‹ uvres badines et galantes du comte de CaylusChapitre 3 sur 41 · POÈME TRADUIT EN PROSE FRANÇOISE · texte numérisé non relu

POÈME TRADUIT EN PROSE FRANÇOISE

Ma teste est déjà mêlée de cheveux blancs, ce n'est plus un sang bouillant qui enfle mes veines, je n'ai plus le même courage, je n'ai plus le même feu, mon esprit s'affoiblit, je marche plus lentement et avec plus de peine, la glace des années fait tout mourir en moy, elles ont détruit mes traits, mes mains sont tremblantes, mes yeux sont éteints, mes genouils chancellent ; toy même que les plus belles filles ont célébré tant de fois, toy même, o mon vit, par un malheur affreux, je te vois languissant et abbatu : tu n'as plus de force, toy le plus prétieux des biens de cette vie périssable, le seul qui puisse consoler et soutient ceux que la maladie tourmente ; toy qui peux réparer les malheurs de l'univers, toy qui renouvelle toutes les espèces et qui les rends heureuses et fécondes, toy que je trouvois infatigable pendant les plus longues nuits, qui me procurois des plaisirs vifs et continuels, première volupté des nouvelles mariées, premier souci du Dieu qui porte un carquois, premier charme et première jouissance de l'aimable jeunesse, premier soin et premier travail de la main d'une jeune fille, premières délices de l'enfant, premier soulagement de l'adolescent, première arme de l'homme robuste et vigoureux : si j'avois tout perdu, et que tu me fusses demeuré, toy seul me consolerois de tout, je ne me plaindrois pas du sort ; mais je t'accuse avec raison, ma lire exprime mes regrets : c'est en toy que se trouvent tous les biens, sans toy ils s'évanouissent ; tu es le sceptre dont la vie tire sa puissance et qui établis l'empire des plaisirs ; tu es la force et l'honneur de l'homme ; je t'ay trouvé la consolation de mes chagrins, la source de mon courage et mon unique ornement ! Heureux mortels qui bandez des siècles entiers, c'est un feu divin qui

VOUS anime ; le père de la nature vous planta dans une terre excellente ; pendant qu'il ne m'a composé que de la plus vile argile, d'autres mains me formèrent et ne firent de moy qu'un ouvrage fragile. Tu tombes et tu refuses d'élever la teste ; malheureux, dans quel état te vois-je aujourd'huy ? puis-je dire sans douleur ce que tu as été ! Ce qui redouble l'amertume de ma peine et la vivacité de mes regrets, c'était ta longueur et ton incomparable activité; eh ! que n'estois-tu pas, quelle force, quelle ardeur ! magnifiques présens des dieux ; toujours courant, fîer, terrible, toujours prêt à combattre, toujours menaçant ! Quand ta teste s'élevoit, quand tu roidissois ta masse énorme, il n'y avoit point de main qui pût te contenir; quand tu te crlissois dans ces agréables détours, et que tu en sortois avec gloire, jamais aucune fille ne te refusa des éloges : Lichoris fut saisie d'effroi en te prenant avec la main, Magdala s'écria d'admiration en te voyant ; Chloé avec ses bracelets, Philis et Eo^lé ne t'oublieront jamais, Philis toute ensanglantée de la larc^e blessure que tu luy fis ; jamais passage fermé, jamais barrière, si forte qu'elle ait esté, n'ont pu t'arrêter. Quelle machine ébranla jamais les murs avec tant de force ? Quel bélier fit jamais tant de ravage, il m'eût été facile de renverser avec toy les murs de Pergame et de percer le mont Athos. Qu'es-tu devenu, foudre que ma main pouvoit rendre traitable, foudre qui m'égallois à Jupiter, tu n'es plus qu'une vapeur légère, tu n'es que l'ombre de la foudre redoutable, tu n'es plus que les cendres éteintes d'un feu qui pouvoit tout consumer; ta grosseur et ta force t'élevoient autrefois jusques aux astres, je marchois alors dans la plénitude de tes grâces, chaque jour te procuroit des éloges et ne se passoit point sans un nouvel avantage ; mon amour sous tes ordres étoit toujours vainqueur. Parmi tant de triomphes j'en veux rapporter un : on aime à se retracer le tems de ses plaisirs, le souvenir de la volupté passée console du mal présent et la douleur est soulagée par l'idée du bien qu'on a éprouvé. Muses que j'ay toujours

invoquées, ne rougissez point de chanter des vers libres : les désirs de l'humanité ne sont pas toujours honteux ny défFendus et l'honneur peut se trouver dans les plaisirs ! Il est beau d'avoir fait quelque chose que l'on puisse chanter et qui nous fasse mériter le nom d'homme dans les siècles à venir.

