BOULEVARD SAI.NT-GERMAIN
Droit» de Uaduction et de rrproduclion rétervéa.
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A Marc de Villiers du Terrage.
Les impressions de voyage en Amérique débutent toujours par quelques lignes consacrées à rOcéan. à la traversée, au bateau; c'est un hommage payé à l'élément perfide et capricieux qui, rarement, consent à vous porter d'une rive à l'autre sans vous donner quelque preuve de sa formidable puissance.
Je ferai comme tout le monde, cher ami, afin d'avoir l'occasion de placer votre nom en tête de ce livre que nous avons vécu ensemble. La Bretagne nous emporta; c'est votre pays; la Normandie nous rapporta; c'est le mien. Le hasard ne pouvait mieux choisir!
En mettant les deux traversées bout à bout, cela fait seize jours pendant lesquels nous
fumes prisonniers de la vague et du vent; VOUS souvenez-vous avec quelle anxiété nous venions, à chaq^ue midi, contrôler sur la carte la marche du navire? Un petit drapeau de carton indiquait sa position dans Timmensité et, peu à peu, les petits drapeaux formaient une ligne, la ligne audacieuse tracée jadis par Colomb. Avez-vous encore dans Toreille la voix de la lugubre sirène perçant le brouillard? ou le son de la cloche guillerette qui, cinq fois par vingt-quatre heures, nous appelait h des repas dignes de Gargantua? Entendezvous, dans la nuit, sur les flots calmés qu'irise la lune, les chants poétiques des émigrants, encore tout pleins d'illusions et d'espérances folles, bientôt déçues, hélas! Nous aussi, nous rêvions de pays merveilleux et de paysages enchantés, dans ces interminables assoupissements de l'après-midi, sur le pont, avec l'horizon libre, l'atmosphère indéfinie et le rythme dos lames.
Nos siestes étaient troublées par une famille anglaise qui passait son existence dans huit fauteuils à l'abri du canot du commandant. Elle semblait terrassée par le mal de mer et ses
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plaids, ses édredons, ses boas lui donnaient l'aspect d'un vaste effondrement. Toutes les quinze minutes néanmoins, une voix languissante s'échappait de cet amas de matières plucheuses et disait, en s*adressant au garçon qui passait avec des assiettes et des verres plein les mains : « Gââçon, oune cottelette; gâàçon, du poulette froide! » Cela me rassurait singulièrement sur leur sort!
(( Commandant, quel temps fera-t-il demain?
Commandant, le vent nous pousse-t-il?... » Cette chanson-là se chantait à dîner dans la grande salle à manger somptueuse et brillante avec ses dorures , ses colonnes , ses tapis et ses lampes électriques; là-haut, dans le salon, les organisateurs du concert pour les « veuves des marins naufragés » répétaient leurs morceaux malgré le roulis, lequel, par instants, troublait méchamment les accords.
Ah! mon Dieu! voici un petit triangle blanc à Thorizon! Un iceberg! Combien a-t-il de long? à quelle distance se trouve- t-il?... Le commandant est rentré chez lui. Alors on s'adresse au coiffeur, qui est certainement, après le commandant , l'homme le mieux
renseigné du bord!... Peut-être même Test-il davantage, en ce sens qu'il se trouve toujours parfaitement au courant des intentions de rOcéan.
De riceberg la conversation glisse aux chances de prochaine arrivée. Arriver! ils ne pensent tous quà cela! même ceux qui ont le pied marin, mangent comme quatre et dorment à poings fermés, hument l'air salé et accomplis* sent chaque matin sur le pont leur constitua tional walk. Aussi leur allure change et leurs yeux brillent quand les phares de Terre-Neuve ou du Land's End percent les ténèbres et qu'à tribord ou à bâbord s'enflamme le triple feu du Bengale aux couleurs françaises, signalant à la terre le passage des êtres humains qu'elle attend.
Le lendemain, le pilote apparaît; à quelques encablures se balance la jolie goélette qui Ta amené. Penchés sur les bastingages , les passagers regardent avidement son canot accroché aux flancs de leur navire; le long de Féchelle un homme grimpe lestement et, à côté de lui, monte, au bout d^une corde, un petit paquet blanc : ... ce sont les journaux!
