MEUSE
Liège.
Quand pourrai-je, eau de la Meuse , Qui dans la mer écumeuse,
Flot par flot, vas te jeter,
Loin de te suivre en ta course,
Vers ta pure et claire source,
Quand pourrai-je remonter?
La frontière, affreux martyre!
En me fascinant m’attire,
Ainsi qu’un gouffre béant;
Et toi, toujours gracieuse,
Tu la fuis, belle oublieuse.
Pour enrichir l’Océan !
Mais avant ton grand naufrage,
Tu te gares au passage Du Rhin, ce fleuve étranger; Quand, de loin, tyran farouche,
Il t’ouvre sa large couche ,
Tu ne vas pas t’y plonger;
28 LA MEUSK.
Tu sais qu'à son eau profonde Si tu mariais ton onde Tu perdrais ton nom si doux .
Ainsi que la jeune fille Quitte son nom de famille Hans les bras de son époux.
Ton nom médit cette armée (Kl Qui lassa la renommée Au récit de ses exploits,
Quand l'étranger en furie Espérait à ma patrie Donner des fers et des rois.
Ah! ce fut la grande époque!
Malheur à qui le provoque,
Ce peuple ardent, irrité!
Il bondit, il frappe, il tonne.
Et partout il sème ou donne La paix et la liberté.
Liège, ses lauriers sans nombre. Te protégeant de leur ombre, Alors sur toi s’étendaient:
Tu devins cité française,
Et ton sein fut la fournaise Où nos canons se fondaient.
LA MEUSE
Aussi de Spa la voisine Où le pouvoir nie continu, Souvent me vois- tu venir Respirer une journée,
Sur ta terre fortunée Le parfum d’un souvenir:
Tel, quand le jour vient de naître.
Pauvre ami d’un pauvre maître, S'échappe un triste serin,
Kl dans sa cage indigente,
Il revient le soir, et chante.
Le gésier plein de bon grain.
Pour mieux voir l'eau fugitive Je m’en vais de rive en rive,
D’un pont sur un autre pont;
Et cette eau qui vient de France Au soupir de ma souffrance Par un doux soupir répond.
En descendant, elle pousse...
Quoi donc?... Rien... L’n peu de mousse.
Verte frange d’un îlot;
Par un orage emportée,
Ainsi que moi ballottée,
La voilà jouet du Ilot
3<> LA MEUSE
Une mésange s’y place, Appelant roise.au qui passe,
Ou qui vole tout autour....
Eh! d’où vient-elle elle-même?
Oc ce beau pays que j’aime.
Où tout nous parle d’amour !
Quand bouillonne la chaudière D’un bateau que la frontière Demain verra remonter ,
.Mon cœur soudain se demande:
» Comme objet de contrebande « Ne pourrait-il m'emporter? «
Et quand dans ses flancs de chêne ,
En descendant, il amène
Des Français... l’œil sur son bord ,
Et plein d’une sainte flamme ,
J’observe, enfant, homme, femme.
Qu’il nous verse sur le port;
Je les frêle , je les touche ,
Du moindre mot de leur bouche J’aime et j'admire l'accent ;
Qu’un obstacle les arrête ,
Char qui court, bateau qu’on frète.
Je lui suis reconnaissant !
LA MEUSE
Parfois , grandissant mon rôle , -Je leur dis une parole,
Enfin, bienheureux mortel!
Je les suis, je les escorte Pas à pas, jusqu’à la porte D’une auberge ou d’un hôtel.
Liégeois, de ma nostalgie J'endors ainsi l’énergie,
Et , sous mon oeil de proscrit , Quand le hasard vous rassemble , Sur chaque front il me semble Qu’un nom français est écrit !
Parce que de votre histoire Souvent vous peigniez la gloire Sous des traits un peu hardis ; Parce que de vos batailles Les héros à hautes tailles Etaient encore grandis ;
Parce que, d’humeur altière.
Plus haut que toute bannière Vous placiez votre pennon ;
A votre accent énergique,
De Gascons de la Belgique On vous donna le surnom.
LA MEUSE
Quelque chose vous en reste :
I/animation du geste, Antipathique au Flamand;
La parole colorée Et la phrase exagérée Du poète et de l’amant.
Liège, si sur ta colline La brise, toujours câline,
Souffle pour la caresser,
C’est que, le long de la rive, Cette brise qui t’arrive Sur la France a dù passer.
Tes prés de fleurs se décorent, Tes fruits de soleil se dorent, Entre tes champs de houblons Plus d’un vert berceau se drape Avec la treille; et la grappe Mûrit même en tes vallons.
Comme un noir torrent qui roule, Quand tes armuriers en foule Quittent leur ardent enfer,
J’aime h voir leurs larges bustes, Et leurs bras nus et robustes Qui savent tordre le fer:
LA MEUSE
J uimc à voir ton ouvrière Portant sur sa tète fiére Des fusils en long faisceau ;
Pour moi, c’est une Bellone De quelque troupe wallonne, Digne d’un grave pinceau;
Jamais son fardeau ne penche ;
La main ferme sur la hanche Elle va d’un pas hardi ;
Ainsi, droites sous leur cruche.
Le pied jamais ne trébuche Aux filles de mon Midi.
Soit qu'aux jeux ils fassent trêve, Soit qu’ils courent sur la grève, Remplissant l’air de leurs cris, Aux soldats soit qu’ils se mêlent, Jusqu’aux enfants qui rappellent Les vifs gamins de Paris...
Mais souvent l’ennui me gagne; Ville, lleuve, quai , montagne, Alors tout semble un tombeau; Et lorsque chacun admire ,
Bien bas je me prends à dire :
» Oui, cela doit être beau ! »
LA MEUSE
Car toute fleur est froissée, Toute verdure est passée,
Tout soleil paraît voilé,
Tout son est un cri d'alarme, Tout est douleur, peine, larme, Tout est mort pour l'exilé!...
Et toi dont l'onde m'invite, Meuse, pourquoi couler vite En t’éloignant de ce lieu?...
Si tu remontais... encore!..
A la France que j'adore Tu porterais mon adieu!...