Chloris étoit une jeune fille d'une beauté parfaite et dont le souvenir me sera toujours présent ; un jour la dispute s'échaufa pour sçavoir si une jeune fille toute niie pouroit résister aux efforts d'un homme également nud: elle sera, m'écriai-je, percée du premier coup, une beauté niie sera toujours facile à vaincre. La vive Chloris disoit au contraire : elle sçaura s'échaper en remuant de côté, elle évitera le coup. L'homme la tient fortement embrassée, répondois-je, et pendant ce tems il va tout doucement, "il vise, il prend le tems et se trouve dedans. La femme a aussi des forces, répondit Chloris, elle peut se dégager des embrassements, et nous ne sommes pas si fort engourdies. Vous triomphez en paroUes, luy répliquai-je, mais à la vue de l'aiguillon vous céderiez bientôt la place. Chloris, furieuse et piquée d'une réponse qu'elle trouvoit offençante : Lâche, me dit-elle, qui nous empêche d'en venir à la preuve ? En disant ces mots elle se deshabille, elle montre son sein à découvert et paroit en un moment toute nue à mes yeux. O membres d'une blancheur de neige! o tettons fermes et bien arrondis! cuisses et fesses dignes des dieux ! Dieux qui avez pu former tant de beautés, que vos mains sont habiles! Ouy, vous avez formé les globes célestes que le feu ne peut altérer ; la terre, le ciel, vous avez tout formé : une belle fille toute nue le prouve avec évidence !

Pour ne pas rallentir l'ardeur de ma belle amie, je fus promptement déshabillé : les spectateurs étoient la fidelle Climène, Lisis et la brune Mirtale aux cheveux toujours frisés. Le lit sur lequel nous pouvions nous étendre et nous combattre étoit magnifique, mais tant de délicatesse ne parut pas convenable pour une guerre aussi cruelle : nous nous disposâmes à nous charger de pied ferme.

Pour rapporter un si merveilleux combat, qui m'inspirera des vers assez pleins de force, les accens de ma lire sont trop foibles, j'abandonne la molle élégie : Apollon donne-moy la trompette éclatante !

L'on avoit déjà mis bas les habits de part et d'autre, Ligdame et Chloris étoient tous nuds, transportés d'une fureur égalle ; le combat doit décider la querelle, et montrer si la rage et la fureur d'un vit bandant peuvent triompher de la résistance d'une femme nue. La vigueur et les forces sont égalles, le même âge leur donne une égalle ardeur, leurs membres sont égallement robustes, tous deux sont dans la fleur de leur jeunesse, leur courage éclate, une fureur qui veut vaincre et qui craint d'estre vaincue les emporte, les désirs les plus ardens coulent dans leurs veines. Chloris, les che\'eux renoués, s'avance d'un air fier, un ruban couleur de feu qui retient ses cheveux sur son front augmente le feu dont ses yeux sont animés; elle n'a point de pendans d'oreilles, son col n'est orné d'aucune pierre prétieuse : ces ornements pouvoient luy nuire, elle les avoit quittés et n'a\'oit conservé que le cothurne couleur de pourpre ; du reste elle étoit absolument nuë, son sein blanc étoit orné de deux globes de neige, ses fesses et ses hanches avoient l'éclat du ciel le plus pur; on voit entre ses deux cuisses une fente dont les bords sont tondus, qui rit et qui éclate. En se regardant, en considérant ses membres, un feu dévorant la consume elle-même; sa blancheur éblouit, elle anime ses propres désirs. Ainsi défiant son ennemi des yeux et du visage, elle s'avance encore dans le champ d'un air audacieux, elle attend de pied ferme son superbe adversaire, semblable à une amazonne qui, sur les bords du Thermodon, déjà couverts de sang, se prépareroit à défFendre le passage à l'armée des Gètes, toujours couverte de son bouclier jusques à ce qu'elle eût brisé sa terrible hache sur la tête de ses ennemis. Ligdame, hors de luy même, ébloui de l'éclat de sa belle ennemie, devient furieux. L'impatience et les désirs le font marcher contre son adversaire; son

vit d'une grosseur énorme, gonflé, décalotté, monstre terrible à voir, roidit son col, qui porte l'épouvante, ouvre une gueule effroyable : il écume, il examine par où il pourra donner, s'avancer, presser, enfoncer. On voit ses reins larges et ses membres robustes, il paroit au moment d'attaquer semblable à Hercule orné de sa massue, montrant à découvert et ses épaules et sa large poitrine, s'avançant contre Anthée pour le serrer dans ses bras et l'étouffer.

