ALPHONSE KARR
— Bien, mon ami, et vous? et le père un tel? et sa ménagère? et leurs bambins?...
Je gage que ces intéressants détails se trouvent tout au long dans quelque volume des nouvelles Guêpes,
M. Jules Lecomte accorde un robuste bon sens, rien de plus, à l'auteur de Fort en thème. Alphonse Karr se défend, il est vrai, d'avoir de l'esprit et prend plaisir à ce jeu; mais, bien entendu, à la condition d'être seul de cet avis.
C'est une partie hasardeuse, celle qui se joue entre les lecteurs et l'écrivain; le beau rôle paraît être, pour celui-ci : ne fait-il point les demandes et les réponses? — Le gain est assuré. — Oui, mais que les lecteurs bâillent, et voilà la partie perdue. Le plus souvent, hélas! ils ont de la rancune et ne nous offrent pas de revanche.
Nous sommes rarement de joyeuse humeur, mais à qui la faute? Un vigoureux coup d'épaule nous était dû, on nous réserve un lourd coup de poing; est-ce bien fait pour mettre en gaieté?
Et puis, il est si bon de dire ce qui blesse et ce qui choque! C'est le grand soulagement des poitrines oppressées ; on ne nous demande pas notre avis : n'importe I on se serait bien passé de le recevoir ; mais nous ne pouvons nous passer de le donner. La chose n'est pas sans danger, il est vrai. Je ne dis cela pour décourager personne. Le duel est bien près d'avoir vécu cependant. Rien n'y est laissé à l'imprévu : on cherche d'abord un terrain bien
uni, puis on lire à pile ou face l'inappréciable avantage de voir le soleil aveugler l'adversaire.
A-t-on choisi le pistolet, une fois la distance arrêtée , il faut attendre les trois coups pour entrer en scène. Chaque chose a été réglée sagement à l'avance : on a sous la main , et le docteur qui pansera le blessé, et le fiacre qui l'emportera.
Croiser le fer n'est plus qu'un simple délit; autrefois c'était un crime. On risquait sa tête alors; maintenant on est quilte à meilleur compte : le duel est mort, c'est la police correctionnelle qui l'a tué.
Et que d'imprudents propos après ces sortes d'affaires 1 Les voyageurs racontent qu'en Abyssinie, on coupe le bout de l'oreille des nouveau-nés. Croit-on ainsi les protéger? S'il vient à l'idée de quelqu'un de leur couper la langue, je veux être un des premiers à le proclamer sage.
Ce n'est pas à cause de M. Monselet que je dis cela.
Le caustique écrivain fait cependant grimper sur ses Tréteaux des acteurs auxquels sont dus les honneurs de la scène; il affuble l'un d'un habit bariolé, un autre a le masque enfariné. Se figure-t-on le tragique M. Viennet avec une pratique ! et le grave M. Cousin égayant la foule de ses lazzis! M. Monselet donne en passant un coup de pied à M. Ponsard, une taloche à M. Arsène Houssaye, un soufflet à
M. Legouvé, et fait, le dirai-je? un irrévérencieux pied de nez à l'auteur à'I?idiaîia. On attrape des bleus sur ces tréteaux-là.
On juge Lucindeà son air candide, Cidalise au jeu de l'éventail, Clitandre à sa pirouette sur le talon, et le critique...
