LE BAL
Demain, sous l'humble habit du jour laborieux. Un livre, sans plaisir, fatiguera vos yeux... ; Ils chercheront en vain, sur la feuille indocile. De ses simples discours le sens clair et facile ; Loin du papier noirci, votre esprit égaré. Partant, seul et léger, vers le Bal adoré, Laissera de vos yeux l'indécise prunelle Recommencer vingt fois une page étemelle. Prolongez, s'il se peut, oh ! prolongez la nuit, Qui d'un pas diligent plus que vos pas s'enfuit !
Le signal est donné, l'archet frémit encore :
Élancez-vous, liez ces pas nouveaux Que l'Anglais inventa, nœuds chers à Terpsichore, Qui d'une molle chaîne imitent les anneaux.
Dansez, un soir encore usez de votre vie :
L'étincelante nuit d'un long jour est suivie ;
A l'orchestre brillant le silence fatal
Succède, et les dégoûts aux doux propos du bal.
Ah ! reculez le jour où, surveillantes mères,
Vous saurez du berceau les angoisses amères :
Car, dès que de l'enfant le cri s'est élevé.
Adieu plaisir, long voile à demi relevé,
Et parure éclatante, et beaux joyaux des fêtes.
Et le soir, en passant, les riantes conquêtes
Sous les ormes, le soir, aux heures de l'amour,
Quand les feux suspendus ont rallumé le jour.
Mais, aux yeux maternels, les veilles inquiètes
Ne manquèrent jamais, ni les peines muettes
Que dédaigne l'époux, que l'enfant méconnaît,
Et dont le souvenir dans les songes renaît.
Ainsi, toute au berceau qui la tient asservie,
La mère avec ses pleurs voit s'écouler sa vie.
Rappelez les plaisirs, ils fuiront votre voix,
Et leurs chaînes de fleurs se rompront sous vos doigts.
LE BAL — lOo
Ensemble, à pas légers, traversez la carrière ;
Que votre main touche une heureuse main, Et que vos pieds savants à leur place première Reviennent, balancés dans leur double chemin.
Dansez : un jour, hélas ! ô reines éphémères !
De votre jeune empire auront fui les chimères.
Rien n'occupera plus vos cœurs désenchantés.
Que des rêves d'amour bien vite épouvantés,
Et le regret lointain de ces fraîches années
Qu'un souffle a fait mourir, en moins de temps fanées
Que la rose et l'œillet, l'honneur de votre front ;
Et du temps indompté lorsque viendra l'affront.
Quelles seront alors vos tardives alarmes?
Un teint, déjà flétri, pâlira sous les larmes.
Les larmes à présent, doux trésors des amours.
Les larmes, contre 1 âge inutile secours :
Car les ans maladifs, avec un doigt de glace,
Des chagrins dans vos cœurs auront marqué la place,
La morose vieillesse... O légères beautés !
Dansez, multipliez vos pas précipités.
Et dans les blanches mains les mains entrelacées.
Et les regards de feu, les guirlandes froissées.
Et le rire éclatant, cri des joyeux loisirs.
Et que la salle au loin tremble de vos plaisirs.
Paris, 1818.
Poème
C'ÉTAIT une des nuits qui des feux de l'Espagne Par des froids bienfaisants consolent la campagne ; L'ombre était transparente, et le lac argenté Brillait à l'horizon sous un voile enchanté ; Une lune immobile éclairait les vallées Où des citronniers verts serpentent les allées ; Des milliers de soleils, sans offenser les yeux, Tels qu'une poudre d'or, semaient l'azur des cieux. Et les monts inchnés, verdoyante ceinture Qu'en cercles inégaux enchaîna la nature, De leurs dômes en fleurs étalaient la beauté, Revêtus d'un manteau bleuâtre et velouté. Mais aucun n'égalait, dans sa magnificence. Le Mont Serrât, paré de toute sa puissance : Quand des nuages blancs sur son dos arrondi Roulaient leurs flots chassés par le vent du midi. Les brisant de son front, comme un nageur habile. Le géant semblait fuir sous ce rideau mobile ; Tantôt un piton noir, seul dans le firmament. Tel qu'un fantôme énorme, arrivait lentement;
I. " On a proposé au roi de profiter du temps pour quitter Madrid avec une escorte sûre ; mais l'infortuné prince n'a pu se résoudre à suivre ce conseil.
