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Avrovoiioç, qui se gouverne par ses propres lois

fois répétées, en viendra certainement à reconnaître que , pour être fort loin des mammifères et des oiseaux, ces êtres à organisation simplifiée n'en possèdent pas moins jusqu'à un certain point la conscience de leur individu et la connaissance du monde extérieur; qu'ils saisissent certains rapports entre ces deux termes; qu'ils modifient leur volonté et coordonnent leurs mouvements en vertu de ces rapports. Or saisir des rapports, en tirer une conséquence qui se traduit par des actes, c'est évidemment raisonner. — Il serait facile de citer bien d'autres phénomènes de ipaême nature , tous étrangers aux végétaux , tous propres au règne qui nous occupe; mais ce n'est pas le moment d'aborder la grande question de l'intelligence des animaux : il suffit d'avoir rappelé que jusque chez les plus dégradél, aussi longtemps que par leur taille et leur nature ils se prêtent à l'observation, à l'expérience, on retrouve la trace des facultés fondamentales dont l'ensemble constitue l'intelligence humaine elle-même.

Ces facultés fondamentales sont bien distinctes, et c'est avec raison qu'elles portent des noms différents. Suit-il de là que dans tout animal chacune d'elles se rattache à une cause distincte? Il nous répugnerait de le croire. — Lorsqu'il s'agit des manifestations de l'un de ces petits mondes que nous appelons un individu, bien plus encore que quand il s'agissait des forces physico-chimiques générales, l'esprit éprouve le besoin de remonter à quelque chose qui soit en harmonie avec cette unité. Il aime à reporter à une cause unique tous ces actes spontanés qui se prêtent un appui mutuel et concourent presque constamment

au même but; mais quelle sera cette cause, et quel nom lui donnerons-nous? D'autres ont essayé de répondre à ces questions. On a beaucoup écrit sur Vâme des bêles; on a cherché à en expliquer la nature et le mode d'action. Nous ne serons pas si hardi. Là où l'expérience et l'observation font défaut, nous croyons toujours devoir nous arrêter. Il suffit d'avoir montré que si l'on a séparé l'animal du végétal , c'est que chez lui se manifeste un ensemble de faits dont rien n'avait pu donner une idée ni chez les plantes, ni dans les groupes précédents, qu'il y a chez eux quelque chose de fondamentalement caractéristique.

De ce qui précède, il résulte que les naturalistes n'ont pas fondé les premières divisions de la nature sur la composition chimique , car le règne minéral comprend tous les corps simples connus et toutes leurs combinaisons inorganiques; — qu'ils n'ont pas tenu compte davantage de l'état moléculaire , car ce même règne minéral renferme des corps solide», liquides et gazeux.— Entraînés par la force des choses, sciemment ou sans bien s'en rendre compte, ils se sont adressés à ce que les corps, les êtres, ont de plus général, de plus absolu dans leur nature, dans leurs rapports avec la création. Or, en procédant du simple au composé, en s'élevant des corps bruts à l'animal, on voit apparaître à chaque empire, i chaque règne, tout un ensemble de faits , tout un ordre de phénomènes complètement étranger aux groupes inférieurs, mais qui se retrouve dans les groupes supérieurs. lA est évidemment le caractère essentiel de ces grandes divisions primordiales. Ce résultat, indépendant de toutes les hypothèses qui ont pu. guider caïx qui l'ont

proclamé , reçoit chaque jour la sanction de l'observation et de Texpérience. Voilà pourquoi les siècles Font respecté et pourquoi la science moderne avec toutes ses ressources nouvelles, n'a en définitive qu'à le confirmer".

1. Les trois règnes minéral, végétal et animal sont à peu près universellement admis par les naturalistes. Le règne sidéral est moins généralement accepté. Le règne humain , dont nous allons nous occuper, a compté dans le passé et compte encore aujourd'hui plusieurs partisans. Indépendamment de ces cinq groupes plus ou moins universellement reconnus, quelques naturalistes ont proposé d'autres divisions du même ordre, en se fondant sur des considérations de nature très-diverse ; mais la plupart de ces conceptions n'ont guère été admises que par leurs auteurs, qui parfois même les ont abandonnées plus tard. On trouvera dans le tome second de l'ouvrage déjà cité de M. Isidore Geoffroy Saint-Hilaire un excellent résumé historique de cette partie de la science et une discussion approfondie de la plupart des questions qu'elle soulève.

Règne humain.

Nous pouvons aborder maintenant le problème qui a motivé les développements contenus dans le chapitre précédent. Maintenant que nous savons ce que sont un minéral, un végétal, un animal, et à quel caractère on reconnaît un règne , nous pouvons nous demander si l'homme a réellement une place dans Tun des trois que nous connaissons, ou, pour parler . plus simplement, dans le dernier.

L'homme est-il un animal, et, s'il enestainsi, quelle place lui revient dans nos cadres zoologiques? — Les réponses à cette double question ont été nombreuses et bien diverses. « Le tableau des contradictions de l'esprit humain est ici complet, a dit M. Isidore Geoffroy; pas une case n'y reste vide. » Et ce jugement sévère n'est que trop justifié. Tour à tour on a fait de l'homme un règne spécial, un embranchement du règne animal, une classe, un ordre, un sous-ordre, une

famille, une sous-famille^ un genre , une simple espèce d'un genre dans lequel il se trouvait accolé à un singe. Je n'ai pas à discuter toutes ces opinions, parmi lesquelles il en est de si étranges. 11 suffira de justifier celle que j'ai embrassée depuis bien des années, et que chaque jour davantage je regarde comme la seule vraie*. — Pour moi, l'homme diffère de l'animal tout autant et au même titre que celui-ci difTère du végétal; à lui seul, il doit former un règne, le règne homminal ou règne humain, et ce règne est caractérisé tout aussi nettement et par des caractères de même ordre que ceux qui séparent les uns des autres les groupes primordiaux que je viens d'énumérer.

Pour justifier ces propositions, il faut montrer qu'il existe dans l'homme un ensemble de faits ou de phénomènes complètement étrangers à l'animal. Où chercherons-nous ces phénomènes? — Sera-ce dans l'organisation , dans la structure et le jeu des appareils? L'anatomie, la physiologie comparées ont depuis longtemps répondu négativement. La première a retrouvé jusque dans les types inférieurs les organes essentiels de l'homme, et chez les mammifères, chez les singes surtout, elle a démontré une identité à peu près absolue de composition anatomique, os par os, muscle par muscle, vaisseau par vaisseau, nerf par nerf. Quelques variations de volume, de dimension, de proportion, de disposition, enharmonie

1. J*ai nettement exprimé mon opinion relative à l'existence d'un règne formé par la seule espèce humaine dans une note placée au début d'un ouvrage publié d'abord dans la Revue des Deux Mondes {Souvenirs d*un naturaliste, 1854). Dès 1838, j'avais motivé cette manière de voir dans un cours public fait à Toulouse.

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ayec les formes extérieures , constituent presque les seules différences. A mesure que les moyens d'investigation sont devenus plus nombreux et plus puissantSy le rapprochement est devenu plus intime. La micrographie a démontré entre les éléments de l'organisme animal et ceux de l'organisme humain des ressemblances tout aussi frappantes que l'avait fait l'anatomie; la chimie a conduit au même résultat.

Comme il était facile de le prévoir, des organes presque identiques remplissent les mêmes fonctions, et de la même manière. Après s'être assurée de ce Eût général, la physiologie Ta mis à profit, et voilà pourquoi tous les jours les physiologistes éclairent l'histoire de l'homme par des expériences qu'ils pratiquent sur les chiens, sur les lapins, et jusque sur les grenouilles; voilà pourquoi l'anthropologiste peut aussi avec toute raison conclure de l'animal à l'homme tant qu'il s'agit uniquement de phénomènes relevant de l'organisation.

Quelques naturalistes, et parmi eux des hommes éminents, ont adopté et cherché à justifier par des considérations scientifiques l'opinion si poétiquement exprimée par Ovide. La station verticale sur deux pieds et le os sublime ont été regardés comme les attributs extérieurs du règne humain. — Il est cependant difficile de partager cette manière de voir. Déjà M. Isidore Geoffroy, faisant pour la première fois une objection qui, par une singulière inadvertance, avait échappé à tous ses prédécesseurs, a fait observer que plusieurs oiseaux se tiennent naturellement tout droits. Les pingouins et même une simple race de nos canards domestiques présentent cette particularité.

Là cependant n'est pas l'objection la plus grave à l'opinion dont il s'agit. Sous le rapport du mode de station , il n'y a de Faimmal à l'homme qu'une différence du phis au moins. Si la station de la plupart des mammifères est horizontale, celle des singes anthropomorphes est naturellement oblique. Ces singes prennent asse^ souvent et tout à fait spontanément une attitude qui rappelle celle de l'homme. A ce point de Vue, ils sont en réalité de véritables intermédiaires. Il n'y a donc ici chez l'honame qu'un pas de plus fait dans une direction déjà nettement indiquée ; il n'y a qu'un progrès, mais rien d'essentiellement nouveau.

Trouverons-nous les caractères du règne humain dans les facultés de l'esprit? — Certes il ne peut entrer dans ma pensée d'identifier ^ le développement intellectuel de l'homme avec l'intelligence rudimentaire des animaux, même les mieux doués. Entre eux et lui, la distance est tellement grande qu'on a pu croire aune dissemblance complète ; mais il n'est plus permis de penser ainsi. L'animal a sa part d'intelligence ; ses facultés fondamentales, pour être moins dévoloppées que chez nous, n'en sont pas moins les mêmes au fond. L'anima sent, veut, se souvient, raisonne, et l'exactitude, la sûreté de ses jugements, ont parfois quelque chose de merveilleux, en même temps que les erreurs qu'on lui voit commettre démontrent que ces jugements ne sont pas le résultat d'une force aveugle et fatale. Parmi les animaux d'ailleurs, et d'un groupe à l'autre, on constate des inégalités très-grandes. A ne prendre que les vertébrés, nous voyons que les oiseaux, bien supérieurs aux poissons et aux reptiles, le cèdent de beaucoup

à certains mammifères. Trouver au-dessus de ces derniers un autre animal d'une intelligence très-supérieure n'aurait en réalité rien d'étrange. Il n'y aurait là qu'une différence du moins au plus; il n'y aurait pas de phénomène radicalement nouveau.

Ce que nous venons de dire de l'intelligence en général s'applique également à sa manifestation la plus haute, au langage. — L'homme seul, il est vrai, possède la parole ^ c'est-à-dire la voix articulée \ mais deux classes d'animaux ont la voix. Chez eux comme chez nous, il y a production de sons traduisant des impressions, des idées, et compris non-seulement par les individus de même espèce, mais encore par l'homme lui-même. Le chasseur apprend bien vite (ce qu'on a appelé d'tme manière iBgurée le langage des oiseaux et des mammifères. Sans être bien expérimenté, il distingue sûrement les accents de la colère, de l'amour, du plaisir, de la douleur, le cri d'appel, le signal d'alarme. Ce langage est bien rudimentaire sans doute; on pourrait dire qu'il se compose uniquement d'interjections. Soit, mais il suffit aux besoins des êtres qui l'emploieni et à leurs rapports réciproques. Au fond, diffère-t-il des langages humains soit par le mécanisme de la production, soit parle but, soit par les résultats? L'anatomie, la physiologie, l'expérience, nous apprennent que non. Encore ici il y a donc un progrès, un perfectionnement immense, mais il n'y a rien d'essentiellement nouveau'.

