‹ Universités transatlantiques [microforme]Chapitre 18 sur 31 · LOUISIANE · texte numérisé non relu

LOUISIANE

Sous un ciel d'une pureté parfaite, par une température presque trop élevée, nous sortons de notre immense hôtel plein de colonnes, de portiques, de lustres et de punaises.…. La rue est bordée de galeries-vérandas, sous lesquelles flâne toute une population de mulâtres et de quarterons; les étalages sont à moitié dehors; là-haut courent les fils télégraphiques qui, avec les tramways et le drapeau étoilé, indiquent seuls l'Union américaine; pour le reste, c’est le Sud avec sa douce et facile insouciance, Nous gagnons Canal street, qui est la principale artère de la cité. Au centre, 11 y a des herbes folles et de grands arbres; sous les vérandas, de nombreuses boutiques. Peu à peu, ‘*< maisons s'éclaircissent; puis vient un quaruer pauvre;

les égouts en plein air sont d'infects marécages pleins de détritus. Des négresses débraillées bavardent ou s'injurient d'une porte à l’autre, Des magnolias, des palmiers, des bananiers détachent sur l’azur leur feuillage exotique. In'y a pas de port proprement dit, mais un plancher interminable posé sur des pilotis et sous lequel les flots du Mississipi viennent mourir doucement. Cinq cents bateaux sont amarrés, l'arrière au quai. [ls ont amené par la voie du fleuve ces balles de coton que les navires d'Europe vont emporter. Il y en a de véritables amoncellements, d'où s’échappent des flocons blanchâtres qui floltent en l'air et couvrent le sol d’une sorte de neige. Les bateaux du Mississipi sont larges et plats; la cargaison s'v entasse à l'air libre jusru’au toit, qui forme terrasse et porte les logements; la machine est à l'arrière : deux longs tuyaux noirs entre lesquels se lit, posé sur un grillage imperceptible, le nom du propriétaire ou le monogramme d’une compagnie de transports, achèvent de leur donner un aspect d'animal méchant et terrible. Rien ne vaut ici le mois de novembre pour l'animation et le pittoresque. C’est l'époque

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où le coton règne en maître: on le voit passer empilé sur des charrettes que couronne un croupe de nègres chantant des chansons et des bamboulas étranges. La Elancheur de la marchandise fait ressortir la peau noire des ouvriers et, sur tout cela, le soleil méridional jette des nuances chaudes et vibrantes. L'arrivée d'un steamer, annoncée à coups de cloche, met touten mouvement; chacun se précipite pour aider au débarquement... Sur des barils de café, d'érable ou d'indigo, portant le nom des plantations qui les ont fournis, des marins anglais sont assis cravement qui regardent ce tohu-bohu.… et puis la lumière s'adoucit, décroit très vite, presque sans crépuscule; des fanaux électriques, montés sur des espèces de pyramides aériennes qui ont la forme de la Tour Eiffel, semblent des astres blancs dans le firmament assombri, Il v à des bandes d’or vert là-bas, derrière les arbres, et des moustiques inoffen-

sifs se croisent en l'air, très affairés.….

Nous voici repartis dès le matin; cette fois nous suivons Canal street jusqu'au bout, jusqu'à d'immenses cimelières remplis de fleurs, d'ombre et de chants d'oiseaux; les monuments de marbre blanc qui parsèment les pelouses sont couverts de sculptures et d'ornements. À l'entrée, sur un tertre de gazon, la statue de bronze du général Johnston à cheval, l'épée étendue, dressé sur ses étriers, regardant au loin vers l'ennemi! Sous le tertre que lraverse une vote de marbre, sont les tombes des soldats confédérés. On n'a pas idée du calme joyeux qui règne là, dans cette enceinte de magnolias, de chènes verts et de lauriers. C'est un monde extravagant, presque un autre

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univers, le vestibule de l'autre vie! Un cortège funèbre s'arrête devant un long rectangle de uierre, qui disparait à moitié sous un manteau de vignes vierges. [l y en à d'autres, un peu plus loin : ce sont des catacombes en plein air. La place occupée par chaque cercueil est fermée par une plaque blanche, sur laquelle on à gravé le nom et l’âge de celui qui dort là.

Sortis de ces cimetières, nous continuons loin, très loin dans la campagne jusqu'à un vieil arbre au tronc noueux, près duquel nous nous reposons. La chaleur est extrème à cette heure de midi; trois chevaux qui errent librement se sont arrètés un instant pour nous regarder; ils marchent vers une lisière d'arbres auxquels les lichens donnent une apparence fantastique; ces lichens décolorés, presque gris, saccrochent partout, mème dans la ville; ils s'agitent au moindre souffle comme des chinoiseries pendues là pour quelque fête déjà ancienne, el fanées maintenant. La Nouvelle-Orléans n'est plus visible; à peine distingue-t-on ses fumées

qui montent légèrement dans le ciel. Une

cabane, à quelque distance, est la seule trace

d'habitation; accroupie sur le seuil, une sorcière noire nous fixe avec un mélange de méfiance et d’hébétement; des pelures de banane l’environnent. Mon Dieu! qu'on se sent loin !

Le président Preston Johnston, parent de l'illustre général sudiste dont nous avons vu ce matin la tombe, a été lui-même colonel dans l’armée confédérée, Grand, maigre, énerique, il se fait remarquer surtout par sa politesse extrème et son urbanité. Si je croyais à la métempsycose, je jurerais qu'il a vécu jadis à Versailles, sous le grand Roi; et c'est singulier d'entendre des choses très modernes dites dans ce style très ancien, avec un choix d’expressions et une dignité simple qui détonneraient dans tout le reste de l'Amérique. Mais hier, à l'Opéra-Francais, où l’on jouait Wignon, j'ai déjà noté cet air de suprème distinction; les habits noirs et les robes décolletées riva-

lisaient de correction et j'avais peine à me

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figurer que ces femmes au port de reine étaient d'ardentes républicaines, et que ces hommes à la démarche élégante avaient aligné des chiffres tout le jour.