Déjà leurs courages enflammés les emportent, déjà les plus ardans désirs ont donné le signal. Ligdame courre, et plus prompt que le vent rapide, il se jette pour l'attaquer au milieu, résolu, en habille guerrier, de la percer du premier coup ; il se précipite pleins de désir et de désespérance. Chloris demeure ferme dans la pose qu'elle occupoit, rien n'ébranle ses pieds, et roidissant ses bras, elle enfonce ses doigts dans la bouche de son adversaire. Transporté de colère il tourne la teste et recule; Chloris, rusée, le voyant déconcerté, continue son attaque avec vigueur. Les suivantes frappent des pieds et des mains pour applaudir, et l'Am.our en rit du haut des cieux. Comme un dogue que la génisse qu'il tenoit par l'oreille a repoussé, furieux et plein de rage revient sur elle en grinçant les dens et en poussant des aboyements effroyables, dans l'espérance de la mettre en sang par ses blessures, de même le jeune homme, furieux d'avoir été si honteusement repoussé, fond enccjfe sur son ennemi. La belle change de place et sans s'émouvoir évite le premier choc; il revient, la presse plus vivement pour la saisir: alors elle s'arrête, frémissante et furieuse; elle repousse ses embrassemens; le combat s'engage, ils roidissent leurs pieds et leurs mains l'un contre l'autre; il semble que leurs bras enlacés vont se rompre. Qui pouroit décrire ces dififérens mouvemens, ces détours embarrassés, ces fuites précipitées et toutes les ruses qu'ils employèrent. Je ne pourois suffire à mon sujet quand je serois assis au haut de l'Hélicon, quand Apollon feroit couler tout son feu dans mes veines, et que, monté sur Pégase, il

voleroit à tire d'ailes. Ligdame est enfin le plus fort, il la prend à brasse corps et la serre étroitement, son ventre est collé contre son ventre, sa poitrine est collée contre sa poitrine; il dirige son poignard redoutable et cruel contre le con de Chloris, il le pousse et l'appuyé avec toute la force que luy donnent sa force irritée et la fureur de ses désirs; c'en étoit fait, mais la grandeur de sa taille rend ses efforts inutiles: plus grand que Chloris de tout le front, il porte ses coups trop haut d'un pouce, et son trait, dont la pointe ne peut rentrer, rebrousse ; il sent bien qu'il n'est pas d'une taille égalle, il jure contre la grandeur de ses membres. Pendant qu'il la tient et que ses efforts sont inutiles, Chloris, qui ne peut se dégager de ses bras qui luy font perdre haleine, devient furieuse : elle exprime sa rage en le menaçant de le mordre et de l'égrattigner s'il ne cesse de la tenir embrassée et de la blesser avec son vit. Comment ! tu veux, s'écrie le jeune homme irrité, tu \'eux, la plus méchante des filles, que je te quitte pendant que je te tiens r je te tiens et te tiendrai toujours jusques à ce que je t'aye plongé mon poignard tout entier dans le corps, et que, percée d'outre en outre, je t'aye remis entre les mains de Climène pour panser la blessure que je t'aurai faite ! Tu me lâcheras, s'écria la fille en fureur, tu me lâcheras assurément ! En achevant ces mots, elle le mord, elle l'égratigne, elle luy déchire le col, les joues, le visage, luy arrache les cheveux et les aureilles, et, sans pitié ni raison, le met tout en pièces : ses cheveux sont arrachés, son visage est couvert de sang, son col et ses épaules sont noirs et enflés de toutes les morsures qu'elle lui a faites, ses plaintes ne la rendent que plus féroce, elle luy met ses ongles dans les yeux ; que peut-il foire, le malheureux ? il lâche les bras et ses désirs cèdent à ses cruelles douleurs. Infortuné jeune homme, que ton sort est à plaindre ! ses morsures t'ont mis en pièces, ses dents ont interrompu tes plaisirs, et ses foibles ongles t'ont empêché de triompher. Chloris saute de joye d'avoir pu s'échapper de ses mains et d'avoir rompu les chaînes qui la