1. En m*exprimant comme je viens de le faire, je n'ai pas à craindre, je pense, que Ton rapproche mes opinions de celles

Enfin ce que nous appelons les facultés du cœur, facultés qui tiennent à la fois de l'instinct et de Tintelligence, se manifeste chez les animaux tout aussi bien que chez l'homme. — L'animal aime et hait. On sait jusqu'où quelques espèces poussent le dévouement à leurs petits; on sait comment entre certaines autres il existe une répulsion instinctive qui se traduit, à chaque occasion favorable, par des luttes acharnées et mortelles; on sait comment l'éducation développe ces germes et nous fait découvrir dans nos animaux domestiques des différences individuelles vraiment comparables à celles qui nous frappent dans l'humanité. Tous, nous connaissons des chiens affectueux, caressants, aimants, peut-on dire; tous nous en avons rencontré qui étaient colères, hargneux, jaloux, haineux.... C'est peut-être par le caractère que l'homme et l'animal se rapprochent le plus.

Où trouverons-nous donc ces faits jusqu'ici sans précédents, ce quelque chose complètement étranger à l'animal, appartenant exclusivement à l'homme, et motivant ainsi pour lui seul établissement d'un règne à part? Pour résoudre cette difficulté, faisons comme les naturalistes : rendons-nous compte de tous les

qu'ont émises récemment quelques naturalistes et anthropologisles américains, en particulier M. Agassiz. Ce savant naturaliste a assimilé les cris des animaux aux langues humaines au point d'affirmer qu'il serait facile de faire dériver les grognements des diverses espèces d'ours les uns des autres de la même manière et par les mêmes procédés que les linguistes emploient pour démontrer les rapports du grec avec le sanscrit. Je reviendrai plus tard avec quelques détails sur cette opinion en examinant les doctrines de mon savant confrère.

caractères de l'être qu'il s'agit de déterminer. Nous ne nous sommes encore occupé que des caractères organiques, physiologiques et intellectuels ; il nous reste à parler des caractères moraux. — Ici appa* raissent tout de suite deux faits fondamentaux ctont rien encore n'avait pu nous donner une idée.

Dans toute société où il existe un langage assez parfait pour exprimer les idées générales et abstraites, nous trouvons des mots destinés à rendre les idées de vertu et de vice, d'homme de bien et de scélérat.

— Là où la langue fait défaut, nous rencontrons des croyances, des usages prouvant clairement que, pour ne pas être rendues par le vocabulaire, ces idées n'en existent pas moins. — Chez les nations les plus sauvages, jusque dans les peuplades que d'un commun accord on place aux derniers rangs de l'humanité, des actes publics ou privés nous forcent à reconnaître que partout l'homme a su voir à côté et au-dessus du bien et du mal physiques quelque chose de plus élevé; chez les nations les plus avancées, des institutions entières reposent sur ce fondement.

La notion abstraite du bien et du mal moral se retrouve ainsi dans tous les groupes d'hommes. Rien ne peut faire supposer qu'elle existe chez les animaux.

— Elle constitue donc un premier caractère du règne humain. — Pour éviter le mot de conscience^ pris souvent dans un sens trop précis et trop restreint, j'appellerai moralité la faculté qui donne à l'homme cette notion, comme on a nommé sensibilité la propriété de percevoir des sensations.

Il est d'autres notions, se rattachant généralement les unes aux autres, et que l'on retrouve, dans les so-

ciétés humaines même les plus restreintes ou les plus dégradées. — Partout on croit à un monde autre que celui qui nous entoure, à certains êtres mystérieux d'une nature supérieure qu'on doit redouter ou vénérer, à une existence future qui attend une partie de notre être après la destruction du corps. En d'autres termes, la notion de la Divinité et celle d'une autre vie sont tout aussi généralement répandues que celle du bien et du mal. Quelque vagues qu'elles soient parfois, elles n'en enfantent pas moins partout un certain nombre de faits significatifs. C'est à elles que se rattachent une foule de coutumes, de pratiques signalées par les voyageurs , et qui, chez les tribus les plus barbares, sont les équivalents bien modestes des grandes manifestations de même nature dues aux peuples civilisés.

Jamais chez un animal quelconque on n'a rien constaté ni de semblable , ni même d'analogue. — Nous trouverons donc dans l'existence de ces notions générales un second caractère du règne humain, et nous désignerons par le mot de religiosité la faculté ou l'ensemble de facultés auxquelles il les doit.

La moralité, la religiosité sont-elles aussi universellement départies à tous les groupes humains que je viens de l'admettre? — Ce fait a été nié. On s'est appuyé sur les dires d'un certain nombre de voyageurs pour affirmer que quelques peuplades et parfois des races entières étaient dépourvues de l'un ou de l'autre de ces caractères. Toutefois on a peu insisté sur l'absence de moralité. La nécessité de liens moraux dans toute société composée d'êtres humains, quelque minime qu'on la suppose, est trop évidente

pour que l'existence même de ces sociétés ne démontrât pas le fait général. Ici d'ailleurs les difficultés ont généralement été bien vite levées, soit par des informations plus précises, soit par des observations fort simples. Par exemple les langues australiennes n'ont aucun mot qui traduise ceux A'honnêtetéy justice^ péché^ crime ; mais conclure de là que les tribus qui les parlent sont étrangères aux notions ex* primées par ces termes du vocabulaire serait une grave erreur. Les actes prouvent le contraire. 11 n'y a là qu'une pauvreté de langage qui s'applique aux faits physiques tout aussi bien qu'aux faits de l'ordre moral. Dans ces mêmes langues, il n'existe pas non plus de mots génériques tels que arbre, oiseau^ pois- Sun, et certes personne n'en conclura que l'Australien confond tous ces êtres*.

- On a beaucoup plus insisté sur l'absence de religiosité. A en croire bon nombre de voyageurs et d'anthropologistes , cette faculté manquerait nonseulement à certaines peuplades isolées, mais encore à des nations nombreuses répandues sur de vastes espaces. — Les faits démontrent chaque jour avec quelle légèreté ont été souvent émises et accueillies ces assertions si graves. Il n'est rien moins qu'aisé à l'Européen, alors même qu'il séjourne au milieu de peuples sauvages et qu'il en possède plus ou moins parfaitement la langue , d'obtenir des révélations sur

1. J'emprunte ces détails de linguistique, ainsi que ceux de même nature que je donnerai plus tard sur les mêmes peuples , à une note manuscrite qu*a bien voulu me remettre M. Pruner-Bey , qui a profité de son long séjour en Egypte comme médecin du vice-roi pour se livrer à des études de philologie comparée appro* fondies.

les croyances qui touchent à ce que Thomme a de plus intime et de plus secret. Sans sortir de France , on peut se faire une idée des difficultés qui entourent les investigations de cette nature en essayant de faire dire à un paysan de nos montagnes , à un Basque , à un Bas-Breton , ce qu'il pense des revenants ou du sabbat. J'ai, pour mon compte, bien souvent échoué auprès de gens avec qui je vivais dans les termes de la familiarité la plus grande. Qu'on juge des obstacles que doit rencontrer le voyageur qui apparaît au milieu de populations barbares comme un être supérieur, souvent comme un ennemi redouté, ou le missionnaire dont la bouche ne s'ouvre que pour bafouer et flétrir ce que son interlocuteur a respecté ou craint depuis l'enfance I Le zèle religieux même qui anime ces derniers informateurs nuit souvent à l'exactitude des renseignements qu'ils nous transmettent. Ils dédaignent ou méprisent trop les croyances placées en dehors de leur propre foi pour s'en informer sérieusement , et ainsi s'expliquent les contradictions étranges, les affirmations manifestement inexactes, qu'on rencontre trop souvent dans les écrits des plus dévoués propagateurs des diverses doctrines chrétiennes. — Heureusement d'autres savent joindre aux mêmes vertus un désir réel de s'éclairer eux-mêmes et d'éclairer les autres sur l'histoire morale des populations qu'ils s'efforcent de rapprocher de nous, et les résultats de leurs investigations rectifient chaque jour nos idées sur bien des points importants.

Deux races entre toutes ont eu le triste privilège d'être l'objet d'attaques de toute sorte, et l'absence

chez elles de toute religiosité est une des plus douces imputations qu'on leur ait adressées. Ce sont les races hottentote et australienne. Je reviendrai plus tard avec détail sur cette dernière. Ici je me bcMrnerai à dire que ces populations prétendues athées ont toutes une mythologie rudimentaire.

Quant aux Hottentots et aux Cafres, qu'on leur assimile à cet égard , on a dit, on répète encore aujourdTiui sur tous les tons dans quelques écrits, que la notion de Dieu et de la vie future leur manque absolument. — Ceux qui parlent oublient ainsi tous les renseignements recueillis à diverses époques, et qui prouvent si manifestement le contraire. Pour ne citer que les plus récents, rappelons que, dès son premier voyage*, Campbell avait découvert jusque chez les Boschismen ce qu'il appelle la notion confuse d'un être supérieur; qu'à son second voyage ■ il obtint, non sans peine, de Makoun, chef des Boschismen du Malalarin, des détails précis sur Goha, le dieu mâle placé au-dessus des hommes , sur Ko , le dieu femelle qui est placé au-dessous* — Si la réponse du même Makoun , évidemment dictée par sa répugnance à s'entretenir de pareils sujets , semble indiquer que pour son compte il ne croyait à rien au delà de cette vie, on sait que ses compatriotes enterrent le mort avec son arc et ses flèches pour qu'il puisse chasser, et que pour eux le paradis-est un lieu où ils trouveront sans cesse du gibier en abondance. — Chez les Hottentots proprement dits, on a reconnu la croyance à un bon et à un mauvais prin-

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cipe, tous deux personnifiés et portant des noms particuliers ; on a recueilli des traditions sur l'origine de rhomme; on a constaté maintes fois la croyance à une autre vie, démontrée par les prières adressées aux grands honames , par la crainte qu'inspirent les esprits des morts, etc. — Soutenir la thèse que je combats est donc en réalité impossible.

Si quelque auteur, s'appuyant sur des négations hasardées , refusait encorela religiosité aux races de FAfrique méridionale, il suffirait de répondre par les paroles si explicites du plus intrépide explorateur moderne de ces régions. Voici ce que dit à ce sujet le docteur Livingstone : « Quelque dégradées que soient ces populations, il n'est pas besoin de les entretenir de l'existence de Dieu , ni de leur parler de la vie future r ces deux vérités sont universellement reconnues en Afrique. » Le voyageur entre à cet égard dans quelques détails précis , puis il ajoute : « L'absence d'idoles, de culte public, de sacrifice quelconque chez les Cafres et chez les Béchuanas fait croire tout d'abord que ces peuplades professent l'aihéisioe le plus absolu*. »

On le voit, après avoir rectifié Terreur, Livingstone l'explique , et cette explication s'appliquerait bien probablement aux quelques cas analogues signalés chez les peuplades de l'Amérique méridionale. Ici encore, aux assertions parfois contradictoires de certains voyageurs, on peut opposer le témoignage de celui qui s'est le plus occupé de V homme

1. Un peu plus loin , Livingstone ajouter « Plu9t)a avance vers le nord , plus les idées religieuses des naturels sont développées. ^^

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américaîn , et a publié sous ce titre même un ouvrage à bon droit devenu classique. «Quoique plusieurs auteurs, dit A. d*Orbigny, aient refusé toute religion aux Américains , il est évident pour nous que toutes les nations , même les plus sauvages , en avaient une quelconque. » Ces paroles se justifient chaque jour, et jusqu'au sein des forêts cent fois séculaires de l'Amazone , chei ces tribus dont les mœurs atroces nous révoltent le plus, la notion d'un monde et d'êtres supérieurs, celle de Ja persistance après la mort physique d'une partie de notre être, se constatent davantage à mesure que nous parvenons à pénétrer quelque peu le secret de ces solitudes *.