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Vieux ou neufs, intéressants ou ennuyeux, qu'importe! Ils ont été pensés par des hommes, écrits par des hommes, imprimés par des hommes; toute l'humanité tient dans ces quelques chiffons de papier! Et le dernier soir a lieu le dîner du commandant. La « bonne Compagnie » offre du Champagne à ses prisonniers et toute une architecture de nougats. Au dessert, on passe des pétards contenant moult coiffures en papier; philosophiquement, c'est très bête, tous ces gens ornés de casques ou de bonnets de coton et bavardant comme des cacatois. Mais il s'agit bien de philosophie, en vérité !
La terre d'Amérique est là tout près; la verdure éclate sur la côte; le ciel est bleu. La baie de New York resplendit et là-bas, tout au centre, se détachant sur l'horizon des trois cités assises sur les bords, nos regards qui le cherchent aperçoivent le colossal objet d'art que la France a placé sur un rocher solitaire pour symboliser les nobles souvenirs du passé. La statue est saisissante; le bras qui tient la torche monte vers le ciel tout droit, avec une évidente volonté d'atteindre au plus haut pour
UBRARY OF THE LELAND STAiyfORD JR. UNIVER8ITÏ,
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La carte, d'abord!
Étalons sur la table les 42 États de TUnion.
Partons de New York, montons jusqu'à Québec, rejoignons Chicago et descendons le Mississipi jusqu'à son embouchure. Telle est la portion du sol américain que nous allons parcourir ensemble. Ce n'est même pas la moitié, à peine le tiers de la grande République et pourtant, dans cet espace restreint, elle tient presque tout entière. C'est là que sont les champs de bataille d'où sortit son indépendance, c'est là qu'eut lieu cette guerre fratricide dont le résultat inespéré fut de consolider à jamais Toeuvre de Washington. C'est là que se trouvent Baltimore, le centre catholique; New York, le centre commercial; Boston, le centre littéraire; c'est là qu'est l'Est
encore puissant, mais déjà raffiné et pcut-ôtrc sur son déclin, le Sud qui réagit courageusement et refait son avenir, TOuest enfin débordant de vie, de force et d'entêtement; non pas ce Far West, maintenant reculé jusqu'au pied des Montagnes Rocheuses, où vivent les coteboys de M. de Grancey, mais l'Ouest, organisé et policé, dont Chicago est la capitale et la vivante représentation. Ce pays n'est pas beau, pris dans l'ensemble; d'un bout à l'autre, il est plat; vous y ferez deux mille lieues en chemin de fer sans passer sous un tunnel. Il ne donne pas davantage une impression d'immensité. Tant de fois en Europe on vous a parlé <le ses proportions colossales que les fleuves vous paraissent étroits, les cités mesquines, les distances peu considérables; il faut quelque temps pour vous convaincre des dimensions réelles de toutes choses. Et je sais des Américains qui, venant en Europe, et s'imaginant arriver dans le pays de Lilliput, ont éprouvé l'impression inverse et l'avouent sincèrement. Mais si le cadre est moins grandiose et moins saisissant que vous ne vous y attendez, quel n'est pas votre étonnement d'y trouver
une civilisation établie, une société solidement assise, et surtout des traditions puissantes. Les choses, au premier abord, n'indiquent guère un semblable état; elles ont au contraire Tair inachevé, unfmished. C'est la sensation perpétuelle. Il en est un peu de même dans les institutions : çà et là, des lois barbares, des coutumes invraisemblables, des lacunes stupéfiantes qu'on n'a pas eu le temps de combler; on y songera plus tard. Ajoutez-y le soin que met la presse à relever toutes les excentricités, toutes les bizarreries, toutes les nouvelles à sensation pour un public qui s'en montre très friand; et vous com|)rendrez comment ceux qui font des livres avec des coupures de journaux ont pu vous donner l'idée d'un peuple moralement en enfance et s'éveillant à peine aux grandes pensées et aux jouissances de l'esprit. Ils vous ont représenté le Yankee comme un cavalier tenant sur sa monture ardente par un effet d'énergique volonté et de merveilleux équilibre; ils ne vous l'ont pas représenté domptant peu à peu cette monture par une science consommée de l'équitation,... en quoi, ils se sont trompés*
Ce matin, nous avons ouvert la série des cocktails. Il y en a au whiskey! II y en a au gin! Il y en a au vermout! Puis ce sont des bols d'eau glacée, des huîtres arrachées à leur coquille et cuites comme de vulgaires légumes, ou frites comme des salsifis; du raisin de Californie sentant le musc; de Voatmeal, sorte de bouillie d'avoine servant d*apéritif au premier déjeuner. Quand on est fait à ces ingrédients divers, que les bootblacks vous ont ciré vos chaussures au coin des rues et que les locomotives de ÏElevated vous ont promené dans New York, au premier étage des maisons, on se trouve suffisamment américanisé pour passer THudson et entrer dans l'Etat de New- Jersey.