serroient avec tant de force. Mirtala frotte aussitôt sa maîtresse baignée de sueur, elle essuyé son visage et sa gorge. Ligdamc, penché sur le lit, pousse de profonds soupirs, respire, laisse revenir ses forces épuisées, tout brisé mais furieux encore ; il tâte tantôt son front dégarni de cheveux, tantôt ses bras enfles des cruelles morsures qu'il a reçues, tantôt il parcourt des yeux les autres parties de son corps, semblable à un lion qui vient de se battre contre un tigre dans une forêt d'Hircanie, qui reprend haleine dans l'antre qui lui donna le jour ; fatigué, il bat des flancs, la gueule béante, il élève les yeux, il voit en frémissant sa crinière en désordre, il lèche ses blessures; mais le repos qu'il prend n'est pas de longue durée. Chloris, charmée de l'avantage qu'elle vient de remporter, hère du succès, l'insulte en lui montrant son cul; Ligdamme remarque et ressent tous les mouvemens de ses belles et blanches fesses: cette vue le rend si furieux qu'il s'élance et saute avec ardeur, la saisissant par le dos, et sans perdre un moment lui plante son énorme vit dans les fesses ; Chloris saisie pousse des cris aflFreux, les suivantes accourent : Jeune homme, dit la caressante Climène, c'est aller contre notre marché que de monter cette pente douce, ce lieu est sacré ; loin d'icy vos armes impies, attaquez la place que vous êtes convenu d'emporter 1 Elle dit, et ses compagnes arrachent avec bien de la peine Ligdame attaché ; elles obligent le soldat de reprendre son poste. Race infâme, production d'une honteuse source, digne de porter la fourche, indigne de mes embrassemens ! s'écrioit à haute voix et avec beaucoup d'agitation la belle Chloris, en passant doucement sa main sur son cul encore épouvanté. Ligdame ne répond pas un mot et sourit au contraire de ses injures. Cependant, son vit immense, alléché par l'odeur de ce qu'il vient de sentir, devient gros comme une poutre et semblable à une tour, allonge un cône horrible ; il auroit suffit pour boucher la gueule de Thésée, écumante sous la figure d'une terrible lionne ; il aurait assez déchargé pour remplir le con de la mère Nature quand il auroit falu la mettre

en état d'enfanter ces astres roullans qui parcourent des cercles immenses, la foudre et les tonnerres qui ébranlent le monde. Telles étoient, je pense, les trompes redoutables de ces énormes animaux chargés de tours que conduisoit autrefois Annibal menaçant, lorsqu'il marchoit contre Rome effrayée. Ligdame est étonné lui-même de l'accroissement subit de son arme monstrueuse ; la lascive Chloris regarde, et donne en elle-même des éloges à l'agréable danger qu'elle voit croître pour elle, et dans la crainte que les apparences ne trompent ses yeux, elle approche, douce et tremblante, pour toucher cet énorme bête cruelle ; aussitôt écumante, elle lève la teste en faisant des grincements effroyables ; alors le jeune Athlète se prépare à porter les derniers coups à l'audacieuse fille, demeure debout au milieu de l'arène, et dans l'état où il étoit, les cheveux arrachés de son front tout meurtri ; enfin, presque défiguré par son dernier combat, il élève vevs le ciel son visage en désordre et fait cette prière d'une voix douce et soumise : Fille de la mer, très douce mère de l'un et l'autre amour, divine Vénus à laquelle la belle Gnide, les Champs Cipriens et les sacrées forets d'Italie sont consacrés, si dans mes plus vigoureuses années j'ay suivi avec quelque mérite tes étendarts, si la cruauté dans la volupté ne te plaît point, si les plaisirs doux et sans blessures te plaisent au contraire : regarde avec indignation du haut des cieux ma teste, mes cheveux et les morsures témoins de mes douleurs ; cette perfide m'a mis dans cet état, tu n'est point cruelle, tu ne rejettes point les vœux que l'on t'adresse, tu ne mordoit point ainsi d'une dent cruelle Anchise, descendant de Dardanus, lorsqu'il te tenoit sur les bords tranquilles du Simoïs, et qu'étendue il te roulait sur le gazon phrigien ; douce et facile, tu te présentois toujours à ton Mars, quoy qu'il sortit encore tout enflammé du champ de bataille, et qu'il arrivât terrible par le bruit des trompettes dont il étoit accompagné ; quoy qu'il t'abordât avec son casque et ses armes brillantes, tu luy donnois les plus tendre baisers ; tout armé il goûtoit le plaisir que tu