" Le bruit s'étant répandu parmi les gardes que le roi était emmené hors du palais, prisonnier des Cortès, l'ardeur de cette troupe fidèle ne pouvait plus se contenir. Elle résolut de pénétrer jusqu'au palais et de mettre le roi en liberté. Après une charge meurtrière, ils parvinrent sur la place du palais. Ils attendaient impatiemment des ordres ; nul ordre ne fut donné de l'intérieur ! Figurez-vous le palais du roi entouré de ses malheureux gardes, dix pièces de canon braquées contre les portes et les fenêtres, et dix mille personnes, tant miliciens que bandits, poussant des cris épouvantables... Ils ont combattu... Le nombre des gardes échappés (vers l'armée de la Foi) est d'environ trois cents... Le roi a paru au balcon et a salué le peuple. »
Moniteur, 15 juillet 1S22.
Tantôt un bois riant, sur une roche agreste, S'éclairait, suspendu comme une île céleste. Puis enfin, des vapeurs délivrant ses contours, Comme une forteresse au milieu de ses tours. Sortait le pic immense : il semblait à ses plaines Des vents frais de la nuit partager les haleines ; Et l'orage indécis, murmurant à ses pieds, Pendait encor d'en haut sur les monts eSrayés.
En spectacles pompeux la nature est féconde ;
Mais l'homme a des pensers bien plus grands que le monde.
Quelquefois tout un peuple endormi dans ses maux
S'éveille, et, saisissant le glaive des hameaux.
Maudissant la révolte impure et tortueuse.
Élève tout à coup sa voix majestueuse :
Il redemande à Dieu ses autels profanés,
Il appelle à grands cris ses Rois emprisonnés ;
Comme un tigre, il arrache, il emporte sa chaîne ;
Il s'élève, il grandit, il s'étend comme un chêne,
Et de ses mille bras il couvre en liberté
Les sillons paternels du sol qui l'a porté.
Ainsi, terre indocile, à ton Roi seul constante,
Vendée, où la chaumière est encore une tente.
Ainsi de ton Bocage aux détours meurtriers
Sortirent en priant les paysans guerriers :
Ainsi, se relevant, l'infatigable Espagne
Fait sortir des héros du creux de la montagne.
Sur des rochers, non loin de ces antres sacrés. Où Pelage appela les Goths désespérés, D'où sort toujours la gloire, et qui gardent encore. Hélas ! les os français mêlés à ceux du More, Au-dessus de la nue, au-dessus des torrents, Viennent de s'assembler les montagnards errants. La pourpre du réseau dont leur front s'environne Forme autour des cheveux une mâle couronne. Et la corde légère, avec des nœuds jouissants. S'est tressée en sandale à leurs pieds bondissants.
Le silence est profond dans la foule attentive; Car la hache pesante, avec la flamme active. D'un chêne que cent ans n'ont pas su protéger Ont fait pour leur prière un autel passager.
Là ce chef dont le nom sème au loin l'épouvante Dépose devant Dieu son oraison fervente ; Triomphateur sans pompe, il va dune humble voix Chanter le Te Deum sous le dôme des bois. Est-ce un guerrier farouche ? est-ce un pieux^ipôtre ? Sous la robe de l'un il a les traits de l'autre : Il est prêtre, et, pourtant, promptement irrité. Il est soldat aussi, mais plein d'austérité ; Son front est triste et pâle, et son œil intrépide : Son bras frappe et bénit, son langage est rapide ; Il passe dans la foule et ne s'y mêle pas ; Un pain noir et grossier compose ses repas ; Il parle, on obéit ; on tremble s'il commande. Et nul sur son destin ne tente une demande. Le Trappiste est son nom : ce terrible inconnu, Sorti jadis du monde, au monde est revenu ; Car, soulevant l'oubli dont ces couvents funèbres A leurs moines muets imposent les ténèbres, Il reparut au jour, dans une main la croix. Dans l'autre, secouant, au nom des anciens Rois, Ce fouet dont Jésus-Christ, de son bras pacifique, Du haut des longs degrés du Temple magnifique. Renversa les vendeurs qui souillaient le saint mur, Dans les débris épars de leur trafic impur. Soit que la main de Dieu le couvre ou se retire. Le condamne à la gloire ou l'élève au martyre. S'il vit, il reviendra sans plainte et sans orgueil, D'un bras sanglant encore achever son cercueil. Et reprendre, courbé, l'agriculture austère Dont il s'est trop longtemps reposé dans la guerre. Tel un mort, évoqué par de magiques voix. Envoyé du sépulcre, apparaît pour les Rois, Marche, prédit, menace, et retourne à sa tombe, Dont la pierre éternelle en gémissant retombe.