L'Hudsoii ne se laisse pas traverser par des ponts, mais il permet aux ferries de le sillonner en tous sens. Ce sont des bacs gigantesques où s'entassent piétons, voitures et bagages.
On aperçoit de tous côtés des ceintures de sauvetage et cette mesura de rassérènenient tranquillise chacun. La machine, alors, se met en route doucement; elle offre une vague ressemblance avec un monstre antédiluvien. D'autres viennent à sa rencontre. La nuit, des feux multicolores les signalent; un son rauque s'échappe de leurs entrailles. Elles s'emboîtent à destination dans des sortes de quais formés de palissades élastiques; un pont est jeté; les voyageurs reprennent leur marche; ceux-ci pour pénétrer dans la ville de New Jersey, qui fait sur l'Hudson vis-à-vis à New York, ceux-là pour monter dans les longs wagons peuplés de cinquante sièges où le nègre, l'ouvrier et le banquier s'assoient côte à côte. Une seule classe, c'est plus démocratique. Il est vrai qu'il y a, le jour, les parlors^ la nuit, les sleepers, où, moyennant un faible supplément, on jouit d'un plus grand confort et d'un voisinage plus choisi.
Des constructions, çà et là, sont ruinées ou abandonnées, mais ces ruines n'ont rien de pittoresque, elles sont faites de matériaux tout neufs. Un désordre complet dans Tarrangement des choses; maisons de bois, édifices sans architecture, cultures irrégulières, enclos de pacotilles, jardins naissants; et, au milieu de tout cela, des fils télégraphiques innombrables, des railways en tous sens et, dans les petits villages que Ton traverse, des foyers électriques qui jettent, le soir, des lueurs de clair de lune sur cette campagne si bizarre. On dirait tout un peuple arrivé la veille avec un chargement colossal de marchandises, et commençant à s'installer. La peinture fait partout défaut, le bois est mal équarri, tout semble provisoire;
il n'y a que la volonté de l'homme qui se montre dans sa force et son audace.
Tout en regardant parles fenêtres, nous devisions, le professeur Sloane et moi, de la pluie et du beau temps, des Mormons, du congrès des « Trois Amériques » qui va se réunir à Washington, des salaires des professeurs, qui sont moins bien traités ici qu'en iVngle terre.... Et Princeton apparaît dans la nuit noire,... de grands édifices au penchant d'une colline, jetant du feu par les innombrables fenêtres de leurs façades.
Le lendemain, nous parcourons toute l'Université. La journée commence par une « lecture »; le professeur fait un cours de science politique et sociale et étudie les diverses phases de la formation des Etats; une cinquantaine d'étudiants Técoutent avec attention ; sur leurs visages apparaît le même caractère d'inachèvement que je remarquais hier dans les villes et sur le bord des routes. La race n'est pas marquée; elle ne semble pas définitive et n'a pas encore de type. Quelques chevelures blondes, une paire d'yeux bleu pâle révèlent, çà et là, l'origine britannique, mais la plupart de ces
jeunes hommes ont des physionomies qui, pour être intelligentes et énergiques, n'en sont pas moins dépourvues de toute trace de nationalité. A la Kn, le professeur retient Tun d'eux, un grand, fort garçon, aux cheveux noirs frisés, Pair un peu brutal, revêtu d'une espèce de houppelande jaunâtre, sous laquelle on devine un déshabillé sans gêne. C'est le football cwptain et il se met aussitôt à notre disposition avec une parfaite amabilité. Devant le perron s'est arrêtée une voiture américaine, une de ces petites voilures où les roues semblent faites avec des allumettes et les harnais avec des ficelles, et un troisième cicérone en descend.
Autour de nous s'étend un beau jardin; tranchant sur l'herbe verte, les allées semées de cailloux bleuâtres dessinent les mouvements de terrain, entourent les grands arbres dorés par l'automne et se dirigent vers de luxueux bâtiments en pierres rougeâtres ou grises; ils sont flanqués de tours et de clochetons, de colonnes et de rosaces, de vitraux et de créneaux. L'ensemble est beau; tout cela sent la fortune et l'avenir et on se prend à oublier de
noter les imperfections, les fautes de détail, les manques de soin qui sont partout perceptibles. Nous allons d'édiflce en édiûce, frappant à toutes les portes. Ici, une collection minéralogique, là, Tornithologie américaine, et, plus loin, un cabinet de physique bien outillé. Les professeurs, que nous dérangeons au milieu d'une préparation chimique ou d'un calcul pénible, se font un plaisir de nous montrer leur département. Le plus souvent, ce sont des hommes jeunes, dont les moustaches ne sont guère plus épaisses que celles de leurs auditeurs.