faisois succéder à la rage du combat et au carnage des Gelons ; moy qui suis nud, elle me repousse, elle me déchire ; moy qui ne luy demande que les plus doux plaisirs, cette cruelle me mord, me frappe et me met tout en sang ! Donne-moy des fureurs divines, donne-moy ta divinité, donne-moy tes forces, que je puisse par ton secours vaincre sa cruauté et luy mettre le frein qu'elle a évité jusqu'à présent! Si tu me fais terrasser cette fîère ennemie, si j'arrive au comble de mes vœux, je ferai un célèbre pèlerinage en racontant tes merveilles, dans le lieu ou le Sicilien Erix orne tes autels des fleurs du mont Ethna, dans l'isle de Cos où le célèbre Apelles a fait dans un céleste tableau ta figure vivante, ou bien à Cithère où l'on célèbre ta naissance : un petit manteau de peavi semé de coquilles du Levant couvrira mes épaules, je porterai une longue pique à la main, ornée de bandelettes blanches que l'on remarquera de loin, dans cet état j'irai ador-er ta divinité, j'irai t'ofFrir des présens, je te donnerai des corbeilles pleines de lis et de rozes qui te sont consacrées ; l'encens que je brûlerai répandra une odeur charmante, et, pour reconnoître ton secours et mon triomphe, je te dédierai et j'apendrai aux murs de ton temple un gros priape de cire. La déesse, dit alors Chloris, pourra-t-elle écouter ces folles prières, exposer à la honte son propre sexe et une fille qui luy fut toujours fidelle ? elle en rit, insensé que tu es, elle laisse ces marques de ton délire se dissiper dans les airs; mais non, si elle daigne t'écouter et qu'elle veuille te devenir favorable, j'y consens, je ne m'y oppose point, armée de mes propres forces je n'invoque point son secours, Chloris est assez belle pour estre Vénus sur la terre !

La déesse irritée entendit du ciel ces paroles orgueilleuses. Elle donne des forces à Ligdame et seconde ses désirs. Ils recommencent le combat, l'un avec le peu de cheveux qui luy restent, hérissés d'une façon terrible et son vit roide à ne point faire de quartier ; l'autre, belle et présentant ses tettons boufis et menacans sur sa poitrine de neige. Ils courent l'un contre l'autre,

leurs bras s'enlacent avec force, les servantes tremblent et leurs cœurs sont suspendus à la vue de ces terribles assauts ; la maison retentit de leurs coups, semblables à deux taureaux qui, dans les vertes vallées de la Méchanie, s'étant reposés de leur premier combat, le recommencent avec de nouveaux efforts et s'attaquent avec une fureur plus implacable encore ; le berger les regarde d'un rocher voisin et n'ose les approcher; les mugissemens de tout le troupeau se mêlent à leurs coups ; le bois étonné frémit à la viie de leurs cornes menaçantes. Ligdame, devenu plus prudent, pour éviter les ongles de son adversaire fond brusquement sur elle et s'étudie à la saisir à brasse corps, pour rendre le mouvement de ses bras inutile. Chloris voit son dessein, repousse les chaînes dont il la veut lier; ils en sont aux prises et le combat s'échauffe, ils ne se donnent aucune relâche, leur mouvement est continuel, une violente ardeur les guide l'un et l'autre, ils parcourent toute la chambre, reviennent sur leurs pas, fondent l'un sur l'autre ; il avance, elle cède, il la tient, elle s'échappe, et, dans la crainte de perdre un seul instant de ce pénible exercice, on ne les entend pas proférer une seule parolle ; la fureur les transporte, tous leurs membres y sont livrés, et leurs yeux allumés jettent des flammes; leurs bouches soufflent le feu ; leurs \ isages sont enflammés ; leurs os retentissent par le frottement : on entend craquer leurs membres enlassés, leurs frémissemens et leurs ensoufflemens animent leurs travaux, comme les trompettes et les instrumens de guerre. Ligdame, voyant que Chloris est indomptable et qu'il est impossible d'en venir à bout par la force, la fatigue en feignant de l'attaquer par îplusieurs endroits différens, puis, ayant fait deux ou trois fois le tour de la fîUe avec rapidité, dans le tems qu'il menace de l'attaquer par devant, il la saisit par le côté droit, .l'embrasse et la serre de toutes ses forces ; ses mains, armes redoutables, ses dens, dont les morsures faisoient frémir, ne furent d'aucun secours à l'infortunée Chloris : ses bras saisis perdent leurs forces, et Ligdame, ne présentant le visage que de