Parmi les montagnards, ces robustes bergers.
Aventuriers hardis, chasseurs aux pieds légers,
Qui rangent sous sa loi leur troupe volontaire.
Nul n'a voulu savoir ce qu'il a voulu taire.
Dieu l'inspire et l'envoie, il le dit : c'est assez.
Pourvu que leurs combats leur soient toujours laissés.
Joyeux, ils voyaient donc, sanctifiant leur gloire.
Ce prêtre offrir à Dieu leur première victoire.
Pour lui, couvert de l'aube et de l'étole orné.
Devant l'autel agreste il s'était retourné.
Déjà, soldat du Christ, près d'entrer dans la lice.
Il remplissait son cœur des baumes du cahce.
Mais des soupirs, des bruits s'élèvent ; un grand cri
L'interrompt ; il s'étonne, et, lui-même attendri,
Voit un jeune inconnu, dont la tête est sanglante.
Traînant jusqu'à l'autel sa marche faible et lente.
Montrant un fer brisé qui soutenait sa main.
Qui défendit sa fuite et fraya son chemin.
C'est un de ces guerriers dont la constante veille
Fait qu'en ses palais d'or la royauté sommeille.
Il tombe ; mais il parle, et sa tremblante voix
S'efforce à ce discours entrecoupé trois fois :
« Pour qui donc cet autel au milieu des ténèbres?
N'y chantez pas, ou bien dites des chants funèbres.
Quel Espagnol ne sait les hymnes du trépas?
Les nouveaux noms des morts ne vous manqueront pas :
J'apporte sur vos monts de sanglantes nouvelles.
— Quoi ! le Roi n'est-il plus? disaient les voix fidèles.
— Pleurez! — Il est donc mort? — Pleurez, il est vivant! » Et le jeune martyr, sur un bras se levant.
Tel qu'un gladiateur dont la paupière errante Cherche le sol qui tourne, et fuit sa main mourante : « Nos combats sont finis, dit-il, en uu seul jour ; Nos taureaux ont quitté le cirque, et sans retour. Puisque le spectateur à qui s'offrait la lutte N'a pas daigné lui-même applaudir à leur chute. Pour vous, si vous savez les secrets du devoir. Partez, je vais mourir avant de les savoir. Mais, si vous rencontrez, non loin de ces montagnes. Des soldats qui vont vite à travers les campagnes, Qui portent sous leurs bras des fusils renversés, Et passent en silence et leurs fronts abaissés.
\l() — LE TRAPPISTE
Ne les engagez pas à cesser leur retraite ;
Ils vous refuseraient en secouant la tête :
Car ils ont tous besoin, mon père, ainsi que moi,
De retremper leur âme aux sources de la foi.
Nul ne sait s'il succombe ou fidèle ou parjure,
Et si le dévoûment ne fut pas une injure.
Vous, habitant sacré du mont silencieux.
Instruit des saintes morts que préfèrent les Cieux,
Jugez-nous et parlez... Vous savez quelle proie
Le peuple osa vouloir dans sa féroce joie?
Vous le savez, un Roi ne porte pas des fers
Sans que leur bruit s'entende au bout de l'univers.
Nous qui pensions encore, avant l'heure où nous sommes,
Qu'un serment prononcé devait lier les hommes.
Partant avec le jour, qui se levait sur nous
Brillant, mais dont le soir n'est pas venu pour tous,
Au palais, dont le peuple envahissait les portes.