Le long d'un vieux bâtiment qui fut le point de départ de l'Université, chaque « promotion », en partant, a planté un pied de lierre et scellé dans le mur une plaque de marbre avec la date qui la distinguera dans les annales de Princeton. Déjà les lierres entrelacés couvrent la façade; distincts au niveau du sol, ils ne forment plus là-haut qu'une masse unie d'ombre et de verdure.
Visite à la chapelle (presbytérienne) : un magnifique temple de granit et de marbre avec des détails d'architecture d'une grande origina-
lité et des vitraux à prismes qui renvoient des rayons brisés dans les coins les plus obscurs. Point d'autel; quelques fauteuils : on dirait une salle de conférences. Dans un angle, une simple inscription mentionnant le nom du généreux donateur dont le fils, professeur de l'Université, est un de ceux qui nous accompagnent; c'est par hasard que cette inscription frappe mes regards; lui, n'en avait pas soufflé mot et je me garde de l'interroger.... Seulement, quand j'y repense à présent, je vois toujours ce spectacle : les voûtes somptueuses, le nom du millionnaire écrit sur la muraille, et la figure du professeur un peu plus loin dans la pénombre, . . . et je pense avec regret qu'en France il n'y a point de familles de ce genre-là !
On me met entre les mains le « Bric-à-Brac », annuaire drolatique de T Université — et trois numéros du bulletin publié périodiquement par les professeurs. Dans le bulletin, je trouve un speech que le président a prononcé lors de la dernière rentrée; deux passages sont à noter. Le premier est une remarque judicieuse : « A telle place, un bâtiment élevé pour tel usage, ferait bien » ; un petit renvoi indique que
Mme s... s'est empressée de satisfaire le désir si discrètement exprimé, en donnant 75 000 dollars (375 000 francs) pour édifier le bâtiment. Le second passage est adressé aux nouveaux venus : « Voici le moment, leur dit le président, de montrer par le choix de vos amis, par votre manière de vivre et par vos plans d'avenir, quels hommes vous êtes ». Quant au Bric-à- Brac, il est publié par les étudiants et illustré de croquis et de portraits; Timagination semble parfois un peu dévergondée, mais le coup de crayon est fin.
Princeton comptait, en 1888, 601 étudiants, dont 506 suivaient le cours académique et 95 travaillaient les sciences. Les bourses étaient au nombre de 77 ; il y avait environ 42 professeurs. Le premier président fut installé en 1747 et le plus ancien édifice date de 1756; les administrateurs forment un conseil d'une trentaine de membres, qui se recrutent eux-mêmes et sont présidés par le gouverneur de TEtat de New Jersey. Il y a toujours quatre promotions à la fois dans l'Université; les freshmen sont les derniers venus; les sophomores en sont à leur deuxième année; les juniors, à la troi-
2*Z UNIVERSITÉS TllANSATLANTIQUES.
sième ; les seniors^ à la quatrième. Chaque promotion a son président, son vice-président, son secrétaire, etc. On la désigne par le chiffre de son année de sortie; ainsi ceux qui entrent en 1890 s'appelleront w 94 ».
La promotion « 89 » vient de publier son livre d*or, intitulé Nassau Hei^ald^; il contient des discours prononcés à l'occasion de diverses solennités plus amusantes que solennelles ; anachronismcs, calembours, plaisanteries, surnoms et parodies, les jeunes orateurs s'en sont donné à cœur joie; les idées sont drôles parfois ; il y a de la gaieté et de l'humour ; mais la frontière est souvent dépassée et la bêtise hôte, souvent atteinte. La brochure se termine par une statistique des heureux mortels ayant appartenu à la promotion; leur nom, leur âge, leur taille, leur poids, tout est indiqué; il y est même fait mention des opinions politiques et de la longueur des moustaches ; une moyenne de la hauteur des chapeaux