M. Aubryet raconte plaisamment un fait dont il a été témoin aux courses d'Ascot : « Un pick-pocket vient d'être surpris la main dans la poche d'un Parisien; il a mal choisi son temps : les juges qui sont là le condamnent séance tenante à trois mois de prison ; c'est de la pénalité par impromptu. »
M. Monselet condamne parfois séance tenante. Il affectionne, lui aussi, la pénalité t par impromptu. >
Ce n'est pas un moraliste austère, sans doute; mais le lui reprocher brutalement, ce serait s'attirer cette trop facile réplique : « Je vois plusieurs de mes confrères se draper dans leur vertu. Ehl eh Iles gaillards ne sont point frileux; le manteau n'est pas ample! Et moi aussi j'ai de la vertu! J'ai tout comme un autre des accès de pruderie et des velléités de rigorisme. Si vous me voulez voir briller de tout mon éclat, ne m'obligez pas de m'exécutera heure dite. Vous l'aurez , votre anathème ; il est en portefeuille. Par grâce, patientez seulement jusqu'à la première exhibition d'épaules maigres I... »
L'ex-directeur du Gourmet est un prosateur de bonne race ; il y a de jolies pages dans M. de Cupidon. Mais une chose me fâche : on parle plus encore des ragoûts de M. Monselet que de ses livres. Si le gastrononae devient illustre, et que l'écrivain s'en tienne à la célébrité, — je ne mets pas les choses au pis, — le gourmand absorbera l'homme d'esprit : on ne peut lancer de bons mois la bouche pleine.
Je ne dédaigne ni les viandes dorées ni les bouteilles poudreuses ; mais j'aime surtout ces lieux de réunion intime où manger est la petite affaire; on n'y vient guère que pour faire de l'esprit : chacun apporte son plat.
Je me plais parfois à m'imaginer que cette passion exagérée du bien-vivre est simulée; que, quittant à jeun un festin de théâtre dont le magasin des accessoires avait fourni le menu, on s'est mis à décrire complaisamment t les enivrantes voluptés » de ces franches lippées, et qu'on titube à faire illusion , après avoir porté des toasts à l'amour absent en choquant des verres vides. Mais il n'y a pas de doute possible, la tendresse de M. Monselet pour la bonne chère n'a rien de platonique: sa bonne iiumeur se noiera dans un sextuple menton.
Il eût été loin avec un mauvais estomac!
Je viens de lire vingt pages avenantes et caressantes, vingt pages où de Banville et Philoxène Boyer, s'aidant le plus souvent, les habiles, des propres souvenirs d'Arsène Houssaye, ont tracé, la main liède encore d'une amicale pression, la silhouette tendrement embellie du maître écolier.
Je dois une heure remplie à ces fantaisistes de bon sens, et cependant je leur garde rancune d'avoir battu les taillis sur ma route : tout plaisir est doublé d'un regret. Suivre Arsène Houssaye, c'est heureusement éviter toute monotonie : il lui faut sans cesse des horizons nouveaux. A peine les tableaux de ses peintres favoris sont-ils bien éclairés, à peine ses artistiques merveilles sont-elles entassées dans un désordre satisfaisant, qu'un soupir lui échappe. Tour à tour il a été laboureur, meunier, un brin comédien et quelque peu soldat.
Chaque conscrit a, dit-on, le bâton de maréchal dans son sac. Arsène Hoassaye, le soldat rêveur, n'avait dans le sien, je le crois, que ses chères tablettes : c'est dans les lettres qu'il devait arriver au marechalat.
Le blond écrivain a ambitionné les succès de tribune; il a eu môme, assure-t-on, des velléités démocratiques. Cet accès de fièvre aurait duré vingt-quatre heures au moins que je n'en serais pas surpris; peutêtre est-il allé même jusqu'à se coiffer du bonnet phrygien, mais c'était par pur amour du pittoresque.
Architecte à l'improviste, il se bâtit un nid à sa guise; le nouveau-né aura droit à une place dans ses Œuvres complètes. Qu'il sera adorablement inhabitable, ce palais féerique 1 II a l'honneur et le malheur d'avoir un poëte pour créateur. Les décorations seront d'un goût exquis; la statuaire et la peinture feront des prodiges, rien n'y manquera , mais on y manquera de tout.
Après avoir épuisé toutes les ressources de son imagination pour l'ornementation des salons, de la bibliothèque, de la serre, etc., etc., s'il ne trouve pas pour son cabinet de travail de corniches assez légères, de rosaces assez bizarres, il le laissera à ciel ouvert.