Quant aux populations de l'Asie , on leur a toujours reconnu des tendances religieuses. Ici on trouve partout au moins le chanian et son tambourin magique. C'est de superstition , et non d'athéisme , que Ton a accusé les barbares asiatiques. — Enfin les navigateurs ont vu des idoles et des moraïs chez tous les insulaires de la Polynésie.

L'idée religieuse se retrouve donc sur tout le globe, chez tous les êtres humains. Pour être parfois mal définie, elle n'en existe pas moins. Tout au plus ce vague peut-il laisser quelque incertitude relativement à quelque groupe toujours excessivement restreint, constituant toujours un simple fragment d'une race plus nombreuse où l'existence de la religiosité est certaine. Comment mettre des doutes, motivés

1. Voyez en particulier VHistoire abrégée du Brésil, par M. Ferdinand Denis, qui a résumé les documents recueillis sur les peuples originaires de ces contrées.

seulement par notre ignorance , en balance avec le fait général, si grand, si frappant?

La moralité, la religiosité , sont universelles chez l'homme, et manquent chez tous les animaux : toutes deux, agissant comme causes premières, donnent naissance à des phénomènes secondaires que nous appelons les croyances religieuses ou morales ; à leur tour, celles-ci jouent dans la vie sociale et politique des nations un rôle dont il est superflu de rappeler l'importance : toutes deux par conséquent agissent sur rhomme à la manière de ces forces , de ces propriétés, de ces facultés fondamentales que Ton a vues caractériser successivement les différents empires, les différents règnes naturels.

Ces facultés méritent-elles pour cela le titre de caractère ou mieux d'attribut dans le sens scientifique du mot? — Non, disent ceux qui veulent qu'un caractère repose toujours sur une particularité organique pouvant s'exprimer par la parole ou se reproduire par des figures. — Oui, répondront avec nous tous ceux qui, en dehors de toute préoccupation systématique, s'en tiendront purement et simplement à la méthode, aux procédés suivis par les naturalistes. .Pour ne citer qu'un des plus illustres, celui dont le nom a le plus d'autorité quand il s'agit des bases de la nomenclature, et dont nous sommes tous les disciples à ce point de vue, qu'a fait Linné quand il a voulu caractériser les végétaux, les animaux? Il a défini les premiers des corps organisés vivants non sentants; la vie est donc pour lui un caractère, un attribut. Eh bien! décrit-on, représente-t-on la vie? l^assant aux animaux, Linné les appelle des corps

organisés vivants , sentant et se mouvant spontanément. Voilà la sensibilité, la spontanéité devenues à leur tour des caractères, des attributs. Tombent-elles pour cela sous nos sens? — A vouloir suivre Linné pas à pas, la définition de l'homme, sa caractéristique^ dirait-on en zoologie, est donc celle-ci : Vhomme est un corps , ou mieux un être organisé , mvant, sentant, se mouvant spontanément , doué de moralité et de religiosité.

Qu'on me permette d'insister sur ces considérations, ce sera répondre à la plupart des objections faites à la manière dont je viens d'envisager l'homme et ses relations naturelles avec le reste de la création *. La principale , celle qui m'a été présentée sous bien des formes, peut se formuler ainsi : < La moralité, la religiosité ne sont pas des facultés spéciales; elles relèvent de l'intelligence et ne sont que les conséquences d'un raisonnement juste. » On a dit encore : « Ces facultés sont bien distinctes des facultés intellectuelles, mais elles n'en forment, à proprement parler, qu'une seule ; on ne comprend pas de religion sans morale ou de morale sans religion. »

A ces objections, à celles qui s'en rapprochent, j'aurais bien des choses à répondre , mais ce serait sortir du champ dont je tiens à ne pas franchir les limites. Je ne veux être ici ni métaphysicien ni philosophe ; je veux et dois rester naturaliste. — Or, en se

1. Cet ouvrage est le résumé des leçons que j'ai faites au Muséum en 1S56 et 1860 , et j'ai eu parfois à répondre arux objections que m'adressaient mes auditeurs. Les doctrines que j'expose ici ont donc subi déjà jusqu'à un certain point TépreuYe de la discussion publique.

plaçant à ce point de vue, j'ai le droit de dire à mes contradicteurs : < £n cherchant à rattacher les faits exceptionnels que présente l'étude de l'homme aux faits constatés chez les animaux et aux causes qui les produisent y vous agissez comme les physiciens et les chimistes qui, sans nier l'existence des êtres vivants et des phénomènes spéciaux dont ils sont le siège, veulent expliquer la vie par le jeu des forces physicochimiques; vous agissez comme Descartes, qui ne voyait dans tous les actes de l'animal qu'une application des lois de la mécanique. Moi, j'agis à la manière de Linné. Celui-ci, rencontrant chez l'animal deux faits généraux, fondamentaux, étrangers au v^étal, les proclama caractères , attributs de règne ^ en dehors de toute explication, de toute théorie. Par là il assit sa division sur une base inattaquable tout en réservant les droits de l'avenir et des progrès scientifiques. Je me suis efforcé de faire comme lui ; puissé-je avoir atteint le même résultat ^ ! »

Quiconque restera fidèle à la méthode, aux procédés des sciences naturelles , nous suivra forcément

1. Parmi les objections qui m'ont M faites au sujet de la manière dont j'enyisage le règne humain, je dois mentionner celle qui repose sur la prétendue existence, chez les animaux qui vivent en société, de manifestations accusant au moins une moralité rudimentaire. Sans entrer dans une discussion détaillée de ces faits que ne comporte pas le cadre de mon travail , il suffira de dire qu'on peut rendre compte de ces exceptions apparentes plus faeilement qu'on ne rend compte en botanique des mouvements de la sensitive ou de la dionée attrape-mouches. La spontanéité apparente encore inexpliquée de ces mouvements n'a jamais empêché les naturalistes d'accepter la caractéristique du règne animal donnée par Linné» pas plus qu'elle n'a fait considérer ces plantes comme des animaux. H me serait en tout cas permis d'in- Toquer ee précédent en ma faveur..

jusqu'au point où nous sommes parvenu. Sans dépasser les bornes du raisonnement, des inductions scientifiques, à propos de l'homme comme à propos des animaux, il est permis de faire un pas de plus.

En voyant la moralité, la religiosité se prêter un concours à peu près constant dans leurs manifestations, en songeant aux rapports étroits qui les unissent et qui ont pu faire croire à des relations de cause à effet, il me paraît impossible de ne pas les rattacher k une cause unique. En reportant notre attention sur notre for intérieur, en constatant les faits de conscience que chacun de nous trouve en lui-même, il est également impossible de ne pas admettre que cette cause est en harmonie avec l'être entier, qu'elle a son individualité propre, comme le corps dont elle règle les actes. — Voilà comment les sciences naturelles, la zoologie conduisent à reconnaître l'existence de ce principe , de ce qvelque chose qu'on a désigné sous le nom d'ame humaine. Mais elles ne sauraient nous mener plus loin. Au delà, l'expérience et l'observation nous feraient défaut. Nous laissons donc à qui de droit le soin de rechercher quelles peuvent être la nature de cette âme , son origine ou sa destinée , et à chacun la liberté de choisir, parmi les nombreuses solutions proposées pour ces difficiles questions, celle qui s'accorde le mieux avec son coeur ou sa raison.

En résumé, l'homme est pesant et soumis aux forces physico-chimiques comme les corps bruts ; il est organisé comme les végétaux et les animaux; comme ces derniers, il sent et se meut volontairement. Dans son être matériel, il n'est donc autre chose

qu'un animal perfectionné à certains égards, moins parfait sous d'autres rapports que beaucoup d'espèces animales. Son intelligence, bien plus complète et incomparablement plus développée, l'élève infiniment au-dessus de tous les animaux, mais ne suffit pas à l'en séparer. S'il est un être à part, s'il doit former un règne, c'est que des facultés d'un ordre tout nouveau se manifestent en lui. Cette conclusion ressort de l'examen de tous les autres .règnes, examen fait exclusivement au point de vue scientifique , et sans abandonner un seul instant la méthode et les procédés des naturalistes. — Si je ne me trompe, il y a dans ce résultat, indépendamment des conséquences scientifiques qui en découlent, quelque chose qui répond à nos plus nobles aspirations. L'homme s'attribue volontiers la domination; il aime à se proclamer souverain légitime de toutes choses à la surface de ce globe. Et, de fait, aucune créature ne saurait lui disputer un empire qui chaque jour s'étend et grandit. Eh bien! a'est-il pas satisfaisant de voir les caractères anthropologiques sanctionner, ennoblir cet empire en plaçant à côté de la notion de droite qui ressort de la supériorité intellectuelle, la notion de devoir y qui découle de la moralité et delà religiosité?

De l'espèce eu général.

L'application que nons avons faite à l'homme des procédés de la méthode naturelle et des règles adoptées pour la répartition des corps tant organiques qu'inorganiques nous a conduit à le séparer du reste de la création, à le regarder comme constituant à lui seul un groupe primordial, un règne. Or tous les autres règnes sont divisés en groupes subordonnés. Le règne animal, par exemple, se partage en embranchements 'yChdiqae embrancl^ment renferme un certain nombre de classes partagées elles-mêmes en ordres. Au-dessous de ceux-ci on rencontre les familles comprenant elles-mêmes les genres qui euxmêmes résultent de la réunion des espèces les plus rapprochées par Tensemblede leurs caractères^ Pour

1 . Je ne compte ici ni le sous-règne , qui n'est pas universellement adopté; ni la tribu ^ qui manque assez souvent; ni la sous^

tous les naturalistes et dans toutes les classifications qu'elles soient méthodiques ou systématiques, Yespèee est le terme fondamental, Vunité. Enfin, comme nous le verrons plus loin avec détail, chacune de ces unités peut être représentée par des fractions; en d'autres termes, chaque espèce peut comprendre un certain nombre de races et de vanités.

Les populations humaines se prêtent-elles à une semblable répartition ? Ici nous constatons à certains égards un remarquable accord parmi les anthropologistes. Quelle que soit leur doctrine fondamentale, qu'ils fassent de l'homme un ordre de la classe des mammifères ou un règne de la nature, presque tous reconnaissent qu'on ne saurait partager les hommes même en familles distinctes *. Mais pour les polygénfstes les difiérences qui les séparent constituent autant de caractères spécifiques. Ils font donc de l'humanité un genre, composé d'un nombre d'espèces qui varie singulièrement au gré de chacun d'eux. Les monogénistes au contraire ne voient dans ces différences que des caractères de race^ et rattachent tous les groupes humains à une seule espèce, — Dans les deux camps on a d'ailleurs la prétention de donner aux mots genrç^ espèce, race, la valeur exacte qu'on leur attribue en zoologie et en botanique. Par conséquent avant d'aborder le problème tant débattu entre les deux écoles lorsqu'il s'agit de l'homme, il

famille, ni le sous-genre, divisions entièrement arbitraires et employées à (Au près exclasiyement polir venir en aide à la mémo'ire,

1. Quelques auteurs américains font seuls exception, encore «st-ii douteux qu'ils aient donné ici au mot famille le sens que lui attribuent les naturalistes.

faut évidemment avoir résolu celui-ci : qu'entend-on en histoire naturelle par les mots espèce et race? — C'est bien certainement faute de s'être sérieusement posé cette question que tant de naturalistes d'un incontestable mérite, ont embarrassé la science de notions confuses ou de graves erreurs; et, sous peine d'encourir les mêmes reproches, nous devons la traiter avec tous les développements qu'elle exige.

Voyons d'abord ce qu'il faut entendre par l'expression d'espèce.