et de la longueur des souliers est établie A
côté de cela, quelques détails utiles : le nombre
1. Le collège porta d'abord le nom de Nassau, en l'honneur du roi Guillaume IH.
total était de ISO; 132 sont entrés au début; 8 sont entrés la seconde année; 6, la troisième; 4 n'ont fait qu'un an; 76 jouaient aux cartes, 50 fumaient, 90 fréquentaient le théâtre, 18 avaient été dans une autre université avant de venir à Princeton; ici, les plaisanteries recommencent : nombre de fiancés : 3; 12 autres l'étaient probablement, mais sans vouloir l'avouer. Le piano comptait 15 adeptes; l'orgue, 5; le violon, 8; la flûte, 6; 26 s'adonnaient à des « instruments divers ». Leurs goûts sportifs font aussi l'objet d'une statistique : il y avait 27 joueurs de foot-ball, 13 de base-bail, 24 de tennis, H de la crosse; le résultat était le suivant : la poitrine la plus large avait environ 105 centimètres, et la plus étroite, 80; moyenne : 90. Quant aux carrières, 17 préparaient la théologie (presbytérienne); 18, la médecine; 19, le droit; 8, la pédagogie; 6 voulaient être ingénieurs; 3, journalistes; 8 comptaient entrer dans les affaires et 13 n'avaient pas encore pris de décision!
Reprenons notre promenade : voici la bibliothèque, grande salle octogonale où Ton se procure pour rien des livres, du silence... et du
sommeil, peut-être! Au centre, dans un bureau circulaire, un vieux monsieur à Fair honnête surveille les bouquins et fait des comptes interminables; beaucoup de revues françaises et étrangères.
Sur les arbres, de grandes affiches annoncent un concert donné par le Banjo Club] il paraît que ces guitaristes ne manquent pas de talent;... d'autres avis, des annonces, s'étalent de tous côtés. Les étudiants vont et viennent; à les voir ainsi menant leur existence de chaque jour, ils ont Fair très complets; leurs muscles sont faits de bons matériaux comme leurs costumes; il y a là tout ce qu'il faut; seulement ils portent leurs muscles aussi mal que leurs costumes ; ils sont propres et ils ont Pair sales ; ils sont polis et ils ont Pair malhonnêtes. Et soudain l'Amérique m'apparaît sous la forme d'un grand corps dégingandé dans lequel la sève bouillonnante remonte et descend sans cesse, comme si elle se heurtait à des conduits obstrués. Plus tard, dans les universités où Ton se pique d'avoir de belles manières, on m'a dit du mal de Princeton ; on m'a dit que tout y était brutal, rough^ que c'étaient des fils de fer-
miers, des campagnards qui y donnaient le ton; plus tard encore, au moment de quitter TAmérique, j'y suis revenu et j'ai revu les mêmes choses, mais avec d'autres yeux; mon voyage m'avait appris que ces fermiers, ces ruraux aux manières brusques, à l'apparence brutale étaient les vrais Américains, la base de la nation, Tespoir de l'avenir; qu'en eux s'incarnaient la tradition déjà séculaire, l'antique bon sens, la vigueur morale; que par eux, enfin, le présent se reliait intimement au passé et le continuait. Princeton est une toute petite ville; le paysage d'alentour est riant; de grands arbres bordent les avenues ; les étudiants ont leurs chambres (deux ou trois pièces pour chacun) dans les dormitories *, vastes constructions au nombre de huit ou neuf disséminées autour de la chapelle et de la bibliothèque et constituant l'Université proprement dite; autour de la ville est une ceinture de jolis cottages où résident les professeurs. Les étudiants ne prennent pas leurs repas dans les dormitories; ils déjeunent et dînent dans les eating clubs^ sortes de pen-
i . Mot à mot : dortoirs.
sions où ils se réunissent par groupes, faisant un marché avec le patron de la pension et se partageant la dépense qui n'est pas très élevée. Un étudiant, parait-il, peut vivre confortablement, sans faire de folies, mais sans se priver, pour 4000 francs par an; c'est moins cher qu'en Angleterre.
... A présent, c'est la nuit; la campagne s'endort, paisiblement, au clair de la lune; làbas, sur le champ de foot-ball si animé ce matin, s'étendent de grandes ombres; de rares lumières brillent encore à quelques fenêtres. Tout est tranquille, silencieux; demain, la vie réglée et ordonnée continuera; de nouveau on jouera, de nouveau on parlera de Démosthène et de Cicéron, de nouveau on étudiera la chimie et on trouvera la solution des problèmes — Ce spectacle du firmament étoile et de la terre qui repose me semble tout à fait étrange; cela ne répond pas à l'idée qu'inconsciemment je me faisais de l'Amérique; il manque la trépidation de la vapeur et le bruit d'un soufflet de forge, troublant la nuit.... Ainsi, dans ce nouveau monde, on pense, on réfléchit? 11 y a autre chose que le dollar?...