côté, ne craint point d'estre blessé: Soyez enfin punie, Im- dit-il, vous qui m'avez arraché les cheveux et déchiré le visa2;e : la céleste Venus a écouté mes prières ! Alors, en grinçant les dens, il l'accable de tout le poids de son corps pour la ren\'erser sur le lit; la belle tient ferme pour s'opposer à ce dessein; elle fait les derniers efforts, ils penchent alternati\'ement suivant les mouvemens et de l'un et de l'autre, semblables à deux ^rands ciprès qui voisinent sur le grand mont Ida, et qui, pressés par le souffle opposé de Notus et de Borée, se baissent et se relèvent. Après plusieurs mouvemens de différens côtés, Chloris, forcée de reculer, ses efforts diminuent ; Ligdame redouble les siens et la jette enfin sur le lit, où il la serre de toutes ses forces. O le plus heureux jeune homme! qui pourroit à présent t'arracher les palmes que tu mérites r les enseignes ennemies sont cachées sous les tiennes, la victoire vole à toy de toutes ses aîles ; presse, agis, perce ton ennemie pasle et épouvantée, le char de triomphe te conduira bientôt au Capitole !

Il seroit entré dans le char, il auroit pressé, percé son ennemie, mais Chloris, savante en l'art de tromper et de changer ses mouvemens, le présente de côté, et, mettant sa cuisse droite sur la gauche, forme comme un rempart, bouche l'entrée et déffend l'intérieur. Ligdame, à la vue des ces nouvelles fortifications, et ses mains étant occupées à la tenir, se prépare à l'adoucir par des propos doux et de tendres plaintes : Pourquoy, cruelle que vous êtes, vous opposer encore à mes désirs ? Pourquoy combattez-vous encore .? C'est assez de sang répandu, c'est assez faire éclater votre colère, vous avez assez combattu ! que je puisse enfin goûter la douceur du plaisir, moy que vos dens ont jusques icy déchiré ! Si vous regardez les blessures dont je suis couvert, vous avez l'avantage, votre victoire est scellée de mon sang, je ne demande qu'à vous suivre, et je ne veux avoir que le second prix : le premier vous est déjà trop assuré ; me céder l'avantage que je vous demande, c'est prouver que vous avez déjà vaincu, sans cela vous en perdez la satisfaction. Ce

n'est point une barbare que je prie, elle n'a point été nourrie dans les forests, elle n'est point effrayante, c'est la beauté même que j'intercède, que je tiens déjà liée par de douces chaînes et dont elle ne peut se défaire ; je pourois arracher ces cheveux, je pourois noircir par mes morsures la blancheur de cette gorge ; je poucois me venger des maux que m'ont fait ces belles dens : mais je vous épargne, j'aime mieux souffrir que de vous punir, que d'altérer par des marques qui vous incommoderoient cette bouche, ces joues, ces yeux brillans, ces tettons qui font mes délices au milieu de mes douleurs, et qui sont tourmentés depuis notre combat; j'appuyerai plutôt un baiser sur ces yeux, sur cette gorge de neige ! Beaux tettons prenez ce baiser, beaux yeux prenez ce baiser, visage animé des plus belles couleurs prenez ce baiser; celuy-cy est pour les yeux, celuy-là est pour les tettons, celuy-cy est encore pour vous, cet autre est encore pour le visage ; c'est ainsi que mord votre ennemi, ce sont là les blessures qu'il fait au visage ! En disant ces mots, il applique sur ses joues de rose, sur ses tettons de neige, autant de baisers que le jardin qui produit de l'or rapporte de fruits, que les roziers portent de fleurs, que le Gange sur ses bords offre de pierres prétieuses. Chloris, malgré le peu d'usage qu'elle peut faire de ses mains, et quoy qu'elle fût absolument sous Ligdame, le refuse avec indignation, détourne la bouche et le visage, se roule, évite les tendres coups qui luy sont portés.

Quand un peu de repos et de calme eurent succédé à cette belle tempête : Ce n'est point ainsi, ô le plus lâche des hommes, que tu remporteras la victoire ! Vénus peut être touchée de tes prières insensées, la honte et l'infamie des Déesses, cette guerrière obscène, peut quitter l'Olimpe, elle peut t'inspirer les discours et les manières qui luy servent à adoucir son Mars, elle te favorise, je le vois, tu m'as saisi les bras, elle te donne ellemême des forces : cependant tes voeux et tes désirs ne seront point exaucés ! Non ! si Cliloris a perdu l'usage de ses mains et

