‹ ŒuvresChapitre 165 sur 336 · LIVRE X, CHAPITRE XIV · texte numérisé non relu

LIVRE X, CHAPITRE XIV

On pou voit juger y par Torgueil de sps rois toujours vainement mortifiés par leurs défaites^, qu'ils précipitepoient leur chute en donltiant toujours dés batailles i et que la flatterie ne permettroit jatnais qu'ils pussent douter de leiûr graâdeûr. ' Et non seulement le projet étûit sage^ maïs il fut sagement exécuté. Aléxandrç^ dans la rapidité de ses actions, dans le feu de ses passiens même, uvoit, si^'oseme servir de.cetepAie, une saillie de Vaiâon qui le conduisait , et que ceux qui.ont voulu faire un roman de ^^on^^^ histoire, et quiavmçnl: l'esprit plus gâté que lui, n'ont pu Jtiou& dérobj^r.

Parlons-^en tout ^ notre" aise. .

CHA.PITRË Xiy.

Alexandre.

;il ne partit qu'après avoir assuré la Macédoine contre les peuples barbares qui en étoient voisins, et achever d'aocabkr les- Grecs : il ^^ se servit de cet aeeablement«que pour Vexécution de son ^ntrepriçe : il rendit impuissante la jalousie des I^cédémomens; il attaqua les provinces maritimes ; il fit suivre à son armée de terre les côtes de la mer pour n'être point séparé de sa flotte ; il se .servit admirablement bien de la discipline contre le nombre; il ne manqua point de subsistance; et,

aSo DE l'esprit des lois»

s'il est vrai qae la victoire lui donna tout , il fit aussi tout pour se procurer la victoire..

Dans le commencement de son entreprise , c'estànlire dans un temps où un échec pouvoit le renverser, il mit peu de chose au hasard. Quand la fortune le mit au dessus de^ événements ^ la témérité fut quelquefois un de ses moyens. Lorsqu'avant son départ il marche coutrelesTriballiens et les nijrriens , vous voyez une guerre ' comme celle que César fit depuis dans les Gaules. Lorsqu'il est de retour dans la Grèce * , c'est comme malgré lui qu^il prend çjt; détruit Thèbes : campé auprès de leur ville , il attend que les Thébains veuillent faire la paix ; ils précipitent eux-méines leur ruine. Lorsqu'il s'agit de combattre ^ les forces maritimes des Perses, c'est plutôt Parménion qui a de l'audace , c'est j)lut6t Alexandre qui a de la sagesse. Sou industrie fut de séparer les Perses des côtes de la mer , ' et de les réduire à abandonner euxmêmes leur marine, dans laquelle ils étoîent supérieurs. Tyr étoit par principe attachée aux Perses, qui ne pouvaient se passer de son commerce et de sa marine : Alexandre la détruisit; il prit l'Egypte , que Darius avoit laissée dégarnie de troupes pendant qu'il assembloit des armées innoùibrables dans un autre univers.

' Voyez Airien, de exped, j£lex„ lib. x. » Mlnd. — 3 Ibid.

LinCRE X, CHAPITRE XIV, aÇl

Le passage du Granique fit qu'Alexandre se rendit maître des colonies grecques : la bataille d'Issus lui donna Tyr et l'Egypte; la bataille d'Atbelles lui donna toute la terre.

Après la batajille dlssus y il laisse fuirt Darius , et ne s'occupe, qu'à affermir et à régler ses conquêtes ; après la > bataille .d'Arbelles ^ il le $uit de si près ' qu'il çie lui laisse aucune retraite dans son empire. Darius n'entire dans ses villes et dans ses provinces que pour en sortir : les' marches d'A* lexandre sont si rapides, que vous croyez voir l'empire de l'univers plutôt lepirix de la course , comme dans les jeux de la Grècç , que le prix de la victoire.

C'est ainsi qu'il fit ses conquêtes : voyons cop-^ ment il les conserva. > .

Il résista .à ceux qui vouloiént qu'il traitât ' le$ Grecs comme , maîtres et les Perses comme esclavcs ; il ne siongea qu^à unir tçs deux nations et, à faire perdre les distinctions du peujpte conque* i*ant et du peuple vaincu; il abandonna y après k conquête, tous les préjugés qui lui ayoient èervi à la &ire ; il prit Içs mceurs des Perses, pour ne pas désoler les Perses en leur faisant prendre les mœurs des Grecs; c'est ce qui fit qu'il marqua tant de respect pour la femme et pour la mère de

' fV^x Anien^ de J^xped, Alex, , lib. m.

* Cétoit le coDBeil d*Aristote. PluUrque» Œuvres m&iaUf^ de la Fortune d'Alexandre.

a 8^2 DE l'espiiIt des loi^.

Dariiis, «t qu'il montra tant de continence. Qu'etst^ ce que ce conquérant qui est pleuré de tous les peuples qtfîl a soumis ? Qu^est-ce que cet usurpateur sur la mort duquel la famille qu'il a renversée du trône verse desiarmes? C'est un trait de cette vie dont les historiens ne nous disent pas que quelque autre conquérant puisse se ^vanter.

