I. lieiijaium CoQ^taot. — 2. L'école saint-simoDieone
Cela siffle et murmure ou gémit ; cela crie. Cela chante, cela sonne, se parle et prie ; Cela reluit, cela flambe et glisse dans l'air. Éclate en pluie ardente ou serpente en éclair. Œuvre, ouvriers, tout brûle ; au feu tout se féconde : Salamandres partout ! — Enfer ! Eden du monde ! Paris ! principe et fin ! Paris ! ombre et flambeau !...
— Je ne sais si c'est mal, tout cela ; mais c'est beau ! Mais c'est grand ! mais on sent jusqu'au fond de son âme Qu'une monde tout nouveau se forge à cette flamme. Ou soleil, ou comète, on sent bien qu'il sera ;
Qu'il brûle ou qu'il éclaire, on sent qu'il tournera.
Qu'il surgira brillant à travers la fumée.
Qu'il vêtira pour tous quelque forme animée.
Symbolique, imprévue et pure, on ne sait quoi.
Qui sera pour chacun le signe d'une foi.
Couvrira, devant Dieu, la terre comme un voile.
Ou de son avenir sera comme l'étoile.
Et, dans des flots d'amour et d'union, enfin
Guidera la famille humaine vers sa fin ;
Mais que peut-être aussi, brûlant, pareil au glaive
Dont le feu dessécha les pleurs dans les yeux d'Eve,
Il ira labourant le globe comme un champ.
Et semant la douleur du levant au couchant :
Rasant l'oeuvre de l'homme et des temps comme l'herbe
Dont un vaste incendie emporte chaque gerbe.
En laissant le désert, qui suit son large cours
Comme un géant vainqueur, s'étendre pour toujours.
Peut-être que, partout où se verra sa flamme.
Dans tout corps s'éteindra le cœur, dans tout cœur l'âme
Que rois et nations, se jetant à genoux,
Aux rochers ébranlés crieront : « Écrasez-nous !
Car voilà que Paris encore nous envoie
Une perdition qui brise notre voie ! »
— Que fais-tu donc, Paris, dans ton ardent foyer? Que jetteras-tu donc dans ton moule d'acier? Ton ouvrage est sans forme, et se pétrit encore Sous la main ouvrière et le marteau sonore ;
Il s'étend, se resserre, et s'engloutit souvent
Dans le jeu des ressorts et du travail savant,
Et voilà que déjà l'impatient esclave
Se meut dans la Fournaise, et, sous les flots de lave.
11 nous montre une tête énorme, et des regards Portant l'ombre et le jour dans leurs rayons hagards.
Je cessai de parler, car, dans le grand silence, Le sourd mugissement du centre de la France Monta jusqu'à la tour où nous étions placés. Apporté par le vent des nuages glacés.
— Comme l'illusion de la raison se joue ! Je crus sentir mes pieds tourner avec la roue. Et le feu du brasier qui montait vers les cieux M'éblouit tellement que je fermai les yeux.
— « Ah ! dit le Voyageur, la hauteur où nous sommes De corps et d'âme est trop pour la force des hommes. La tête a ses faux pas comme le pied les siens ; Vous m'avez soutenu, c'est moi qui vous soutiens. Et je chancelle encor, n'osant plus sur la terre Contempler votre ville et son double m^'stèrc. Mais je crains bien pour elle et pour vous, car voilà Quelque chose de noir, de lourd, de vaste, là. Au plus haut point du ciel, où ne sauraient atteindre Les feux dont l'horizori ne cesse de se teindre ; Et je crois entrevoir ce rocher ténébreux Qu'annoncèrent jadis les prophètes hébreux. Lorsqu'une meule énorme, ont-ils dit... — Il me semble ïja. voir. — ... apparaîtra sur la cité... — Je tremble Que ce ne soit Paris. — ... dont les enfants auront E^acé Jésus-Christ du cœur comme du front.. . Vous l'avez fait 1 — ...alors que la ville enivrée D'elle-même, au plaisir du sang sera livrée... — Qu'en pensez-vous? — ... alors l'Ange la rayera Du monde, et le rocher du ciel l'écrasera. »
Je souris tristement : — a II se peut bien, lui dis-je.
Que cela nous arrive avec ou sans prodige ;
Le ciel est noir sur nous ; mais il faudrait alors
Qu'ailleurs, pour l'avenir, il fût d'autres trésors,
Et je n'en connais pas. Si la force divine
Est en ceux dont l'esprit sent, prévoit et devine.
Elle est ici. — Le Ciel la révère. — Et sur nous L'ange exterminateur frapperait à genoux, Et sa main, à la fois flamboyante et timide. Tremblerait de commettre un second déicide. Mais abaissons nos yeux, et n'allons pas chercher Si ce que nous voyons est nuage ou rocher. Descendons et quittons cette imposante cime D'où l'esprit voit un rêve et le corps un abîme.
— Je ne sais d'assurés, dans le chaos du sort,
Que deux points seulement, la Souffrance et la Mort.
Tous les hommes y vont avec toutes les villes.
Mais les cendres, je crois, ne sont jamais stériles.
Si celles de Paris un jour sur ton chemin
Se trouvent, pèse-les, et prends-nous dans ta main.
Et, voyant à la place une rase campagne.
Dis : « Le volcan a fait éclater sa montagne ! »
Pense au triple labeur que je t'ai révélé.
Et songe qu'au-dessus de ceux dont j'ai parlé
Il en fut de meilleurs et de plus purs encore,
Rares parmi tous ceux dont leur temps se décore.
Que la foule admirait et blâmait à moitié.
Des hommes pleins d'amour, de doute et de pitié.
Qui disaient : Je ne sais, des choses de la vie.
Dont le pouvoir ou l'or ne fut jamais l'envie.
Et qui, par dévouement, sans détourner les yeux.
Burent jusqu'à la lie un cahce odieux.
— Ensuite, Voyageur, tu quitteras l'enceinte, Tu jetteras au vent cette poussière éteinte. Puis, levant seul ta voix dans le désert sans bruit,
Tu crieras : a Pour longtemps le monde est dans la nuit ! •
Écrit le i6 janvier 1831, à Paris.