Après la guerre, le colonel Johnston, à l'exemple du général Lee, s'est fait maitre d'école. Il a eu la direction d'un collège à Bàäton-Rouge, la capitale de la Louisiane. I la quittée pour venir présider l’université Tulane. Depuis 1847, une université existait à la Nouvelle-Orléans, mais elle ne brillait ni par sa richesse ni par le nombre de ses étudiants. Or, au mois de mai 1882, Paul Tulane faisait don à un groupe de ses amis d'une somme de 5500000 francs, en leur donnant la mission d'employer cet argent pour le bien « intellectuel, moral et industriel » de la jeunesse louisianaise. On s'entendit avec l'État pour racheter l'université, qui prit le nom du généreux donateur.

Paul Tulane, né en 1801, à Princeton (New Jersey), était venu à la Nouvelle-Orléans à l'âge de vingt et un ans pour y faire fortune. Un travail opiniàtre, une intelligence remarquable et une honnèteté scrupuleuse lui valurent, avec la

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fortune, l'estime de ses concitoyens d'adoption. Retiré des affaires, il n'eut plus d'autre désir que de leur donner un gage de sa reconnaissance et de son affection; et, cherchant ce qu'il pouvait faire pour eux, il se tourna vers cette force et cette raison d’être des démocraties : l'éducation.

L'université Tulane comprend la faculté académique (littérature et sciences), la faculté de droit, la faculté de médecine; elle à pour annexes un high school et une école pour les jeunes filles. La population scolaire atteint le chiffre de 1100, mais, en dehors de la médecine, les facultés sont peu fréquentées. Sortis du High School, la plupart des élèves, qui sont des fils de ruinés, se mettent à l'ouvrage; leurs enfants, plus fortunés, pourront pousser Jusqu'au bout leurs études libérales. On paye 400 francs par an pour l’enseignement et on trouve à se loger dans des boarding-houses pour 100 francs par mois. « Mes jeunes gens, me dit le président Johnston, sont très souples et faciles à manier, et 1ls ont en mème temps les qualités du Nord! » Qu'ils les possèdent au

mème degré que leurs rivaux de New York ou

de Chicago, j'en doute un peu, mais il est certain qu'ils acceptent crâänement leur destinée et prennent, comme on dit « le taureau par les cornes ». Leurs plaisirs favoris consistent à chasser et à pècher. [ls montent aussi beaucoup à cheval et font du yachting sur le lac Pontchartrain. Quelques associations de football et de base-ball se sont récemment développées, mais les sports tadividuels les passionnent surlout et, comme on peut louer des chevaux et des barques pour presque rien, et que la chasse est à tout le monde, les moins bien partagés peuvent salisfaire leurs goûts athlétiques.

Leurs maitres font constamment appel à l'honneur. La dose de liberté dont ils jouissent est en raison des engagements qu'ils prennent par écrit de ne rien faire de contraire aux lois de l'université : « Ne signez pas, leur dit-on, si vous ne vous sentez pas de force à tenir votre promesse; mais, pour rien au monde, il ne faut y manquer! » Et plusieurs, en effet, préfèrent s'abstenir. Comme à Amherst, ils sont associés au gouvernement par le choix qu'ils font de délégués chargés de maintenir le bon

ordre et la discipline,

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M. Paul Tulane a stipulé dans son acte de donation qu'il avait en vue l'éducation des blancs ; il n'avait pas besoin de le dire : les jeunes nègres assez osés pour se faire inscrire eussent passé de très mauvais quarts d'heure. Dans le Nord, noirs et blancs sont sur le même pied; on voil même de nombreuses écoles mixtes el le préjugé de race s'en va déclinant de plus en plus vite. Mais ici il subsiste dans toute sa force. Les nègres ont leurs cafés, leurs cars réservés dans les chemins de fer, leurs places au théâtre. Partout, ils doivent céder le pas aux blancs, même à l'église! Ils ont la majorité et nourraient, s'ils le voulaient, mettre fin à ces honleuses distinctions; mais ils sont ji. souciants, désunis et très limides. L'esc.avage les a

laissés soumis à leurs anciens maîtres, el sans doute il faudra du temps pour que le sentiment de l'égalité vienne aux uns et aux autres.

Quoi qu'il en soit, la question nègre préoccupe à bon droit les hommes d'État américains et leur fournit, de temps à autre, l'occasion de mettre au monde des projets excentriques. Un sénateur a proposé de les reconduire tous en Afrique : « C'est leur patrie d’origine, a-t-il dit; quelle glorieuse mission pour eux d'apporter à leurs frères restés dans la barbarie la civilisalion qu'ils tiennent de nous! » J'espère qu'il se sera trouvé quelqu'un pour rire au nez du facétieux sénateur; en tout cas les nègres ont ri jaune! à la pensée de cette « glorieuse mission ». Vis-à-vis des noirs, les blancs se croient tout permis; ils trichent aux élections dans le dépouillement des bulletins et ne craignent pas de s’en vanter ouvertement. En cas de querelle, le noir a toujours tort; on lui parle comme à un chien et chacun fait de son mieux pour lui donner un idée bien nette de son infériorité ; or cette infériorité n’est rien moins que prouvée. Après tant d'années de servitude, il n’est pas surprenant que l'intelligence soit lente à s'ou-

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