de ses ongles, il luy reste encore d'autres traits qu'elle peut lancer contre son ennemi ! Pers donc toute espérance! Voilà ditelle les foudres que je te lance ! En achevant ces mots elle lance dans la gorge de Ligdame, qui avoit la bouche ouverte, un affreux crachat ; les suivantes applaudissent par leurs cris ; la rage, la fureur, la colère et la honte, mettent le jeune homme hors de luy : il pousse, il rage, il la serre, il l'accable, et fait tous ses efforts pour écarter les cuisses entrelacées. Ils avoient été inutiles jusques là, mais Vénus, irritée des discours insolens de Chloris, descend du haut du ciel dans un nuage épais qui la dérobe aux yeux des mortels, elle arrive sur le champ de bataille, s'avance sur l'arène où règne la fureur, elle humecte son doigt dans son divin con, elle en frotte doucement les narines de Ligdame : secours admirable ! puissante vertu ! Si quelque fois, prête à coucher avec son mary, elle luy en fait respirer un peu, furieux, hors de luy-même, la flamme coulante dans ses veines, il ne peut demeurer en place : ses membres roides, tous ses nerfs tendus, il entroit dans la forge de Lemnos, le \it si roide qu'il auroit enculè tous les ciclopes, s'ils n'avoient pris la fuite. Aussitôt donc qu'elle eut touché Ligdame, l'immortelle ardeur de son parfum caché se répand par toute la maison, tout autant que si le flamine Sabéen eût brûlé ses parfums, autant que si l'on eût respiré les douces odeurs que les vents portent au loin dans les fertiles campagnes d'Oronte, ou qu'enfin l'on eût été dans les forests de Judée, où les baumes coulent avec tant d'abondance. Les Lares sentent la force de cet admirable remède, ils en puisent à long traits la force vivifiante ; la chambre, le plancher, le lit, le bois de lit, la couverture, les habits, les coussins, les murailles, les tapisseries, les poutres, les solives sont imprégnés de paillardise. Chloris brûle et se sent enflamée jusque dans les os du même feu ; les valets sont tourmentés, les suivantes se grattent sans discontinuation. Qui le croiroit ? un désir dont la violence avoit esté jusqu'alors inconnue occupe tout, mais Ligdame, dans l'âme duquel tout

le suc de ce divin nectar avoit pénétré, et qui s'étoit répandu dans tous ses membres, Ligdame, dès lors encore plus acharné au combat, et dont les armes sont plus terribles, paroit avec des forces plus redoutables. On n'auroit pu le retenir quand on l'aurait enchaîné avec mille chaînes de diamant ; quand les cruels Titans l'auroient enfermé sous le mont Ossa et ses froides roches, quand ils auroient lancé sur luy l'Olimpe. Il s'agite, il fait craquer ses dents, il écume, il frémit, il brûle, il ne peut respirer, il la pousse, la tourne, la retourne, la presse, la serre et la secoue avec tant de fureur que toute la chambre tremble. Tandis que Chloris troublée se remet, tandis qu'elle le repousse avec la même fureur, Ligdame la saisit par le milieu du corps, l'enlève, la porte, luy fait faire la pirouette avec une grande rapidité ; tout de suite, il la renverse sur le lit et, sans perdre un moment, il saute dessus et, trouvant un passage entre les cuisses, dans l'endroit d'où découle sans cesse un nectar prétieux, il enfonce son Vit, cet énorme Vit qu'aucune main n'auroit pu empoigner, et, les portes étant brisées, il entre dans ce beau lieu : le trait que rien ne peut retenir s'enfonce jusqu'au poil dans la large ouverture qu'il a faite, et pénètre jusqu'au fonds des entrailles ! Ses membres en craquèrent, la caverne retentit de l'impétuosité du coup ; Chloris frémit de rage: elle. oppose ses mains; sa gorge invincible rebondit, et, tout autant que le courage et la rage peuvent donner de force à une femme qui se voit prise, elle se tourne, elle s'agite, elle pousse et tente tous les moyens, mais ses forces tournent à sa perte, son courage luy devient nuisible: elle refuse, elle combat et facilite l'entrée de son ennemi, elle veut éviter le trait et l'enfonce dans sa blessure, semblable à une lionne d'Afrique que le chasseur a surprise dans son antre et qu'il a percée d'un trait vigoureux : la blessure la fait entrer en fureur, et, sans sentir son mal, elle avance contre le fer ensanglanté qui s'enfonce davantage ; elle rugit, menace de la dent, se précipite dessus, et conduit la pointe du javelot jusques dans ses entrailles. Ligdame,

heureux par son succès, prend des baisers à pleine bouche, donne de toutes ses forces, \'a et re\ient dans les plus doux sentiers, le met et le remet. La malheureuse Chloris se plaint et rit à la fois, elle est déjà dovice, elle le favorise par ses mouvemens, elle a déjà l'air doux et caressant, elle commence à sentir la douceur du trait renfermé, elle se repent d'avoir montré tant de courage et tant de force, elle se reproche la cruauté de ses ongles et de ses dents !