Les quatre années d'études, les « eating clubs », les « dormitories », les associations innombrables , athlétiques , littéraires , etc. , l'excessive indépendance des jeunes gens , voilà ce qui frappe dès Fabord; et cela, on le retrouve à peu près partout du nord au sud, de Test à Touest. Les universités américaines portent souvent le nom impropre de collège; par contre, on désigne les collèges sous le nom de schools. Quant aux public schools, nom donné en Angleterre aux principaux collèges du pays, on appelle ainsi, en Amérique, les écoles primaires. L'enseignement primaire transatlantique est connu; on Ta beaucoup étudié, en Europe, dans ces dernières années; ici, je ne m'en occupe pas. La mission que
M. le ministre de Tlnstruction publique m'avait confiée n'avait trait qu'à l'enseignement secondaire et supérieur, moins connu et peut-être plus digne de Têtre. Il y a, toutefois, un trait d'union entre l'école primaire et les universités; ce sont hs high schools, dont j'aurai à parler; on pourrait les comparer aux moins avancés des gymnases allemands; en fait, ce sont des écoles primaires supérieures d'un genre particulier. Mais, quand l'on considère combien est importante cette période d'éducation comprise entre onze et dix-sept ans, on déplore, avec la plupart des pédagogues américains, que les Etats-Unis soient si riches en universités et, par contre, possèdent si peu de collèges. Les high schools sont des externats et, d'ailleurs, la principale préoccupation est de préparer les élèves à l'examen d'entrée des universités; cela ne peut donner, ni au point de vue moral, ni au point de vue intellectuel, un résultat bien complet, une base bien solide. Quelques collèges existent pourtant; d'autres se fondent et il est permis de prévoir le temps où cette lacune sera comblée; l'apaisement des vieilles haines anglo-américaines y est pour
quelque chose, ainsi que dans le développement rapide et presque excessif des jeux anglais. Il est certain qu'à la suite de la guerre de Sécession, les Etats-Unis, sortis intacts d'une épouvantable lutte fratricide, ont pris confiance en eux-mêmes; ils ont constaté qu'ils formaient une nation solide, et la crainte de se laisser entamer en adoptant des idées ou des coutumes étrangères a peu à peu disparu. Alors le football, le rowing et, d'une manière générale, tous les exercices de plein air ont fait irruption dans le nouveau monde et, en même temps, les pédagogues ont tourné leurs regards vers la Grande- Bretagne pour y puiser les principes de réorganisation, principes qui eussent produit de bien meilleurs résultats encore si les idées allemandes n'étaient venues à la traverse, jeter le désordre et semer de mauvais germes. L'éducation américaine est un champ de bataille où la pédagogie allemande et la pédagogie anglaise sont aux prises ; cela, non seulement parce que les Allemands forment dans TUnion un parti très puissant, mais surtout parce que, depuis trente ans, Télite de la jeunesse s'en vient achever ses études dans les universités germaniques.
Ces quelques collèges qui existent çà et là et ceux qui se fondent actuellement échappent à l'influence allemande, et les saines idées pédagogiques exprimées par le grand Arnold y sont en vigueur. Princeton a cette bonne fortune de posséder à ses côtés, sous son aile, le collège de Lawrenceville {Lawrenceville school), qui lui préparera de fortes générations d'étudiants et lui assurera, dans l'avenir, une énorme supériorité sur les autres universités, ses rivales.
La route que nous suivons, pour y arriver, est défoncée; çà et là, sur des ormes aux troncs noueux, des planches-affiches nous informent que le « ivy soap is healing its effects ». Des maisons de bois , à véranda , apparaissent sur les collines.... Nous traversons un champ de bataille dont le nom frappe pour la première fois mes oreilles; je n'en sais pas davantage sur le compte du général qui y remporta la victoire : et, pourtant, il s'agit de la guerre d'Indépendance, à laquelle la France fut mêlée. Que serait-ce, s'il s'agissait de la guerre de Sécession, dont nous ne connaissons pas les détails les plus importants? Jamais cette lacune historique ne m'avait autant frappé; j'imagine cependant que Lincoln et Jefferson, Washing-
testament et Lawrenceville s'est trouvé soudain posséder plusieurs millions de dollars; situation très favorable à coup sur, mais dont il fallait encore savoir tirer parti. Les administrateurs et le directeur ne se sont pas laissés ontraîner par la passion de « faire grand m, '>assion si puissante en Amérique; ils n'ont >as rêvé des merveilles d'architecture ou une «rmée d'élèves; ils se sont contentés de faire '^ la place pour un maximum de 300 élèves ' de rendre les constructions aussi pratiques attrayantes que possible.