Rien n'affermit plus une conquête' que l'union qui se fait des deux peuples par les mariages. Alexandre prit des femmes de la nation qu'il avoit vaincue; il voulut que ceux de»sa cour ' en prissent aussi ; le reste des Macédoniens suivit cet exemple. Les Flancs et les Bourguignons.' permirent ces mariages ; les Yisigoths lès défendirent ^ eki Espagne , et ensuite ils les permirent ; les Lombards ne les permirent pas seulement , mais même les favorisèrent ^ : quand les Rcmiaixis voulurent a£foiblir la Macédoine , ils y établirent qu'il ne pourrait se Ëiire d'unioii par mariage eçtre les ^ peuples des -provinces.

Alexandre^ qui cherchoit à imir les deux peuples, spngea à Êiire dans la Berse un grand noiïibre de colonies grecques ; il bâtit une infinité d^ villes ,

> Voyez Arrien y de exped Alex. , lib. yil.

* Voyez la loi desSoiirguignoiis» til; xn» art., t.

^ Voyez la loi des Yisi^ths, liy. m, tit. y» S <> '^^ abroge la loi ancienne, qui ayoit plus d'égards,. y est-il dit, à la différence des paticms ^e des conditions.

4 Voyez la loi des Lombards , iiv. ii, tit. tii, $ i et s.

LIVRÉ X, CHAPITRE XIV. a 83

et il, cimenta si bien toutes tes parties de ce nouvel ompire qu'après sa mort, dans le trouble et lu confusion des plus afifreuses guerres civiles, après que les Grecs se furent pour ainsi dire anéantis eux-mêmes, aucune province de Perse ne so révolta. '

Pour ne point épuiser la Gr,ècè et la Macédoine, il envoya à Alexandrie une colonie de Juife ^ :11 ne lui ûnportoît quelles mœurs eussent ces peuples , pourvu qu'ifs lui fussent fidèle^.

Il ne laissa pas seulement aux peuples yaincus leurs mœurs , il leur laissa encore leurs lois civiles, et souvent même le* rois et les gouverneurs qu'il avoit trouvés. Il mettbit les Macédoniens ^ àla tête des troupe^, et les gens du pays à la tête du gouvernement : aimant mieux courir risque de quelque infidélité particulière ( ce qui lui arriva quelquefois) que d'une révolte générale. Il respecta les traditions anciennes et tous les monuments de la gloire ou de la vanité des peuples.- Les rois de Perse avoient détruite les temples des' Grecs , deà Babyloniens et des Égyptiens ; il les rétablit ^ : peu de nations àe sbiimirefit à lui sur les autels

' Les rois de Sytie, abaiidonnant le plan des fondatrars de l'empire, Youlurent obliger les Juifs à prendre les mœurs des Grecs; co qui domia k leur état de terrîbles secotisses.

» ^ojrez Arnetïf de exped, jUx, , liv. ni , et autres.

3 Ibid.

i84 i>E l'esprit des lois.

desquelles il ne fît des sacrifices; il sembloit qu'il n'eût conquis que pour être le inpnarque particulier de chaque nation , et le premier citoyen de chaque ville. Les Romains conquirent tout pour tout détruire : il voulut tout conquérir pour tout conserver ; et , quelque pays qu'il parcourut , ses premières idées , ses premiers desseins, furent toujours de faire quelque chose qui pût en augmenter la prospérité et la puissance. Il en trouva les premiers moyens dana la grandeur de son génie ; les seconds , dans sa frugalité et son économie particulière ' ; les troisièmes , dans son immense prodigalité pour les grandes choses. Sa main se fermoit pour les dépenses privées , elle, s'ouvroit pour les dépenses publiques. Falloit-il< régler sa maison, c'étoit un Macédonien : &lloit-ii payer les dettes des soldats , faire part de sa conquête aux Grecs , Élire la fortune de chaque homme de son armée , il étoit Alexandre.

Il fit deux mauvaises actions; il brûla Persépolis, et tua Çlitus. Il les rondit célèbres par son repentir : de sorte qu'on, oublia ses actions criminelles pour se souvenir de spn respect pour la vertu ; de sorte qu'elles furent considérées plutôt comme des malheurs que comme des choses qui lui fussent propres; de sorte que la postérité

trouve la beauté de son ame p];^e§q:Ue à côté de

« Voyez Arrieiiy lib. vu.

MVRE X, CHAPITRE XV. , û85

&es emportements et de sèsr |biblesses; de sorte qu'il fallut le plaindre , et qu'il n'étoit plus possible de le haïr. ' ^

Je vais le comparer à César : quand César voulut imiter les rois d^Asie, il désespéra les Romains poyr une chose de pure ostentation ; quand Alexandre voulut imiter les rois d'Asie , il fit une chose qui entroit dans le plan de sa conquête.

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