Ce mot est un de ceux que l'on retrouve dans toutes les langues qui possèdent des termes abstraits. Il traduit par conséquent une idée générale, vulgaire, et cette idée est avant tout celle d'une très-grande ressemblance extérieure. Toutefois, dans le langage ordinaire même, cette idée n'est pas simple. Il est facile de s'en convaincre en s'adressant, par exemple, à un éducateur de bestiaux choisi parmi les plus illettrés. Présentez à ce juge deux mérinos ; il n'hésitera pas à les déclarer de même espèce. Placez sous ses yeux un mérinos ordinaire et un de ces moutons à laine brillante et soyeuse que nous devons à M. Graux de Mauchamp , et il répondra avec non moins d'assurance que ces animaux sont de deux espèces différentes. Apprenez-lui alors que tous deux ont eu le même père et la même mère; l'homme pratique hésitera, son langage traduira la confusion de son esprit, et pour peu. qu'il soit au courant du vocabulaire généralement employé en zootechnie , il vous dira : « Le mauchamp est une variété ou une race du mérinos. » — Cette expérience, facile à faire, nous apprend que, même pour le vulgaire, quand il

s'agît de l'espèce , l'idée de filiation vient se placer à côté de l'idée de ressemblance.

En réalité, la science ne fait ici que préciser ce qu'avait pressenti l'instinct populaire. Elle aussi, pour déterminer les espèces, s'appuie sur la ressemblance, et il est inutile d'insister sur ce point; mais elle aussi, dès ses débuts, et sans même s'en rendre bien compte, a pris en considération les phénomènes de la reproduction. Sur ce dernier point, elle est de nos jours plus affirmative que jamais. Elle a démontré définitivement que la, génération est un fait supérieur aux forces physico- chimiques; elle a prouvé en outre que ce fait est déterminé exclusivement par l'influence de la vie et par l'intermédiaire d'un organisme préexistant *. Toujours un être vivant

1. On voit que nous regardons comme définitivement condamnée la doctrine des générations spontanées. Il devient en effet bien difficile de s'expliquer comment cette doclrine peut compter' encore quelques partisans parmi des hommes dont le mérite est d'ailleurs très-réel. Au reste , leur nombre diminue rapidement, et la plupart d'entre eux répètent sans doute l'exclamation que nous avons entendue sortir de la bouche d'un chimiste très-ha bile, qui avait eu longtemps une foi entière aux générations spontanées. « Encore une illusion qui s'en va ! » s'écriait-il après une assez longue causerie sur les expériences si concluantes de M. Pasteur. Ces expériences répondent en etfet aux dernières chicanes qu'on pouvait adresser encore à plusieurs autres savants, à MM. Schwann et Henle entre autres. Ceux-ci avaient déjà opéré d'une manière comparative sur des infusions ou des mélanges dont les uns étaient exposés à l'air libre, tandis que les autres ne recevaient que de l'air tamisé à travers des acides énergiques ou des tubes rougis au feu. Toujours ils avaient vu les premiers donner promptement naissance à des moisissures, à des infusoires, tandis que les seconds ne présentaient aucune trace de production organique. Schwann , Henle et presque tous les naturalistes avaient conclu de ces faits que les végétaux et les animaux inférieurs qui apparaissent dans les infusions proviennent des germes que l'air y dépose sous forme de poussière, et nullement

38 CHAPITRE lU.

quelconque provient d'un autre être vivant. L'ensemble des êtres organisés, considéré dans le temps , se compose donc de séries ininterrompues, et il est impossible de ne pas voir dans ces séries ce que le vulgaire comme les savants ont appelé les espèces.

Théoriquement parlant, un parent, ou être engendra/aty et un fils, ou être engendré^ qui deviendrait parent à son tour , peuvent suffire à l'établissement indéfini d'une de ces séries. En fait, nous savons que les choses se passent autrement, et que toujours les deux termes précédents sont au moins doubles , et

de la réaction des élémeats morts qai entrent dans la composition de rinfusion ou du mélange. Ils avaient admis également que, pour empêcher l'apparition des moisissures, des infusoires, etc. , il su fBsait de désorganiser ces germes soit par la chaleur, soit par un tout autre moyen. Les partisans de la génération spontanée répondaient qu'en passant soit dans un tube fortement chauffé, soit sur des acides, Tair, bien que ne changeant pas de composition , devenait impropre à donner naissance à un être organisé; ils disaient que cet air était devenu inactif. En outre ils niaient Texistence des germes, bien que ceux-ci eussent été vus et décrits, notamment par Ëhrenberget par nous-même. Or M. Pasteur, grâce aux dispositions ingénieuses qu'il a imaginées, a recueilli ces germes et les a semés dans des infusions plongées dans une atmosphère de cet air prétendu inactif; ils s'y sont parfaitement développés. D'autre part, le môme expérimentateur a montré qu'il suffisait de donner au ballon qui renferme une infusion quelconque une forme telle que les germes ne pussent pas arriver jusqu'au liquide, pour que celui-ci ne présentât aucune trace de moisissure, alors même qu'il était en communication directe avec Tair ordinaire. L'existence des germes, le rôle qu'ils jouent dans les prétendus phénomènes de génération spontanée , ont été mis ainsi hors de toute discussion pour quiconque ne cherche ses convictions que dans l'observation et l'expérience. Ajoutons que les belles recherches de M. Balbiani sur la reproduction sexuelle des infusoires ont fait rentrer ce groupe dans la loi commune et enlevé aux partisans de la génération spontanée jusqu'aux arguments qu'ils auraient pu tirer de l'ignorance où l'on était naguère encore sur ce sujet.

comprennent un père et une mère, un fils et une fille. — C'est encore là un des beaux résultats que la science moderne a su dégager du chaos apparent des observations précédemment accumulées*. L'idée de filiation se précise ainsi en se complétant. Les séries spécifiques ne nous apparaissent plus comme composées seulement d'individus , mais bien comme formées de familles qui se succèdent , et dont chacune provient d'une ou de deux familles précédentes. Là famille physiologique est donc le point de départ, l'unité fondamentale de l'espèce, comme celle-ci l'est du règne tout entier *.

Ces idées générales seront facilement comprises en tant qu'elles intéressent les animaux, ceux surtout qui vivent le plus communément sous les yeux de l'homme. Peut-être paraîtra-t-il étrange à quelque lecteur d'en faire l'application aux végétaux ; mais qu'on ne l'oublie pas , dès qu'il s'agit des fonctions de la reproduction , des rapports qui relient les unes aux autres les générations successives , il se manifeste entre les deux règnes des ressemblances qui vont jusqu'à l'identité. A diverses reprises, et surtout dans mes études sur les métamorphoses , j'ai insisté

1. Voyez sur cette question la série d'articles sur les Métamorphoses et la Généagenèse dans la Revue des Deux Mondes du 1" et 15 avril 1855, du 1" et 15 juin, et du 1" juillet 1856.

2. M. Isidore Geoffroy Saint- Hilaire , guidé par des considérations différentes de celles que nous venons d'exposer, est arrivé le premier à cette conclusion, dont le lecteur comprendra aisément l'Importance capitale. M. Geoffroy désigne la famille physiologique dont il s'agit ici par le nom de compagnie , pour la distinguer de la famille naturelle j simple groupe de classifications, et par cela même toujours plus ou moins arbitraire.

40 CHAPITRE m.

sur une multitude de faits qui mettent hors de doute ce résultat fondamental. Chez la plante comme chez l'animal, il y a des époux et des épouses, des pères et des mères , des fils et des filles. Seulement ces liens de parenté sont souvent voilés par les dispositions, la structure, surtout Tétat d'agrégation des organismes végétaux. Ici l'individualité elle-même se dissimule parfois et devient indécise pour l'homme étranger à la science ; mais celle-ci a su aller au delà des apparences, déterminer l'individu et reconnaître son sexe. Il lui est donc facile de remonter à la famille physiologique et de constater qu'elle se retrouve dans le règne végétal tout comme dans le règne animal.

Qu'il me soit permis d'insister sur quelques exemples propres à faire mieux comprendre combien il est difficile de séparer l'idée de la filiation de l'idée d'espèce. — La famille physiologique peut n'être composée que des quatre éléments que nous avons nommés plus haut : deux parents et deux enfants de différents sexes. Quelques espèces animales , le chevreuil par exemple, réalisent ce groupe typique. Mais elle peut aussi s'étendre prodigieusement, et les enfants peuvent , soit pendant toute leur vie , soit à certaines phases de leur existence, ressembler fort peu à leurs parents directs. Il existe des espèces animales, parmi les méduses entre autres chez lesquelles les fils, les petits-fils sont diflérents entre eux et ne ressemblent pas aux parents. Mais ceux-ci seuls étaient mâle et femelle; seuls ils méritaient réellement les noms de père et de mère. Leurs descendants se multiplient par bourgeonnement , par dt-

vision..,, à la manière des végétaux*. La familie n'en comprend pas moins l'ensemble des générations et des individus qui se succèdent jusqu'au moment où reparaissent, avec les formes du père et de la mère , les attributs sexuels. Or les individus intermédiaires n'ont, soit entre eux, soit avec leurs parents immédiats , que des analogies de forme et d'organisation extrêmement éloignées. Pour celui qui jugerait seulement d'après les ressemblances , ces individus appartiendraient non-seulement à des espèces , mais même à des classes très-djstinctes. Ainsi en ont jugé pendant des siècles les savants les plus spéciaux euxmêmes, avant que les observations de Saars, de Siebold, et la synthèse de Steenstrup les eussent ramenés à des idées plus justes. Aujourd'hui, pour tous les naturalistes, la larve ciliée, qui se meut à la manière d'un infusoire , les animaux hydriformes qui couvrent la tige et les rameaux du polypier fixé à demeure sur quelque rocher, la méduse isolée et libre* qui mène en plein océan une vie vagabonde, sont autant d'individus d'une même espèce.— Ce qui est vrai des médusaires l'est à plus forte raison des insectes en général. Quoi de plus éloigné en apparence qu'un papillon, une chrysalide, une chenille? Et pourtant ces êtres sont sortis d'autant d'œufs pondus peut-être par une même mère, et peuvent appartenir non pas seulement à la même espèce , mais encore à la même famille physiologique.

Ainsi l'idée d'espèce est essentiellement complexe,

1. Ces divers modes de reproduciion , sans l'intervention des sexes , constitue la généagenèse.

42 CHAPITRE ni.

et repose sur deux sortes de considérations, sur deux ordres de faits très-distincts, des faits de ressemblance et des faits de filiation.

Ce n'est pas d'emblée cpie la science est arriirée à ce résultat. Pas plus au moyen âge et aux premiers temps de la renaissance que dans l'antiquité, les hommes qui jetèrent les premiers fondements de la zoologie ou de la botanique ne se rendirent compte de ce qu'ils appelaient des espèces. M. I. Geoffroy a parfaitement démontré qu'on avait exagéré sous ce rapport les mérites d'Aristote et d'Albert le Grand. Ni l'un ni l'autre ne purent même soupçonner qu'il y eût là un problème à résoudre. Il faut arriver jusqu'à la fin du dix-septième siècle pour voir des naturalistes se préoccuper de cette question. Elle avait été évidemment comprise par Jean Ray, qui , en 1686, dans son Hisioria plantarum^ regarda comme étant de même espèce les végétaux qui ont une origine commune et se produisent par semis, quelles que soient leurs différences apparentes ; mais elle ne fut réellement posée qu'en 1 700 par notre illustre Tournefort. Dans ses Institutiones rei herbariXj il se demande : Que faut-il entendre par le mot (Tespèce? Il avait défini le genre « l'ensemble des plantes qui se ressemblent par leur structure ; » il appelle espèf^ « la collection de celles qui se distinguent par quelque caractère particulier. » — Malgré le vague des idées et des expressions, on voit que ces deux illustres précurseurs de la science moderne s'étaient placés chacun à l'un des deux points de vue sur lesquels nous venons d'insister. Ray avait compris l'importance de la filiation; Tournefort ne. tenait

compte que de la ressemblance dans son essai de définition.