Arsène Houssaye est à la fois chaste et libertin: après avoir fait sortir Vénus « des ondes » avec un
voile pudique, il se plaît à déshabiller gaillardement quelque charmeuse du temps passé. Ses héroïnes au front radieux, ses vierges les plus pures, touchent la terre du bout de leurs pieds mignons. Il a tout juste la vertu du chrétien qui s'oublie dans la contemplation de marbres délicieusement païens : les fiancées de ses livres entrevoient le lit nuptial derrière l'autel.
Plusieurs de ses familiers, — on les croirait bien renseignés à voir leur assurance; — d'indiscrets confidents affirment qu'il pourrait ajouter à son roman des Onze Maîtresses délaissées, ce sous-litre : Souvenir. J'ajouterai que telle page de cette histoire semble être un acte de contrition.
Arsène Houssaye historien a des procédés à part. Pour saisir la véritable physionomie des hommes importants d'un siècle, c'est dans le boudoir des femmes à la mode qu'il s'installe; il croque sur un revers de page, à la lueur des bougies, les plus belles entre ces belles; c'est l'heure favorable : elles n'essuient leur rouge qu'au petit jour.
Il a réuni plus de trois cents portraits de ces grandes dames de l'heure galante et réserve une galerie à cette gamme complète de la beauté. Le contemplateur verra revivre des générations dont il n'y a plus trace dans ces regards hautains; dans ces cols voluptueux, que de révélations pour l'observateur! Cette main
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blanche a gardé l'empreinte d'un royal baiser ; ces sourcils arqués ont inspiré un incomparable sonnet; c'est une main redoutée qui, tremblante, a posé cette mouche lascive. Ah ! qu'elles seront surprises, ces filles fièrcs, d'avoir à partager les hommages!
Ces confidentes du rabat et de l'épauletle dévoileront plus d'un fait intéressant à qui saura les interroger. — L'alcôve est moins discrète que la salle d'Etat. — On n'avait point de secret pour elles, qu'elles n'en aient pas pour nous. Que de fois le mot vrai d'une situation difficile a été crayonné distraitement sur l'album d'une mondaine par un diplomate renommé! Ne pourrail-on pas écrire sur le fronton de cette merveilleuse galerie: Mémoire pour servi?' à r histoire de tous les tenips.
Ah ! qu'Arsène Houssaye apprécie bien le trésor qu'il possède I qu'on lui a murmuré à l'oreille de doux propos I
C'est tout frais encore de ces confidences précieuses qu'il écrivait les Aventures galantes de Margot, une touchante histoire où la prose poétique charme vivement, en ce temps de poésie prosaïque.
N'a-t-elle pas une piquante saveur, cette gouailleuse histoire du (?2<«;'«;<^e-2^?«?èm<"/"«2<^e/<27, ce siège vermoulu illustré par tant d'illustres ! Et celle du Roi
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Voltaire, ce souverain de par le suffrage universel, en faveur de qui ont voté deux générations d'iiommes ! Faut-il rappeler que c'est à Arsène Houssaye qu'est échu la faveur insigne de dépouiller le scrutin.
C'est un fin diplomate ; il l'est forcément devenu dans la maison de... M. Léon Laya. Que d'habileté pour faire sacrifiera Dorine ses diamants! Que de détours pour détacher Célimène du rôle d'Agnès 1 En dépit de ses jambes cagneuses et de son épaisse encolure, Sganarelle lorgne la jaquette de Mascarille. Pylade jalouse Oreste, et lui tient des discours dont Racine n'est pas responsable. Chérubin a la voix fausse, et veut qu'on fasse bisser ses couplets ; ce n'est pas tout, Chérubin, le rideau baissé, ne craint pas de compter les rides de sa marraine.
Le gentil garçonnet d'Arsène Houssaye fait déjà des mots. Le père, accompagné de son fils, était chez Disdéri lorsque celui-ci reçut l'invitation de se rendre au Palais-Royal : le prince Jérôme venait d'expirer.
Avant de reproduire les traits de l'illustre décédé, Disdéri se hâtait de pourtraicturer le futur immortel ; il venait de prononcer le traditionnel : Ne bougeons plus!