Les enfants entrent vers douze ans, rarement ant; ils passent un examen d'entrée sur la xmmaire anglaise, la géographie, l'arithméae; autant que possible, on désire qu'ils lit déjà fait un peu de latin. Dans les deux -ses inférieures, ils font leurs devoirs et rennent leurs leçons tous ensemble, sous I d'un maître; au delà, ils travaillent libre- U II y a trois sections : classique, scienti- » anglaise. Pour la première classe (first , les trois sections ont le même promç, à savoir : latin, anglais, arithméj&îgèbrc^ physiologie et hygiène, dessin et
musique. Avec la seconde classe commence la bifurcation; la section classique entreprend le grec; les deux autres, Tallemand; toutes trois continuent le latin, Tanglais, le dessin et la musique ; on leur enseigne en plus la botanique et rhistoire générale. Le programme de la troisième classe est le développement de celui de la seconde : enfin, dans la quatrième classe, la section classique poursuit ses études latines et grecques; le latin, au contraire, n'est plus imposé aux deux autres et est remplacé par le français; on fait de la géométrie, de la trigonométrie, de la physique et de la chimie; le cours d'histoire comprend Fhistoire de l'Amérique et celle de l'Europe au xix® siècle. L'histoire de France et celle d'Allemagne sont enseignées en même temps que les langues française et allemande. La déclamation joue un rôle important à travers les quatre années; la géographie n'est étudiée que pendant la dernière année.
Je ne sais pas comment ce programme est rempli; pour le savoir, il aurait fallu rester longtemps à Lawrenceville ; mais je n'en connais pas de plus simple et de plus logique.
L'aimable head master^ le docteur Mackenzie, nous fait visiter la blanchisserie ; la maind'œuvre est si chère, en ce pays, qu'on invente sans cesse des machines nouvelles; cette blanchisserie est extraordinaire ; imaginez un amas de linge sale que vous perdez de vue subitement et qui reparaît, dix minutes après, transformé en une suite de trousseaux parfumés!... Les boarding houses contiennent de 8 à 24 élèves chacune; les élèves prennent leurs repas avec le professeur et sa famille ; mais la partie de la maison qu'ils habitent est séparée des appartements de celui-ci . Ils ont une chambre pour chacun et les plus grands travaillent dans des « études » où ils sont deux; chaque étude correspond à deux chambres; ce sont des pièces assez grandes, meublées simplement, mais décorées par leurs locataires d'une foule de gravures et de bibelots. C'est très anglais; en Angleterre, toutefois, les enfants ne mangent pas tous les jours à la table du professeur et je crois que cela est plus sage. L'influence de la vie de famille ne s'en fait pas moins sentir, mais la familiarité ne peut exister.
Il y a un gymnase pour les jours de mauvais
temps, des terrains pour le base-bail^ le tennis, la crosse, un étang* qui sert pour nager en été, pour patiner en hiver, des bains chauds. (Le tub est peu en usage aux Etats-Unis ; beaucoup de personnes prennent des bains chauds tous les matins ; dans un climat aussi excitant, cette coutume peut être bonne ; elle ne convient pas au nôtre, où rien ne saurait remplacer la douche d'eau froide le matin.)
Lawrenceville ne dépend d'aucune dénomination religieuse, c'est tout simplement une école chrétienne : dans chaque maison, on dit la prière matin et soir; Tinstruction religieuse comprend l'étude de la Bible et du Nouveau Testament.
La pension est de 500 dollars (2 500 francs) par an; on donne des bourses et des demibourses en grand nombre, d'abord à ceux qui se présentent pour les conquérir, ensuite aux bons élèves dont les parents éprouvent des revers soudains de fortune, chose fréquente en Amérique, oii la paille de Job n'est pas loin du trône de Gould.
... Rien d'étrange comme Tendroit où New York se fond dans la campagne. C'est tout près de ce « Central Park » créé il y a déjà plusieurs années et baptisé,, avec une superbe assurance, d'un nom que l'avenir va justifier. Il était alors tout à fait hors de la ville; à présent les maisons Tentourent : elles se dressent par groupes, le long des rués à peine esquissées oii l'herbe croît encore. Le sol est vierge; des roches grises et des monticules alternent avec les constructions; de grandes lampes électriques achèvent de donner au paysage un aspect inattendu, presque déraisonnable.