A en juger par les termes qu'ils ont employés pour définir l'espèce, on pourrait rattacher à Tournefort un assez grand nombre de naturalistes dont les préoccupations habituelles sont rarement dirigées vers Fétudedes fonctions organiques, tels que des entomologistes, des ornithologistes, des paléontologistes. La plupart des physiologistes au contraire ont adopté les idées de Ray et les ont parfois exagérées en ce qu'ils ont supprimé de leurs définitions toute allusion à l'importance des caractères communs*. Dans les deux cas, il y avait une véritable erreur par omission. Pour avoir une notion complète de l'espèce , il faut tenir compte des deux éléments. C'est ce que comprirent fort bien Linné et Buffon. Le premier, il est vrai, n'a donné nulle part une définition proprement dite; mais A. Laurent de Jussieu n'a guère fait que formuler ses idées à cet égard quand il a dit : « L'espèce est une succession d'individus entièrement semblables perpétués au moyen de la génération. » Quant à Buffon, il est on ne peut plus explicite. Pour lui , « l'espèce n'est autre chose qu'une succession constante d'individus senAlables et qui se reproduisent. »

La plupart des définitions données par les naturalistes modernes se rattachent de près ou de loin aux

1 J'ai moi-même donné dans cette exagération touf la première influence des découvertes relatives aux phénomènes généagénétiques; mais je n'ai pas tardé à revenir à des idées plus justes, et en 1856 j*ai donné dans mon cours au Muséum la définition que je reproduis plus loin.

44 CHAPITRE lU.

précédentes. Je me bornerai à citer les principales ^ — Cuvier définit l'espèce « la collection de tous les corps organisés nés les uns des autres ou de parents communs, et de ceux qui leur ressemblent autant qu'ils se ressemblent entre eux. » — Pour de Candolle, « l'espèce est la collection de tous les individus qui se ressemblent entre eux plus qu'ils ne ressemblent à d'autres ; qui peuvent, par une fécondation réciproque, produire des individus fertiles, et qui se reproduisent par la génération; de telle sorte qu'on peut par analogie les supposer tous sortis originairement d'un seul individu. » — Pour Blainville, « l'espèce est l'individu répété dans le temps et dans l'espace. » — Vogt regarde l'espèce comme résultant < de la réunion de tous les individus qui tirent leur origine des mêmes parents et qui redeviennent, par eux-mêmes ou par leurs descendants, semblables à leurs premiers ancêtres*. •

Ces définitions et un grand nombre d'autres que nous pourrions rappeler ont cela de commun qu'elles affirment la ressemblance des individus de même espèce sans aucune restriction. D'autres font sur ce point des réserves plus ou moins explicites. Ainsi, pourLamarck, « l'espèce est une collection d'individus semblables que la génération perpétue dans le même état tant que les circonstances de leur situation ne changent pas assez pour faire varier leurs ha-

1. M. Geoffroy a réuni dans son livre un grand nombre d*autres définitions de l'espèce , et je ne puis mieux faire que de renvoyer le lecteur à cet ouvrage.

2. On voit que ce naturaliste fait ici aUusion aux phénomènes de généagenèse.

bitudes, leur caractère et leur forme. » — M. Isidore Geoffroy définit l'espèce « une collection ou une suite d'individus caractérisés par un ensemble de traits distinctifs dont la transmission est naturelle, régulière et indéfinie dans Tordre actuel des choses. » — Enfin, pour M. Chevreul, « l'espèce comprend tous les individus issus d'un même père et d'une même mère : ces individus leur ressemblent autant qu'il est possible relativement aux individus des autres espèces ; ils sont donc caractérisés par la similitude d'un certain ensemble de rapports mutuels existant entre des organes de même nom, et les différences qui sont hors de ces rapports constituent des variétés en général. »

Les naturalistes que nous venons de citer sont incontestablement ceux qui, à divers titres, jouissent dans la science de l'autorité la plus grande et la plus méritée. Ils appartiennent à des branches diverses de l'histoire naturelle et à des écoles qui ont parfois lutté avec plus que de l'énergie l'une contre l'autre. Et cependant on voit qu'au fond les idées qu'ils se sont faites de Vespèce se ressemblent beaucoup. Les légères différences que présentent ces définitions ne portent guère que sur un point, très-important il est vrai, et qu'il nous faut indiquer ici.

Remontons à Linné et à Buffon.— Tous deux, abordant sérieusement l'étude de l'espèce et y rattachant l'idée de filiation, furent conduits à poser ces questions si graves : les individus dont l'ensemble constitue une espèce demeurent-ils indéfiniment semblables entre eux et avec leurs premiers parents? ou bien peuvent-rils revêtir des caractères qui les éloignent les

uns des autres au point que le naturaliste ne puisse plus reconnaître la parenté? Le nombre des séries spécifiques a-t-il été fixé dès l'origine, et s'il peut diminuer par l'extinction de quelques-unes d'entre elles, peut-il s'accroitre en revanche grâce à certaines modifications éprouvées par des individus servant de point de départ à de nouvelles séries? En d'autres termes, l'espèce est-elle fixe, ou est- elle variable?

M. Isidore Geoffroy a fort bien démontré, par des citations empruntées aux écrits de Linné et de Buffon, que ces grands législateurs des sciences natu* relies ont eu les mêmes hésitations quand ils ont cherché à résoudre ce difficile problème, et que tous deux avaient professé tour à tour des doctrines opposées.

Au début et pendant presque toute sa vie, Linné affirme la fixité, l'invariabilité de Tespèce. Appuyé sur la Bible, il déclare que toujours le semblable engendre son semblable, et qu'il n'y a point d'espèce nouvelle. Plus tard, entraîné par un mélange d'observations vraies et d'idées inexactes, il fait à la variabilité une part des plus larges. Il admet que toutes les espèces d'un même genre de plantes proviennent d'une espèce unique à l'origine; et pour lui le croisement, Vhybridationy est le procédé à peu près exclusivement mis en œuvre par la nature pour atteindre ce résultat. L'inunense majorité des végétaux n'aurait, dans cette hypothèse, qu'une origine de seconde main, pour ainsi dire, et des espèces nouvelles pourraient chaque jour prendre naissance sous nos yeux.

Comme Linné, Buffon crut d'abord à la fixité absolue et représenta la nature comme imprimant sur chaque espèce ses caractères inaltérables. Plus, tard, il

embrassa la croyance contraire, et admit dans eha^ que famiUe, à côté des altérations particulières qui produisent de simples variétés, une dégénération plus ancienne et de tout temps immémoriale, transformant les espèces elles-mêmes. Ici encore il se rencontra avec son illustre rival, du moins quant au fait général; mais Buffon regarda comme les causes du changement, de Valtération et de la dégénération, la tempéror ture du climat, la qualité de la nourriture, et pour les animaux domestiques les maux de Vesclavage, — C'était substituer la doctrine des actions de milieu, de l'influence des conditions d'existence, à la théorie linnéenne de Thybridation.

Au reste après avoir exploré pour ainsi dire les deux hypothèses extrêmes de la fixité absolue et d'une variabilité presque indéfinie, Buffon se trouva ramené par ses propres .travaux à une doctrine moyenne nettement exprimée dans ses derniers écrits. « L'empreinte de chaque espèce, écrivit-il alors, est un type dont les principaux traits sont gravés en caractères ineffaçables et permanents à jamais; mais toutes les touches accessoires varient. » Le milieu resta d'ailleurs pour lui la cause de ces variations. — Là est la doctrine définitive de Buffon, qu'on peut appeler celle de la variabilité limitée; là est aussi la vérité.

Les opinions tour à tour professées par Linné et par Buffon ont servi de point de départ à autant de doctrines qui se sont propagées jusqu'à nos jours. — Cuvier §p toute Vécole positive, qui le reconnaît pour chef, se sont déclarés pour la stabilité de l'espèce. — Blainville, qui d'ordinaire semble se préoccuper avant

(kS CHAPITRE m.

tout de ne pas êtrede Tavisde Cuvier, se rencontre ici avec lui, et va plus loin encore. Pour lui, « la stabilité des espèces est une condition nécessaire à l'existence de la science. » — En revanche, l'école philosophique adopta généralement la croyance d'une variabilité plus ou moins indéfinie. Pour Lamarck, c la nature n'offre que des individus qui se succèdent les uns aux autres par voie de génération, et qui proviennent les uns des autres. Les espèces parmi eux ne sont que relatives, et ne le sont que temporairement. » Il admettait, et la plupart de ses disciples ont admis après lui, la transformation des espèces, la formation d'espèces nouvelles. En outre il reconnaissait pour causes de ces phénomènes la tendance à satisfaire certains besoins, les actions, les habitudes, c'està-dire des actes pour ainsi dire spontanés. — La variation avait donc ici sa cause dans l'individu luimême, au moins lorsqu'il s'agissait des animaux.

On a souvent cherché à rattacher aux doctrines de Lamarck celles de Geoffroy Saint-Hilaire. A nos yeux, ce rapprochement est complètement erroné. Malgré toute l'impétueuse ardeur de son génie, Geoffroy, on l'oublie trop souvent, en appelle toujours à l'expérience et à l'observation. Lamarck avait voulu remonter jusqu'à l'origine des choses :^ Geoffroy a évidemment senti que le problème de l'espèce, ainsi posé, échappe à ces deux instruments de toute recherche scientifique sérieuse. Aussi ne l'a-t-il même pas abordé. Sans doute il s'est déclaré partisan de la variabilité, mais c'est à la maniérée Buffen, soit qu'il s'agisse du phénomène lui-même, soit que l'on remonte aux causes qui le déterminent. A

diverses reprises, il repousse l'idée de variations incessantes et indéfinies. Pour lui, l'espèce est fixe tant que le milieu ambiant reste le même ; elle change seulement quand ce milieu se modifie et dans la mesure de ces modifications. L'action modificatrice vient donc du dehors et s'exerce sur l'être vivant, qui ne fait que réagir. Telle est aussi la croyance de Bufibn. — On voit que M. Isidore Geoflroy a dit avec raison, en parlant de son illustre père : « Si Geoffroy Saint-Hilaire est, dans l'ordre chronologique, le successeur de Lamarck, on doit voir bien plutôt en lui, dans l'ordre philosophique, le successeur de Buffon, dont le rapproche en effet tout ce qui l'éloigné de Lamarck. »

Si Geoffroy Saint-Hilaire s'était borpé à juger les doctrines de ses prédécesseurs et à développer les meilleures, l'Académie des sciences n'eût point assisté à des discussions à la fois solennelles et ardentes dont le- souvenir est encore vivant chez tous les naturalistes; mais il avait en outre abordé, avec sa hardiesse habituelle, un problème tout nouveau, que commençaient à poser sérieusement les découvertes paléontologiques. — A la suite d'études approfondies sur les crocodiliens, il avait été vivement frappé des ressemblances existant entre certaines espèces fossiles et d'autres espèces actuellement vivantes. 11 s'était demandé si celles-ci ne pourraient pas descendre des premières par une filiation ininterrompue et si les différences constatées entre ces représentants de deux faunes appartenant à des époques géologiques distinctes ne devaient pas être attribuées aux changements survenus dans les conditions d'exis-

tence, dans le milieu ambiant. Plus tard il généralisa cette question, et, sans prétendre la résoudre, il fit valoir chaudement les raisons qui militent en faveur d'une réponse affirmative.