Et le bambine de s'écrier :
— Ah ! tout à l'heure, vous n'aurez pas besoin de dire : « Ne bougeons plus!... »
p. SCUDO
M. Scudo prétend être < de l'école du bon Dieu;» mais le disciple fait bon marché des maximes miséricordieuses du Maître. Je ne sais si, comme il l'assure, MM. Richard Wagner et Hector Berlioz sont la fable de la génération présente, et s'il est bien avéré que ces musiciens convaincus seront la fable de l'avenir : il y a là matière à discussion ; mais, en tous cas, un tel coup d'assommoir a lieu de surprendre de la part d'un critique — de l'école du bon Dieu.
Pierre est-il seul en cause , M. Scudo s'entend on ne peut mieux à trouver une transition qui lui permette d'écorcher Paul. Un exemple : après avoir rappelé que l'insuccès de l'opéra la Nomie sanglante a été en partie causé par l'insuifisance du poëme, il ajoute : « M. Ch. Gounod a eu le courage d'accepter un pâle libretto qu'ont refusé Meyerbeer, M. Halévy, et jusqu'à M. Berlioz. »
i'8 P. SGUDO.
Jtisqiià M. Berlioz I Eh quoi 1 si bas descendre? Le mol paraît dur, pourvu que l'on y songe. Ce malheureux libretto , voué par son auteur aux plus brillantes destinées, a-t-il été assez épouvél Déjà il avait été souffleté par le refus de M. Meyerbeer et de M. ITalévy; mais qu'était-ce que cela, à côté du sanglant affront qui lui était réservé 1 Se voir refusé — même — par M, Berlioz 1 Ah 1
Qui se serait attendu à voir ce trait acéré glisser sournoisement de la plume d'un critique de l'école du bon Dieul
Prompt à relever les fautes des autres écrivains, il lui arrive de commettre (le ton docte n'y fait rien) les plus réjouissantes étourderies du monde. Après avoir raillé George Sand qui fait, dans une veine paradoxale, un rapprochement entre le poétique talent de Chopin et la puissance de Beethoven, maître Scudo, encore tout fier de sa petite mercuriale, prophétise que la postérité placera M. Scribe à côté de M. de Balzac, et il met à jour cette opinion à lui personnelle, après avoir tracé de l'ingénieux et fécond vaudevilliste le portrait suivant : « Nous savons tout ce que l'on peut reprocher à M. Scribe, ses négligences de style, la vulgarité de ses types, la fâcheuse disposition qui le porte à rabaisser les élans de l'âme , à ridiculiser l'héroïsme, à ne voir
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partout que des diplomates de comptoir, des Jérôme Paturot, qui narguent volonliers les passions généreuses et les caractères puissants. > Malgré ces légers défauts , la postérité — si l'on en croit M. Scudo — ne placera pas moins M. Scribe à la droite de Balzac!...
Il confie à ses lecteurs, non sans laisser percer une pointe de vanité, qu'il a l'honneur d'approcher souvent Rossini et Meyerbeer. Encore, s'il trouvait quelque profit en cette illustre compagnie! mais point... Un philosophe définit ainsi le génie : c Une maladie qui brise et tue. » Une maladie, soit, mais pas contagieuse, hélas!
M. Scudo feint de ressentir le plus profond mépris pour les styUistes. Vous, ses lecteurs, n'espérez pas quelque ingénieux parallèle, quelque brillante définition : votre attente serait trompée; le relief et la couleur lui font défaut ; il paraît môme en prendre assez facilement son parti. Et ce n'est pas moi qui le blâmerai de limiter ses désirs à ses forces. Anachorète du style, M. Scudo ne sert à ses hôtes que racines sèches et eau claire; peut-être me sera-t-il permis de trouver le brouet un peu maigre.
Les noms des Mozart, des Gluck, des Weber sont, dans toutes les bouches, acclamés par la foule enthousiaste. M. Scudo, lui, simple commentateur de leurs