La légère armature de VElevaled occupe le plus souvent le milieu des rues; parfois elle se dédouble pour suivre les deux trottoirs : d'un côté les trains montants, de l'autre les trains descendants. Dessous passent des voitures, des camions, les charrettes rouges de V Express Company, qui portent les bagages à domicile, des omnibus rococo, des fiacres à deux dollars, et des policemen à casse-tête, rares et sans prestige. Là-haut, les trains se succèdent de minute en minute, s'arrêtant aux stations établies aux carrefours et numérotées comme les rues qu'elles recouvrent. Suspendues en l'air avec leurs bureaux, leurs marchands de journaux et leurs toits pointus à la chinoise, ces stations font, de loin, l'effet de bibelots exoti-
ques. Quant à la voie, rien n'égale sa simplicité : les rails sont posés sur Tarmature ; il y a le vide à droite, le vide à gauche, le vide dessous. Le tarif uniforme est de cinq cents; dans les wagons le public s'empile indéfiniment; on dirait l'intérieur d'un baril de sardines. A mesure que l'on descend down town, vers la ville des bureaux, des banques et des maisons à quatorze étages, le va-et-vient augmente. Les Anglais, dans la Cité, sont pressés, mais restent flegmatiques. Ici, on voit des figures agitées; le calcul ahurissant se lit dans tous les regards.
Par delà les maisons, si hautes qu'elles soient, apparaît par instants la tête du colosse auquel nous sommes venus rendre visite. Le pont de Brooklyn fut ouvert le 2i mai 1883; les noms de John A. Roebling, qui le commença, et de Washington Roebling, son fils, qui l'acheva, sont gravés profondément dans le granit; il fallut treize années et 15 millions de dollars, Des rampes énormes et formidables conduisent aux piles ogivales dont la masse vous écrase; à travers le treillis de fer qui descend de là haut, comme le filet d'un tennis géant, tout New York est visible... et, de quelque côté qu'on se tourne, on ne voit rien qui n'ait été fait, refait ou défait par l'homme, rien qui ne porte les traces de sa pensée, rien qui ne soit l'œuvre de ses bras.
Luncheon à V Union League, club républicain fondé jadis pour (( soutenir le gouvernement ». Au premier abord, cette façon de soutenir un gouvernement peut sembler étrange :
elle consiste à créer un établissement luxueux avec des tapis épais, d'excellents fauteuils et tout le confort imaginable; mais cet établissement est un lieu de réunion : la réunion engendre Tunion — et l'union fait la force.
Ce n'est pas si bète après tout.
iVoiis fiéquenlons aussi le Manhattan^ quartier g eut' rai du parti démocrate, le Calumet ^ club tîlé^îuil et jeune, le Centwy, où se réunisscnl los auteurs, les gens de lettres, les journa- )islcs ot, d'une manière générale, les hommes les [dus inléressants de New York; mais VUnii^et'sffff f-iul) est encore celui que je préfère. Que* *le honnes heures j'ai passées dans sa biblioLlMM[iîo, où se viennent centraliser les inrioïiiliniljles Revues d'Ecoliers et d^Etudiants publiées d\in bout à Tautre de l'Union; car les iinivorsilés qui se fondent dans le Far West ii*onl pas toujours de professeurs et, au début, les ékKliLinls peuvent leur manquer; mais dès ]c ïiecund jour de leur existence elles ont un organe publié par la faculté, laquelle se corn-
pose parfois du fondateur et de sa femme. Ces publications à couvertures multicolores m'apportaient des impressions lointaines; j'entendais, en bas, les billes se choquer sur les billards et, dehors, le vent remuer les arbres de Madison square. C'était une oasis dans le brouhaha de la grande ville ; là encore , le mercantilisme disparaissait pour laisser voir Teffort intellectuel, le travail désintéressé, la conquête de la science.
Quant au New York Athletic Club, c'est un l)el édifice de briques situé au coin de la Sixième Avenue et de la cinquante-cinquième rue. Au rez-de-chaussée se trouve une piscine; îiu premier, les salons, les billards, la salle à manger; au second, les vestiaires, la salle d'escrime; dans le sous-sol, des bowling alleys^ ; au troisième, enfin, un immense gymnase au parquet ciré sur lequel gisent une demi-douzaine de matelas solidement rembourrés, aptes Il fournir des fins de culbutes tout à fait confortables. A mi-hauteur, une galerie entoure le gymnase : elle supporte une piste élastique légèrement inclinée aux tournants et permet-