Cuvier s'était formellement prononcé pour la négative. L'auteur des Mém^oires sur les Ossements fossiles se voyait attaqué sur un terrain où il avait jusque-là régné en maître; il voulut se défendre, et ainsi surgirent les grands débats qui se sont prolongés , on peut le dire, jusqu'à nos jours.— D'une part, dans un livre tout récent et remarquable à bien des titres, un naturaliste anglais, M. Darwin, a cherché à expliquer l'origine de la multiplicité des espèces animales et végétales. Il les fait toutes descendre d'un archétype primitif, modifié, transformé successivement de mille manières par des actions extérieures et les conditions d'existence ; il paraît rattacher ces changements surtout aux phénomènes géologiques. M. Darwin a ainsi fondu ensemble , dans sa théorie , les idées de Lamarck sur la variabilité des espèces, et celles de Buffon sur les causes de leurs variations, tout en faisant de sa théorie des applications qui rappellent les doctrines de Geoffroy. Le naturaliste anglais a d'ailleurs poussé les unes et les autres bien au delà de tout ce qu'avaient admis ses devanciers français.— D'autre part, M. Godron, doyen de la Faculté des sciences de Nancy, a publié un excellent ouvrage , exclusivement consacré à la question de l'espèce , dans lequel il se prononce de la manière la plus tranchée dans le sens de l'invariabilité. En ce qui concerne les espèces vivantes, cet auteur va aussi loin que Blainville , sans pourtant se placer complé-

tementsur b mAme terrain, et résout dans les termes suivants la question paléontologique : < Les révolutions du globe n'ont pu altérer les types originairement créés; les espèces ont conservé leur stabilité jusqu'à ce que des conditions nouvelles aient rendu leur existence impossible : alors elles ont péri, mais elles ne se sont pas modifiées. »

Ces conclusions absolues dans un sens ou dans l'autre sont certainement prématurées. Nous ne possédons pas encore les données nécessaires pour résoudre le problème posé par Geoffroy. L'expérience et l'observation nous fournissent des faits suffisants pour aborder la question de l'espèce, considérée dans la période géologique actuelle; l'une et l'autre nous font à peu près complètement défaut quand nous voulons remonter aux âges antérieurs. Dans cette nuit des temps, il faut presque toujours renoncer à la certitude et même à la probabilité scientifique pour se contenter de possibilités. Or, on sait combien est grande la distance qui sépare le possible du réel : nul n'a le droit de conclure de l'un à l'autre. C'est là ce qu'a très-nettement exprimé M. Chevreul dans son beau rapport sur VAmpélographie du comte Odart. Après s'être formellement prononcé pour la permanence des types qui constituent les espèces sous l'empire des conditions actuelles, ce savant ajoute : « Si l'opinion de la mutabilité des espèces, dans les circonstances différentes de celles où nous vivons, n'est point absurde à nos yeux , l'admettre en fait pour en tirer des conséquences, c'est s'éloigner de la méthode expérimentale, qui ne permettra jamais d'ériger en principe la simple conjecture. »

52 CHAPITRE m.

Telles sont aussi, sur la question dont il s'agit, nos convictions bien arrêtées. En conséquence, nos études porteront exclusivement sur l'époque géologique actuelle. Tout au plus nous permettrons-nous quelques excursions rapides au delà des dernières révolutions qui ont changé la face du globe. Là seulement nous rencontrerons les faits qui se passent sous nos yeux, les résultats vraiment comparables d'expériences séculaires, et nous pourrons conclure en connaissance de cause. — Toutefois, en restant ainsi sur le terrain de la science positive, nous n'entendons nullement blâmer outre mesure ceux qui sont allés , ceux qui vont encore au delà. Ces spéculations hardies ont aussi leur valeur : elles ouvrent parfois des voies nouvelles, et préparent ainsi l'avenir. Mais pour qu'elles aient une utilité réelle, pour qu'elles ne nous égarent pas, il faut les prendre pour ce qu'elles sont, et ne pas les accepter avant le temps comme des vérités démontrées.

On vient de voir quelles sont les idées générales professées jusqu'à ce jour par les maîtres de la science relativement à l'espèce ; mais ce n'est point assez de les avoir exposées rapidement : il faut signaler dès à présent un fait bien digne d'attention. On a pu remarquer que les diverses écoles de naturalistes diffèrent parfois considérablement en théorie; il n'en est que plus remarquable de les voir dans la pratique agir comme si leurs principes étaient identiques. Aussitôt qu'ils abandonnent le champ des généralités pour en arriver aux applications , les disciples de Lamarck ne se distinguent guère de ceux de Guvier, et la réciproque est tout aussi vraie. En agis-

sant ainsi y ils ne font du reste qu'imiter leurs chefs eux-mêmes. — Lamarck, partisan de la variabilité indéfinie, n'en a pas moins consacré la majeure partie de sa vie à des travaux de détermination d'espèces , qui lui valurent le surnom, exagéré, il est vrai, de Linné français. — Guvier, qui proclamait si haut l'invariabilité, n'en reconnut pas moins des races très-différentes dans plusieurs espèces animales, et alla bien plus loin encore quand il admit que des espèces distinctes peuvent concourir à la formation d'une race mixte. — Blainville aussi n'a jamais hésité à rapporter à un type spécifique unique des animaux d'apparence fort peu semblable.— Pressées par l'évidence, les écoles les plus extrêmes sont donc ramenées en fait à une sorte de juste-milieu toutes les fois qu'elles soumettent leurs doctrines absolues à Tépreuve de la réalité.

A lui seul, ce résultat ne proclame- t-il pas hautement que la vérité ne se trouve ni dans l'une ni dans l'autre , qu'on la rencontrera seulement chez les hommes qui ont admis avec Buffon la variabilité limitée?

Je me range sans hésiter sous la bannière de ce grand maître. Pour moi , l'espèce est quelque chose de primitif, de fondamental. Nés et développés dans des conditions identiques , tous les représentants d'une espèce animale ou végétale seraient rigoureusement semblables entre eux; mais dans l'un et l'autre règne, cette condition est à peu près impossible à remplir. — Des actions de milieu très-diverses ont modifié et modifient sans cesse les types premiers ; VhérédUé intervient tantôt pour maintenir, tantôt

pour multiplier ou accroître ces modifications. Ainsi prennent naissance les variétés et les races. Les limites des variations résultant de ces actions diverses sont encore indéterminées; mais, en y regardant avec soin , il est facile de constater qu'elles sont parfois remarquablement étendues. — Toutefois , il ne se forme pas pour cela des espèces nouvelles , et la parenté des dérivés d'un même type spécifique peut toujours être reconnue par voie d'expérience, quelles que soient les différences très-réelles qui les séparent.

En conséquence , je crois pouvoir donner de l'espèce la définition suivante : — Vespèce est Fensemble des individus f plus ou moins semblables entre eux, qui sont descendus ou qui peuvent être regardés comme descendus d'une paire primitive unique par une succession ininterrompue de familles ^

Cette définition repose et sur les données que j'ai exposées plus haut, et sur les propositions générales qui la précèdent. Ces propositions seront développées, l'exactitude en sera démontrée dans la suite de ce travail. Commençons par examiner avec quelques détails la question de la fixité et de la variabilité de l'espèce. Cette étude même nous conduira à des notions nouvelles.

1. A part le dernier membre de phrase qui précisa plus que je ne l'avais fait auparavant Tidée de famille, cette définititn est celle que j'ai donnée au Muséum en 1856 , et reproduite plus tard dans la Revue des Deux Mondes {Histoire naturelle de Vhomme, — Du Croisement des races humaines, livraison du 1" mars 1867.)

De la fixité de l'espèce.

Quand des hommes de génie contemporains, et disposant par conséquent des mêmes éléments de conviction , hésitent entre deux doctrines; quand des esprits éminents se laissent aller chacun dans son sens à des exagérations évidentes, on peut être certain d'avance que le problème agité présente des difficultés sérieuses. — Tel est le cas pour la question de la fixité et de la variabilité de l'espèce. L'affirmative et la négative peuvent également s'appuyer sur des observations et des expériences précises empruntées à l'histoire des végétaux aussi bien qu'à celle des animaux, et dans la recherche des causes nous en trouverons qui agissent alternativement dans les deux sens. Voyons d'abord les raisons principales qui militent en faveur de la fixité.

Laissons de côté les faits cités par une foule de

botanistes, et qui démontrent rinvariabilité des espèces végétales pendant des périodes de deux ou trois siècles; remontons tout de suite jusqu'aux premiers temps historiques. — Les hypogées égyptiens nous fournissent sur la végétation de ces époques reculées des données parfaitement précises. On y a retrouvé une foule de végétaux qui croissent encore dans le voisinage , et la comparaison entre les échantillons recueillis dans ces antiques tombes et les plantes vivantes a prouvé que non-seulement les espèces proprement dites, mais encore certaines races j n'avaient pas varié depuis l'époque des premiers Pharaons. Cette identité de caractères a été même constatée d'une façon assez piquante dans le cas suivant. Le voyageur Heninken avait rapporté de la Haute-Egypte des pains trouvés dans les tombeaux, remontant à l'époque la plus reculée. Ces pains furent remis au célèbre botaniste Robert Brown , qui retira de leur pâte des glumes d'orge parfaitement intactes*. En les étudiant avec soin , il reconnut à la base de ces glumes un rudiment d'organe qu'on n'avait pas indiqué dans les orges de nos campagnes, et peut-être crut-il un moment avoir sous les yeux une preuve de variation dans ces enveloppes florales; mais un nouvel examen lui fit retrouver dans nos orges ce môme organe rudimentaire. — L'étude attentive de ce débris d'une plante broyée depuis cinq ou six mille ans, a donc révélé l'existence d'un caractère assez peu saillant pour avoir échappé à la loupe d'une foule de

1. On appelle glume ou haie Tenveloppe extérieure de la fleur des graminées.

botanistes, et qui n'en a pas moins traversé sans altération cette longue suite de siècles.

Parmi les espèces végétales actuellement vivantes , il en est qui fournissent à ce résultat une contreépreuve curieuse. — On sait que l'âge des arbres dicotylédones se reconnaît au nombre des couches concentriques dont se compose leur tronc. Même parmi nos arbres européens , il en est qui à ce compte dateraient d'une époque bien reculée. On a compté deux cent quatre-vingts de ces couches ^sur un if dont la circonférence était seulement d'un mètre cinquante centimètres environ. Or, Tif de FouUebec, dans le département de l'Eure, avait en 1822 six mètres quatre-vingts centimètres de pourtour. Celui de Fortingall, en Ecosse, atteint, dit-on, près de seize mètres de circonférence. Deslongchamps en tire la conséquence, que si les conditions du développement ont été les mêmes pour ces différents arbres , l'if de FouUebec est âgé de onze hî douze cents ans, et celui de Portingall de plus de trois mille. Le chêne de nos forêts prête à de semblables calculs. Il croît trèslentement, et après un siècle, il n'a parfois pas plus de trente-cinq centimètres de diamètre. A partir de cette époque, son accroissement se ralentit encore, et cependant on cite des chênes d'environ quatre mètres de diamètre. A juger de leur âge par leur grosseur, le même Deslongchamps déclare qu'on pourrait les croire âgés de plus de douze siècles.

