‹ uvre poétiqueChapitre 46 sur 54 · I. Les pics San Diego, Sao-Udefonso · texte numérisé non relu

I. Les pics San Diego, Sao-Udefonso

Il tient dans une main cette vieille compagne, Ferme, de l'autre main, son flanc noir et terni. Le cachet porte encor le blason de Champagne De la mousse de Reims son col vert est jauni. D'un regard le marin en soi-même rappelle Quel jour il assembla l'équipage autour d'elle. Pour porter un grand toste au pavillon béni.

On avait mis en panne, et c'était grande fête : Chaque homme sur son mât tenait le verre en main Chacun à son signal se découvrit la tête, Et répondit d'en haut par un hourra soudain. Le soleil souriant dorait les voiles blanches ; L'air ému répétait ces voix mâles et franches. Ce noble appel de l'homme à son pays lointain.

Après le cri de tous, chacun rêve en silence. Dans la mousse d'Aï luit l'éclair d'un bonheur; Tout au fond de son verre il aperçoit la France. La France est pour chacun ce qu'y laissa son cœur ; L'un y voit son vieux père assis au coin de l'âtre. Comptant ses jours d'absence ; à la table du pâtre. Il voit sa chaise vide à côté de sa sœur.

Un autre y voit Paris, où sa fille penchée Marque avec les compas tous les souffles de l'air. Ternit de pleurs la glace où l'aiguille est cachée. Et cherche à ramener l'aimant avec le fer. Un autre y voit Marseille. Une femme se lève. Court au port et lui tend un mouchoir de la grève. Et ne sent pas ses pieds enfoncés dans la mer.

O superstition des amours ineffables.

Murmures de nos cœurs qui nous semblez des voix. Calculs de la science, ô décevantes fables ! Pourquoi nous apparaître en un jour tant de fois? Pourquoi vers l'horizon nous tendre ainsi des pièges? Espérances roulant comme roulent les neiges ; Globes toujours pétris et fondus sous nos doigts !

Où sont-ils à présent? où sont ces trois cents braves? Renversés par le vent dans les courants maudits, Aux harpons indiens ils portent pour épaves Leurs habits déchirés sur leurs corps refroidis. Les savants ofSciers, la hache à la ceinture. Ont péri les premiers en coupant la mâture : Ainsi de ces trois cents il n'en reste que dix I

Le capitaine encor jette un regard au pôle Dont il vient d'explorer les détroits inconnus. L'eau monte à ses genoux et frappe son épaule ; Il peut lever au ciel l'un de ses deux bras nus. Son navire est coulé, sa vie est révolue : Il lance la Bouteille à la mer, et salue Les jours de l'avenir qui pour lui sont venus.

Il sourit en songeant que ce fragile verre Portera sa pensée et son nom jusqu'au port ; Que d'une île inconnue il agrandit la terre ; Qu'il marque un nouvel astre et le confie au sort ; Que Dieu peut bien permettre à des eaux insensées De perdre des vaisseaux, mais non pas des pensées Et qu'avec un flacon il a vaincu la mort.

Tout est dit. A présent, que Dieu lui soit en aide ! Sur le brick englouti l'onde a pris son niveau. Au large flot de l'est le flot de l'ouest succède, Et la Bouteille y roule en son vaste berceau. Seule dans l'Océan la frêle passagère N'a pas pour se guider une brise légère ; Mais elle vient de l'arche et porte le rameau.

Les courants l'emportaient, les glaçons la retiennent Et la couvrent des plis d'un épais manteau blanc. Les noirs chevaux de mer la heurtent, puis reviennent La flairer avec crainte, et passent en soufflant. Elle attend que l'été, changeant ses destinées. Vienne ouvrir le rempart des glaces obstinées. Et vers la ligne ardente elle monte en roulant.

Un jour, tout était calme et la mer Pacifique, Par ses vagues d'azur, d'or et de diamant. Renvoyait ses splendeurs au soleil du tropique. Un navire y passait majestueusement ; Il a vu la Bouteille aux gens de mer sacrée : Il couvre de signaux sa flamme diaprée. Lance un canot en mer et s'arrête un moment.

Mais on entend au loin le canon des Corsaires ; Le Négrier va fuir s'il peut prendre le vent. Alerte ! et coulez bas ces sombres adversaires ! Noyez or et bourreaux du couchant au levant ! La Frégate reprend ses canots et les jette En son sein, comme fait la sarigue inquiète, Et par voile et vapeur vole et roulé en avant.

Seule dans l'Océan, seule toujours ! — Perdue Comme un point invisible en un mouvant désert. L'aventurière passe errant dans l'étendue, Et voit tel cap secret qui n'est pas découvert. Tremblante voyageuse à flotter condamnée, Elle sent sur son col que depuis une année L'algue et les goémons lui font un manteau vert.

Un soir enfin, les vents qui soufflent des Florides L'entraînent vers la France et ses bords pluvieux. Un pêcheur accroupi sous des ro.hers arides Tire dans ses filets le flacon précieux. Il court, cherche un savant et lui montre sa prise. Et, ?ans l'oser ouvrir, demande qu'on lui dise Quel est cet élixir noir et mystérieux.

Quel est cet élixir ? Pêcheur, c'est la science. C'est l'élixir divin que boivent les esprits. Trésor de la pensée et de l'expérience; Et si tes lourds filets, ô pêcheur, avaient pris L'or qui toujours serpente aux veines du Mexique. Les diamants de l'Inde et les perles d'Afrique, Ton labeur de ce jour aurait eu moins de prix:

Regarde. — Quelle joie ardente et sérieuse ! Une gloire de plus luit dans la nation. Le canon tout-puissant et la cloche pieuse Font sur les toits tremblants bondir l'émotion. Aux héros du savoir plus qu'à ceux des batailles On va faire aujourd'hui de grandes funérailles. Lis ce mot sur les murs : « Commémoration ! »

Souvenir étemel ! gloire à la découverte

Dans l'homme ou la nature, égaux en profondeur,

Dans le Juste et le Bien, source à peine entr ouverte.

Dans l'Art inépuisable, abîme de splendeur !

Qu'importe oubli, morsure, injustice insensée,

Glaces et tourbillons de notre traversée?

Sur la pierre des morts croît l'arbre de grandeur.

Cet arbre est le plus beau de la terre promise.

C'est votre phare à tous, Penseurs laborieux !

Voguez sans jamais craindre ou les flots ou la brise

Pour tout trésor scellé du cachet précieux.

L'or pur doit surnager, et sa gloire est certaine ;

Dites en souriant comme ce capitaine :

(( Qu'il aborde, si c'est la volonté des dieux ! »

Le vrai Dieu, le Dieu fort, est le Dieu des idées. Sur nos fronts où le germe est jeté par le sort, Répandons le Savoir en fécondes ondées ; Puis, recueillant le fruit tel que de l'âme il sort. Tout empreint du parfum des saintes solitudes. Jetons l'œuvre à la mer, la mer des multitudes : — Dieu la prendra du doigt pour la conduire au port

Au Maine-Giraud, octobre 1858.

Histoire russe

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