est de faim que tu meurs !

« De faim!... et ta bouche me prie « De ne pas maudire le sort,

« Quand ton estomac souffre et crie, a Quand le râle brûlant en sort!...

« Au fait, pourquoi des plaintes vaines?

« Toi que je portai dans mon flanc, a Attends, je vais m’ouvrir les veines...

« A défaut de lait, bois mon sang...

« Tu te détournes et tu pleures,

« Mes cris te causent de l’effroi;

« Mais je ne veux pas que tu meures! ..

« Dois-je donc te survivre, moi?

DEUX JEUNES FILLES. 205

M Ma coupe serait trop amère M Quoi ! les jeunes avant les vieux !...

« Comme j’ai clos ceux de ma mère,

« C’est toi qui dois fermer mes yeux.

« Eh ! pourquoi t’ai-je donné l’étre!...

« Je maudis mon amour charnel.

« Etais-je faite pour connaître « Le pur sentiment maternel ?

« Je dis — et ce n’est pas démence —

« Dieu qui permet la pauvreté « Devrait au moins dans sa clémence « La frapper de stérilité.

« C’est beau, c’est doux, c’est plein de charmes « Un ange à soi que l’on nourrit;

« Mais, baigné de brûlantes larmes,

« Goutte par goutte il dépérit.

« Combien de fois la mort cruelle h Sur un innocent se pencha « Pendant qu’il suçait la mamelle « Que la misère dessécha!

« Que de fois sa main froide tombe,

« Comme la serre du vautour,

20li DEUX JEUNES FILLES.

« Sur la gracieuse colombe,

« Dans son premier rêve d’amour!

« Pourquoi ces aveugles colères !

« Les bûcherons bien mieux guidés « Frappent les arbres séculaires,

« Et les rejetons sont gardés!

- La faucheuse t’abat, ma fille,

« Petite fleur à l’œil d’azur,

« Alors que l’ardente faucille « Devrait couper seul l’épi mûr...

« Entends-tu la foule qui crie ?...

* Du gros banquier, là, devant nous, « L’est la fille qui se marie...

« File rentre avec son époux.

« Mais sa dentelle qu’on admire,

« Je l’ai faite au milieu des pleurs:

« Ton père fit son cachemire,

« De son bouquet tu fis les fleurs.

« Fh bien ! équité souveraine !

» Mes doigts s’y sont paralysés,

« Ton père y mourut à la peine,

« Tes seize ans s’y sont épuisés.

DEUX JEUNES FILLES

« Sous les coups du sang qui s élance,

« O mon pauvre cœur, tu te fends,

'* Quand je vois à quelle balance « Le destin pèse nos enfants !

* De ta chambre ton œil avide « Sonde jusqu’aux recoins obscurs...

« Oh ! ne cherche pas, tout est vide;

« Rien, plus rien que les quatre murs!

« Nos meubles, le marchand rapace,

« Jusqu’au lit, a tout acheté;

« Le linge est dans l’affreux impasse « Qu’on nomme Mont-de-Piété...

« Où veux-tu maintenant que j’aille?

« Rien pour la vente ou pourrie prêt...

« Nous n’avons plus qu’un peu de paille..

« Sous la toile qui la couvrait !

« J’ai vendu le haillon de laine « Qui voilait ton corps torturé ;

« Aussi n’ai-je que mon haleine « Pour réchauffer ton corps givré ;

« J’ai porté dans le noir repaire « L’anneau parle travail usé,

D EUX JEUNES FILEES.

«< Unique cadeau de ton père .< Oui, plus vite encor, s est brisé ;

« Tout est parti : ta robe Manche,

« Ton madras, objet de tes vœux, a Jusqu’au miroir où, le dimanche,

« Tu lissais tes jolis cheveux...

« Mais j’entends de sublimes harpes...

« Les anges sont-ils descendus « Pour t’enlever dans leurs écharpes « Vers les deux qui te sont bien dus?

« Non , non , ils n’ont rien de céleste « Ces sons rapides et joyeux;

« Cette musique vive et leste,

« C’est celle d’un bal furieux;

« C’est la noce... elle court et rouie « Oui , là, derrière leurs rideaux ,

« Tiens, je vois se presser la foule,

« Autour de somptueux plateaux.

« Heureuse épouse... tiens... regarde « Cette enfant, trésor de douceur;

« Jette un morceau dans sa mansarde ..

« Devant Dieu ma fille est ta sœur;

DEUX JEUNES FILLES

« A la même heure vous naquîtes. . .

« Il faut, dans tes heureux destins,

« Que de tes devoirs tu t’acquittes •« Par les miettes de tes festins.

<« Songez donc , heureux de la terre ,

« Que chaque goutte de liqueur « Que vous laissez au fond d’un verre « Réchaufferait un pauvre cœur.

« On dit que nos plaintes vous blessent.

« Mais vos restes, quand vient la fin <- De vos repas, vos chiens en laissent,

« Et vos frères meurent de faim !...

« Mais que vois-je?... Une étoile blanche « Traverse l’espace et s’enfuit...

« Ma fille... Ah ! sa tête se penche.. .

« De son rèle a cessé le bruit ! »

Et, près d’un lit doré, d’une vierge timide Quand les voiles tombaient sous la main d’un époux. D’une autre vierge, hélas ! sur un grabat humide Gisait le corps, auprès d’une mère h genoux.

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