Certains arbres exotiques permettent de remonter bien plus haut. Adanson a mesuré au Cap-Vert un baobab dont le tronc avait vingt-deux mètres de circonférence ; en le comparant à des individus plus

jeunes, et dont il avait pu reconnaître l'âge, il estima que ce géant devait avoir vécu plus de cinq mille ans. Golbery a observé un autre représentant de la même espèce plus monstrueux encore : celui-ci atteignait trente-quatre mètres de pourtour; il devait par conséquent être, selon toute apparence, plus âgé que le précédent. Enfin l'espèce de pin colossal récemment découvert en Californie , le gigantesque séquoia y s'élève parfois à une hauteur de cent mètres et pcésente , dit-on , une épaisseur de dix mètres. On a compté les couches concentriques d'un de ces immenses troncs ; on en a trouvé plus de six mille. Cet arbre était donc contemporain des premières dynasties égyptiennes. — Eh bien! tous ces vétérans de la flore contemporaine ressemblent entièrement, aux dimensions près, aux plus jeunes arbres de même espèce qui les entourent et qui sont séparés d'eux par des milliers de générations.

Tous les exemples précédents sont pris dans la période géologique actuelle. Toutefois nous pouvons ici dépasser la limite qui nous arrêtera d'ordinaire et demander des enseignements à l'époque reculée où se passa le dernier phénomène général qui ait laissé des traces sur notre globe. En remuant les sables du diluvium, on a ramené au jour des graines enfouies et qui avaient conservé leurs propriétés germinatives pendant un nombre de siècles indéfini, mais à coup sûr bien supérieur à celui qui nous sépare de la civilisation égyptienne même à son aurore. Ces graines ont germé , et les individus qui en sont sortis se sont montrés entièrement sem-

blables à ceux qui ont poussé dans les conditions ordinaires ^

L'étude des animaux nous présente des faits entièrement pareils à ceux qui résultent de l'examen des espèces végétales. Ici encore nous nous adresserons sur-le-champ à l'Egypte. Les peintures des hypogées abondent en éléments propres à éclairer la question. Les premières nous montrent une foule d'espèces et de races animales représentées avec une fidélité dont nous pouvons encore juger par nous-mêmes. Les seconds sont pour ainsi dire des cabinets d'histoire naturelle , où sont admirablement conservés les représentants de la faune des Pharaons. Sur ce point , les recherches les plus modernes n'ont fait que confirmer les conclusions tirées par Geoffroy Saint-Hilaire de ses longues études dans les nécropoles de Thèbes, et que Lacépède résumait ainsi dans un rapport demeuré célèbre : « Il résulte de cette partie de la collection du citoyen Geoffroy que ces animaux sont parfaitement semblables à ceux d'aujourd'hui. »

Grâce à la résistance que présentent le squelette et les coquilles, les animaux ont laissé dans les terrains quaternaires des restes faciles à étudier et à reconnaître en plus grande quantité que les végétaux. Les brècles osseuses, les cavernes à ossements,

1. Ce fait remarquable a été observé par M. Michalet aux environs de DÔIe. La plante qui a ainsi reparu est le galium anglù cum, qui , à peine connu dans la localité , a couvert les sables du diluvium à mesure que les ouvriers en pelleversaient les bancs, demeurés jusqu'à cette époque entièrement intacts. (Renseigne^ ment dû à mon confrère M. Decaisne.)

aussi bien que les sables et les alluvions, ont conservé un grand nombre d'espèces que la paléontologie a su distinguer et comparer aux espèces existantes. Or les résultats de cette comparaison sont très-importants ; indiquons-les en peu de mots*

Dans un remarquable travail sur les cavernes, M. Desnoyers a résumé tous les faits principaux recueillis touchant les mammifères contemporains de l'époque dont nous parlons. Les espèces en sont fort nombreuses et se partagent naturellement en trois groupes. — Dans le premier, se placent celles que leurs caractères séparent de toutes les espèces actuelles. Par conséquent ces espèces fossiles ont disparu ou bien se sont modifiées de manière à devenir méconnaissables par suite des révolutions géologiques. — Au second appartiennent les espèces qui se retrouvent dans la faune actuelle , mais qui ne vivent aujourd'hui que dans des contrées plus ou moins éloignées de celles où l'on a découvert leurs restes fossiles. Par conséquent celles-ci semblent avoir émigré à la suite des mêmes révolutions. — Le troisième groupe se compose d'espèces identiques à celles qui vivent encore aujourd'hui dans les mêmes lieux et qui par conséquent ont résisté sans modification aux mômes cataclysmes. — Dans les trois groupes , on rencontre parfois le même genre représenté par des espèces bien distinctes.

Toutes ces espèces ont été contemporaines, et quelle que soit l'opinion que l'on adopte , il faut reconnaître que l'action exercée sur elles par la modification du milieu a été bien différente. Or parmi ces espèces il en est dont les caractères n'ont pas

varié malgré les changements éprouvés par notre globe, malgré le temps indéterminé, mais à coup sûr très considérable , qui s'est écoulé depuis ces changements.

L'histoire des animaux inférieurs , celle des mollusques et des zoophytes , présente des faits tout pareils. A vouloir citer de nombreux exemples , nous n'aurions que l'embarras du choix. Bornons-nous à indiquer les résultats recueillis par Agassiz lors de son exploration des côtes de la Floride. — On sait que certains zoophytes des mers tropicales vivent en familles innombrables sur certains points circonscrits , et que leurs générations successives se superposant sans cesse les unes aux autres, les polypiers calcaires habités par ces petites êtres , finissent par élever d'abord au niveau des vagues , puis jusqu'audessus des flots, des écueils, des îles, des archipels entiers. Ce curieux phénomène , constaté d'abord dans l'océan Pacifique, où il se développe sur une échelle immense , se retrouve dans le golfe du Mexique , et a été pour Agassiz le sujet d'études approfondies. Ce naturaliste croit pouvoir préciser le temps qu'ont mis à se former quatre récifs de corail remarquables par leur disposition concentrique, et qu'il a trouvés à l'extrême pointe méridionale de la Floride. D'après ses calculs, il aurait fallu environ huit mille années pour les amènera leur état actuel. Bien plus, la Floride elle-même, dans une étendue de deux degrés en latitude , lui paraît n'être composée que de récifs de corail élevés de même par les polypes , et soudés les uns aux autres par l'action des siècles. Il estime à deux cent mille années environ le temps nécessaire

à la formation de cette presqu'île. Or les roches de cette terre y les masses de ces récifs, d'origine essentiellement animale y nous montrent des polypiers , des coquilles identiques à ceux qu'on pèche encore aujourd'hui, pleins de vie , dans toutes les mers voisines. — Ainsi , d'après Agassiz ,-les mollusques , les zoophytes du golfe du Mexique, auraient conservé tous leurs caractères pendant deux raille siècles.

On le voit, les partisans de l'invariabilité s'appuient sur des faits importants bien observés et sur des arguments sérieux. Ils peuvent dire à leurs adversaires : « Nous poursuivons un certain nombre d'espèces végétales ou animales jusqu'aux premiers temps de l'histoire, jusqu'à six ou huit mille ans en arrière, et nous les voyons semblables à ce qu'elles sont aujourd'hui. — Nous dépassons les limites de l'époque géologique actuelle, et nous retrouvons encore certaines espèces identiques à ce qu'elles sont de nos jours. — En outre, parmi les espèces qui ont assisté à la dernière révolution de notre globe, toutes n'ont pu supporter les nouvelles conditions d'existence qui leur étaient faites. De celles-ci, les unes ont émigré, sans pour cela se modifier. Nous ne retrouvons pas les autres. — Pourquoi admettre que ces dernières sont les ancêtres immédiats de nos espèces actuelles? Nous ne connaissons ces animaux éteints que par leurs restes fossiles ; mais ces restes suffisent pour faire reconnaître entre eux et ceux qu'on veut regarder comme leurs petits-fils des différences parfois trèsgrandes. Où sont les traces des modifications progressives qui auraient inévitablement relié entre elles ces formes diverses, si elles dérivaient en effet les.

unes des lautres? Nulle part. — A en juger par tous les faits connus, par toutes les expériences possibles, la transformation, la variation de l'espèce est donc une pure hypothèse, et la vérité ne peut être que dans la doctrine de la fixité. »

Telle est en résumé l'argumentation de Cuvier, de Blainville et de leurs disciples plus ou moins avoués ; mais, nous l'avons vu,"sous ces expressions absolues, il y a des sous-entendus et des réserves. L'invariabilité, que cette école proclame si haut, ne s'entend que des caractères essentiels, fondamentaux. Jamais elle n'a pu parler d^une identité qui n'existe nulle part. En fait, Lamarck lui-même admettait une certaine constance; de même l'école qui le combat admet une certaine variabilité. Or dans la question qui fait le sujet de cet ouvrage les phénomènes de variation ont une importance prépondérante. Nous allons donc en aborder l'étude. Si le lecteur trouvait un peu longs, un peu minutieux, les détails qui vont suivre, qu'il se rappelle que la connaissance de ces détails permet seule de résoudre avec sûreté le grand problème de l'unité ou de la multiplicité des espèces humaines.

Premières notions sur la variabilité de Tindividu et de lespëce. — Définition des mots variété et race.

Sans parler des animaux à métamorphoses, où les dififérenœs d'un âge à Tautre sont si énormes; sans parler des changements si considérables qui s'accomplissent chez le fœtus encore enfermé dans Tœuf ou dans le sein de sa mère, qui ne sait que dans tous les groupes du règne animal il est des espèces dont les jeunes ressemblent si peu aux adultes, que des observations suivies permettent seules de les identifier? Qui ne sait que chez Thomme lui-même, Tenfant, l'homme fait, le vieillard, sont au premier coup d'œil trois individus distincts? — Ces changements, dira-t-on, tiennent à l'essence même des êtres ; ils sont la conséquence de leur évolution normale. Cela est vrai, mais le fait n'en est que plus important à rappeler ici. A lui seul, il sufllît pour prouver que l'individu vivant n'est pas quelque chose d'absolument fixe, d'immuable. C'est seulement un champ

limité, défini, où la vie apporte et d'où elle emporte des matériaux, tantôt d'une manière continue, tantôt à des moments donnés, maintenant, mais modifiant aussi dans certaines limites, et par une épigenèse incessante, les formes qui sont pour nous des caractères spécifiques.

Quiconque tiendra suffisamment compte de ces phénomènes sera préparé à comprendre et à accepter des faits d'un autre ordre, et bien plus importants au point de vue qui nous occupe.

En effet, à côté des modifications en quelque sorte nécessaires dont nous venons de parler, on en constate d'autres qui n'ont aucun rapport avec le développement normal, et ne peuvent être regardées que comme accidentelles. Pour s'en tenir à l'homme seul, on voit chez lui des individus revêtir alternativement quelques-uns des caractères propres à des groupes humains justement distingués les uns des autres. — S'il existe des races blondes et des races brunes, on voit tous les jours des enfants blonds et roses se changer en adultes à la chevelure noire, au teint pâle et foncé. Quoique plus rare, la réciproque se présente quelquefois, et j'en connais un exemple. — Dans les races blanches, le mélanisme, c'est-à-dire la coloration noire de la peau, se montre assez souvent d'une manière partielle et temporaire, chez les femmes enceintes par exemple. Camper cite à ce sujet l'observation recueillie chez une jeune femme dont le corps tout entier, à l'exception de la face et du cou, avait pris à sa première grossesse la couleur d'une véritable négresse. — M. le docteur Guyétant m'a dit avoir rencontré un fait à peu près semblable

dans sa pratique. — D'autre part, le docteur Hammer et Buffon rapportent des exemples bien authentiques de nègres qui sont devenus blancs. Il s'agit d'un jeune homme et d'une jeune fille. Tous deux, vers l'âge de quinze ou seize ans, commencèrent à blanchir, le premier à la suite d'un léger accident, la seconde sans cause connue. Les phénomènes furent d'ailleurs à peu près identiques dans les deux cas. Le changement de coloration eut lieu d'une manière progressive. La teinte générale s'affaiblit d'abord, puis des taches blanches apparurent, grandirent peu à peu, et envahirent le corps tout entier. Chez les deux individus, la teinte primitive persista sur quelques points peu étendus, et les parties transformées conservèrent des marques semblables à des grains de beauté ou à des taches de rousseur. En général, les villosités, les cheveux, participèrent à ce changement, et devinrent ou blancs ou blmids là où la peau avait blanchi. Les deux individus conservèrent une santé parfaite. Toutes leurs fonctions continuèrent à s'exercer trèsrégulièrement. La peau surtout ne présenta jamais de traces de maladies ; elle était rosée et semblable en tout à celle d'un individu de race blanche. Hammer et Buffon ont insisté avec raison sur ces derniers détails, qui prouvent qu'il s'agit ici d'une véritable transformation, et que le changement de couleur ne saurait être attribué à quelqu'une de ces affections cutanées observées par plusieurs voyageurs, et surtout par M. d'Abadie, affections qui ont pour résultat de donner à la peau noire de certaines races une couleur blanche mate et blafarde.