Ligdame s'arrête de tems en tems et de luy-même; il regarde avec transport, comme s'il vouloit faire sortir par ses yeux ses feux cachés, il considère ses yeux brillans comme des astres, il examine ses belles lèvres ; bientôt après, il agite et pousse les plus vigoureux coups, elle les souffre avec plaisir, dévore ces secrettes joyes, ses blessures la charment, la volupté réitérée augmente à chaque instant. Déjà leurs yeux se troublent, Ligdame est épuisé de ce long et doux travail, sa respiration devient plus fréquente, ses flancs et son visage annoncent la fin délicieuse du combat. Voyant sa destinée inévitable, voyant la fin de ses plaisirs : Perfide, luy dit-il, donne, donne-moy ta langue ! Elle la luy donne, elle voudroit seulement que Ligdame trouvât des douceurs et des plaisirs à la place de l'épithète impérieuse de perfide. Il se jette dessus, colle ses lèvres contre les lèvres de la belle ; comme un foudre il fait passer son ârrie, qui fait encore des efforts, dans les fibres et dans tout le corps de Chloris : frapée de la foudre en liqueur, elle se roidit, le serre avec transport, embrasse, étreint, broyé, écrase son adversaire. Ligdame, que la fureur ne soutient plus, lâche ses bras, ne peut plus se remuer ; la voix lui manque, cependant, il dit avec peine: Arrête perfide, arrête, je meurs! et, se laissant aller, il tombe sans force sur son beau sein, et perd absolument la \ oix sur sa belle bouche. Un dernier murmure frémit sur cette bouche, auparavant si terrible.

Telle fut la fin du combat ; on ignore lequel des deux a vaincu, la victoire balance ses aigles avec incertitude, le \ainqueur étant terrassé, le triomphe est douteux.

Vous qui régnés sur les peuples, qui estes les plus élevés de la terre, qui possédés des titres et des royaumes, quelle fureur vous porte à faire prendre le fer aux nations ? à jetter l'épouvante par vos armes ensanglantées dans les campagnes et dans les villes ? à tout renverser par une guerre animée ? Pour que l'univers délabré répare de si terribles dégâts, pour que la paix et la douceur reparoissent sur les terres affligées, retenés vos mains sanguinaires, jettes les yeux sur mes vers, rois ! Aprenés les combats que je viens de décrire, jeunes gens qui mérités des éloges ! Si les divines sœurs ne m'ont point donné des accens trop languissans, si ma teste n'est point à juste titre couronnée de laurier, vos noms seront ajoutes aux fastes ; vous vivres dans tous les siècles ; les muses vous célébreront à jamais, tant qu'Adria possédera l'empire des flots, tant qu'elle subsistera, qu'on verra briller le lion dans les drapeaux Vénitiens! Ligdame et Chloris, leur combat, et celuy qui les a chantés subsisteront; la fameuse Penthésilée, pour avoir combattu le Grec Achille, ne sera pas plus chantée que vous ; le cruel Tancrède et l'infortunée Clorinde, à laquelle on ne peut refuser des larmes, ne seront pas plus célébrés que vous, pour avoir osé se battre l'épée à la main sous les murs de Jérusalem. La postérité, frapée de votre combat nouveau et du prodige d'une fureur si bien soutenue jusqu'à la fin de l'action, ne trouvera point de héros qui vous soient comparables, n'admirera plus leurs combats. Ces guerres plus cruelles encore que les guerres civiles que l'on a vu dans les campagnes de Thessalie, ne retentiront plus dans l'univers.

C'est ainsi que ^■ainqueur je combattois jadis. Quel Dieu m'est aujourd'huv contraire r Malheureux que je suis mes, armes n'ont plus de force ! quand je porterois quelque coup, il n'aurait aucune vigueur; il n'y a pas longtems que les enseignes déployées et le son de la trompette m'appelloient au combat, je me dis à moy-même : pauvre soldat, demeure! Que je suis différent de ce que j'étois ! je n'ay plus cet air redoutable, et,

quand je me regarde au miroir, je ne reconnois plus mon visage: tout est changé, je me cherche, je ne me trouve point, je ne suis plus, j'ay esté, je m'imagine ne plus estre, je ne suis plus !

Page 1