En silence, à grands pas, marchaient nos trois cohortes ;
Quand le balcon royal à nos yeux vint s'offrir.
Nous l'avons salué, car nous venions mourir.
Mais, comme à notre voix il n'y paraît personne,
Aux cris des révoltés, à leur tocsin qui sonne,
A leur joie insultante, à leur nombre croissant.
Nous croyons le Roi mort par-ce qu'il est absent ;
Et, gémissant alors sur de fausses alarmes.
Accusant nos retards, nous répandions des larmes.
Mais un bruit les arrête, et, passé dans nos rangs,
Fait presque de leur mort repentir nos mourants.
Nous n'osons plus frapper, de peur qu'un plomb fidèle
N'aille blesser le Roi dans la foule rebelle.
Déjà, le fer levé, s'avancent ses amis.
Par nos bourreaux sanglants à nous tuer admis.
Nous recevons leurs coups longtemps avant d'y croire,
Et notre étonnement nous ôte la victoire.
En retirant vers vous nos rangs irrésolus.
Nous combattions toujours, mais nous ne pleurions plus. »
Il se tut. Il régna, de montagne en montagne. Un brait sourd qui semblait un soupir de l'Espagne. Le Trappiste incliné mit sa main sur ses yeux. On ne sait s'il pleura ; car, tranquille et pieux.
Levant son front creusé par les rides antiques, Sa voix grave apaisa les bataillons rustiques : Comme au vent du midi la neige au loin se fond, La rumeur s'éteignit dans un calme profond. La lune alors plus belle écartait un nuage, Et du moine héroïque éclairait le visage ; Troublé sur ses sommets et dans sa profondeur. Le mont de tous ses bruits déployait la grandeur ; Aux mots entrecoupés du vainqueur catholique. Se mêlait d'un torrent la voix mélancolique. Le froissement léger des mélèzes touffus. D'un combat éloigné les coups longs et confus, Et des loups affamés les hurlements fuiièbres. Et le cri des vautours volant dans les ténèbres :
« Frères, il faut mourir; qu'importe le moment? Et si de notre mort le fatal instrument Est cette main des Rois qui, jadis salutaire. Touchait pour les guérir les peuples de la terre ; Quand même, nous brisant sous notre propre effort. L'arche que nous portons nous donnerait la mort ; Quand même par nous seuls la couronne sauvée Écraserait un jour ceux qui l'ont relevée, Seriez-vous étonnés, et vos fidèles bras Seraient-ils moins ardents à servir des ingrats? Vous seriez-vous flattés qu'on trouvât sur la terre La palme réservée au martyr volontaire?
Hommes toujours déçus, j'en appelle à vous tous ; Interrogez vos cœurs, voyez autour de vous ; Rappelez vos hens, vos premières années. Et d'un juste coup d'œil sondez vos destinées. Amis, frères, amants, qui vous a donc appris Qu'un dévoûment jamais dût recevoir son prix? Beaucoup semaient le bien d'une main vigilante. Qui n'ont pu récolter qu'une moisson sanglante. Si la couche est trompeuse et le foyer pervers, Qu'avez-vous attendu des Rois de l'univers? O faiblesse mortelle, ô misère des hommes ! Plaignons notre nature et le siècle où nous sommes : Gémissons en secret sur les fronts couronnés ; Mais servons-k'S pour Dieu qui nous les a donnés.
Notre cause est sacrée, et dans les cœurs subsiste.
En vain les Rois s'en vont : la Royauté résiste ;
Son principe est en haut, en haut est son appui ;
Car tout vient du Seigneur, et tout retourne à lui.
Dieu seul est juste, enfants ; sans lui tout est mensonge,
Sans lui le mourant dit : « La vertu n'est qu'un songe. »
Nous allons le prier, et pour le Prince absent.
Et pour tous les martyrs dont coule encor le sang.
Je donne cette nuit à vos dernières larmes :
Demain, nous chercherons, à la pointe des armes.
Pour le Roi la couronne, et des tombeaux pour nous. »
Amen 1 dit l'assemblée en tombant à genoux.
En 1822, à Courbevoie.