Ainsi l'individu n'est jamais identique à lui-même

dans tout le cours de sa vie, et de plus il peut subir des changements très-considérables sans que son existence soit mise en péril. — De ces faits généraux, on peut déjà conclure qu'en acceptant dans toute sa rigueur la définition de Blainville lui-même, on doit s'attendre à rencontrer entre les représentants de chaque espèce des différences plus ou moins tranchées. L'expérience de tous les instants s'accorde avec cette conclusion. Chez les végétaux aussi bien que chez les animaux et chez l'homme, l'identité n'apparaît qu'à titre de fait entièrement exceptionnel. On sait ce qui arriva aux courtisans d'Alphonse le Sage à la recherche de deux feuilles exactement semblables; tout bon berger reconnaît et distingue fort bien chaque brebis de son troupeau, et la fable des ménechmes, sauf entre jumeaux, ne s'est peut-être réalisée qu'une seule fois dans la personne de Martin Guerre et d'Arnaud du Tilh K

Les diflérences très-légères, ser\'ant seulement à distinguer les uns des autres les représentants d'une même espèce, ne sont autre chose que les traits individuelSy les nuances ^ comme les appelle M. Isidore Geoffroy. Dès que ces différences dépassent une certaine limite, elles donnent naissance à la variété.

1. La ressemblance entre ces deux hommes s*étendait jusqu'à la présence chez tous deux de quelques-uns de ces signes exceptionnels qui semblent le mieux caractériser une individualité. Pendant que Martin Guerre combattait bravement en Espagne, Arnaud du Tilh se présenta à la femme de son sosie absent et fut accepté par elle et par la famille entière comme Veut été le véritable Martin Guerre. Le retour de celui-ci put seul mettre un terme à cette étrange tromperie que du Tilh expia sévèrement. Il fut pendu en 1560.

Celle«ciy presque toujours individuelle chez rhomme et chez les animaux ou les plantes, qui se reproduisent seulement par voie de générations successives, peut comprendre au contraire un nombre indéterminé d'individus quand il s'agit d'une espèce pouvant se multiplier par un procédé généagénétique quelconque, tel que le bourgeonnement, la greffe, la bouture, etc. Mais, même dans ce dernier cas, les ca* ractères différentiels de la variété ne passent jamais d'une génération à l'autre. J'emprunte ici à M. Chevreul un exemple bien remarquable propre' à faire comprendre cette distinction. En 1803 ;ou 1805 , M. Descemet découvrit dans sa pépinière de Saint- Denis, au milieu d'un semis d'acacias (robinia pseudo* acacia) j un individu sans épines qu'il désigna par l'épithète de spectabilis. C'est de cet individu, multiplié par marcottes , boutures ou greffes , que proviennent tous les acacias sans épines qu'on rencontre aujourd'hui dans le monde entier. Or ces individus produisent des graines, mais ces graines, mises en terre, n'engendrent que des acacias épineux. — L'acacia spectabilis est resté à l'état de variété.

La variété peut être définie : — un individu ou un ensemble d'individus appartenant à la même génération sexuelky qui se distingue des autres représentants de la même espèce par un ou plusieurs caractères exceptionnels. — Ces caractères eux-mêmes peuvent être plus ou moins accusés, et il en résulte que la variété passe insensiblement d'un côté aux simples traits individuels dont nous parlions tout à l'heure, et de l'autre côté aux monstruosités les plus légères,

appelées hémitéries pBr M. Geoffroy*. On comprend dès lors combien peuvent être nombreuses et diverses les variétés d'une seule espèce. Il n'est aucune partie de l'être qui ne puisse s'exagérer, s'amoindrir, se modifier de mille manières, et toutes les fois que Taccroîssement, la diminution, la modification, dépasseront la limite, indécise il est vrai, mais pratiquement appréciable, des traits individuels, on aura à constater une variété de plus.

Lorsque les caractères qui distinguent une variété passent aux descendants du végétal ou de l'animal qui les avait présentés le premier, lorsqu'ils deviennent héréditaires, il se forme une race. — Par exemple, si un des acacias dont nous venons de parler portait des graines d'où sortiraient des arbres également sans épines, si ceux-ci à leur tour jouissaient de la même propriété, si l'acacia spectabilis] en arrivait ainsi à se reproduire par graines il cesserait d'être une simple variété ; il constituerait une race. — La race sera donc Vensemble des individus semblables appartenant à une même espèce^ ayant reçu et trans^ mettant par voie de génération les caractères Sune variété primitive.

Au fond, cettç définition, tout en précisant davantage ridée d'origine, revient à celle de Buffon, qui disait : « la race est une variété constante et qui se conserve par génération, » ou à celle du botaniste Richard, qui s'exprime ainsi : « Il y a certaines variétés constantes et qui se reproduisent toujours avec

1. Bistoire générale et particulière des anomalies de rorganisation.

les mêmes caractères par le moyen de la génération ; c'est à ces variétés constantes qu'on a donné le m)m de races. » Il est inutile de multiplier ces citations ; sur ce point de la science il existe entre les naturalistes de toutes les écoles un accord vraiment remarquable y et les disciples de Lamarck eux-mêmes se rencontrent ici avec ceux de Guvier*.

Le nombre des races pouvant provenir d'une même espèce est tout aussi indéfini , il peut être tout aussi considérable que celui des variétés elles-mêmes, car il n'est aucune de celles-ci dont les caractères ne puissent devenir héréditaires dans des conditions données. En outre, ces races primaires, sorties immédiatement de l'espèce commune, sont à leur tour susceptibles d'éprouver des modifications qui peuvent rester individuelles ou devenir transmissibles par générations. Chacune d'elles donne aussi naissance à des variétés, à des races secondaires. Le même phénomène peut se répéter indéfiniment. Nos végétaux, nos animaux domestiques fournissent une foule d'exemples de ces fais. On voit combien se trouvent multipliées par là les modifications du type spécifique primitif. — Considérée à ce point de vue, chaque espèce nous apparaît comme un arbre dont la tige élevée fournit en tous sens et à diverses hauteurs des branches maîtresses plus ou moins nombreuses, sous-divisées elles-mêmes en branches secondaires,

1. n ne s'agit que des races proprement dites. Quant aux races hybrides, c'est-à-dire aux séries zoologiques ou botaniques résultant du croisement de deux espèces distinctes , nous les examinerons plus tard avec le soin qu'elles méritent, en réduisant à sa juste valeur ce qui a été dit à ce sujet.

en rameaux, en ramuscules, tous distincts et cependant tous issus médiatement ou immédiatement du tronc primitif. — Pour pousser la comparaison jusqu'au bout, on peut dire que, dans cet arbre hypothétique, les variétés sont représentées par les bourgeons avortés.

Cette image a cela d'utile qu'elle fait sentir plus aisément les relations existantes entre ces trois catégories d'êtres trop souvent confondues dans le langage, — Vespècey la racCy la variété. — On voit que toute race, toute variété se rattache à une espèce, comme toute branche, tout bourgeon tient à une tige quelconque ; on voit que chaque espèce comprend, avec les individus qui ont conservé le type primitif, tous les individus plus ou moins éloignés de ce type, mais qui s'y relient par une filiation ininterrompue, de même que l'arbre est composé de ses branches, de ses rameaux, tous rattachés au tronc qui les porte et dont ils sont autant de divisions. Enfin on ne peut toucher au moindre ramuscule sans agir sur l'arbre dont il fait partie, et cette simple considération justifie une autre conséquence fort importante pour la question qui nous occupe : à savoir que toute modification imprimée à une race quelconque porte en réalité sur l'espèce d'où cette race est issue immédiatement ou médiatement ^

1. La comparaison que j'emploie ici se présente si naturellement à l'esprit, que M. Isidore Geoffroy s'en est servi dans son livre , et bien probablement dans ses leçons , comme je l'af employée dans mes cours. Si je signale cet accord, c'est pour que le lecteur comprenne mieux combien doit être fidèle une image que deux naturalistes ont présentée à leurs lecteurs bien certainement à l'insu Tun de Tautre pour traduire les mêmes faits.

Et maintenant, qu'on suppose le tronc de notre arbre réduit à une courte souche que des alluvions auraient profondément enfouie et cachée sous terre : comment reconnaître si les maîtresses branches, qui sortent isolément du sol, sont les produits communs de cette souche, ou bien les tiges d'autant d'arbres distincts? — Les naturalistes se trouvent trop souvent dans un embarras pareil à celui qu'éprouverait le forestier sommé de décider à première vue. Considérées à part et abstraction faite de l'origine, la race et l'espèce se ressemblent beaucoup. Dans les races bien établies, les caractères sont aussi semblables d'individu à individu, de père à fils, que dans les espèces les plus pures et les moins modifiées ; la transmission en est tout aussi régulière. Par suite, les naturalistes se trouvent chaque jour en présence de groupes animaux ou végétaux semblables à certains égards, dissemblables sous certains autres, et dont ils ignorent les relations. Us ont donc à se demander bien souvent si ces groupes doivent être isolés les uns des autres et former autant d'espèces distinctes, ou bien s'ils doivent être réunis à titre de races en une seule et unique espèce. C'est précisément en ces termes que se pose la question lorsqu'il s'agit de l'homme.

Pour lever ces difficultés , une étude comparative sérieuse était nécessaire, et nous ne craignons pas de le dire, cette étude ne pouvait guère être entreprise que de nos jours. Il a fallu les efforts réunis de la science et de l'industrie modernes pour résoudre une foule de ces questions de détail qui, en histoire naturelle, conduisent seules aux doctrines gêné*

raies. S'il est permis de conclure aujourd'hui, c'est que, grâce à ce concours, on peut grouper une somme suffisante de résultats et montrer qu'ils nous conduisent tous au même but en s'appuyant sur une double série de faits qui eux-mêmes répondent aux deux idées dominantes dans la définition de l'espèce, — ridée de ressemblance et celle de filiation. — Ce sont ces résultats qu'il faut maintenant exposer, en fai^ sant d'abord V histoire dés races.

YI

Du milieu en général.

On a vu que la race dérivait de Vespèee , et n'était qu'une simple modification du type primitif. Or personne n'ignore combien l'action de l'homme influe sur ces modifications , qu'il s'agisse des végétaux ou des animaux. Nous reviendrons avec détail sur ce fait important; mais il faut dès à présent constater qu'envisagées à ce point de vue , les races se forment sous l'empire de trois sortes de conditions très-différentes.

Les plantes peuvent n'avoir jamais été cultivées , les animaux jamais asservis. Les modifications héréditaires qui se produisent dans ces circonstances sont dues uniquement aux agents naturels; et les races qui prennent alors naissance sont pour nous les véritables races naturelles ^ les races sauvages, — Au contrwre, pendant un nombre plus ou moins considérable de générations , les végétaux peuvent avoir subi l'action de la culture, les animaux celle

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