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Œuvres choisies d'Alexis Piron

Alexis Piron naquit à Dijon le C) juillet i68c), ses pareus peu aisés , étaient , coinuîe il le dit lui même, de ces bons Gaulois, de ces bonnes âmes cent fois plus occupés de leur salut et de celui des autres que de tout ce qui s'appelle ici-bas gloire et fortune. Mais connaissant le prix de l'éducation , comme ressource au moins consolatrice dans les circonstances pénibles de la vie, son père, dont l'esprit et les connaissances lui permettaient de veiller lui même sur son fils, s'appliqua à lui faire faire d'excelletiles éludes, Il y réussit contre l'opinion hautement annoncée de ses maîtres , qui , jugeant de leur élçve par son caractère vif et emporté, l'avaient déclaré atteint et convaincu d'une incapacité totale et perpétuelle.

Né poète , son bonheur à douze ans était de scander des syllabes françaises , de les arranger en ligne et suivant son expression, de les ourler de rimes. On pourrait croire que cette passion si prématurée pour les vers dût faire la joie de son père et le rendre fier devoir dans son fils un rival car lui aussi était poêle et même célèbre

par ses iioëls Bourguignons niais bien loin de se glorifier ou même d'encourager les premiers essais de son jeune enfant , ce penchant (pi'il appelait un vice semblait faire tout son tourment, aussi n'avait-il d'yeux que pour en étouffer les germes , toujours le reproche à la bouche et même la punition à la nviin, chaque fois qu'il le ^Tcnail Jlagran te delicto, il forçait notre jeune poète à se cacher pour goûter son plaisir loin de sa ferrule ou des privations. Le souvenir de ces premiers lourrnens est toujours resié si vif dans son esprit, que jaloux de se peindre lui même dans le personnage de Francaleu delà Métromanie, il en a fait un des caractères le plus remarquable de son immortel ouvrage.

Arrivé en âge de choisir un état , Piron resta long-tems indécis sur ce qu'il choisirait entre l'église , le barreau et la médecine. Pour l'Eglise il disait que l'homme le plus pur ne l'est jamais assez pour remplir dignement son état : moi , médecin I non, — moi qui par-dessus tout eus toujours celui d'aimer à savoir à peu près ce que je dis et sans comparaison plus encore ce que je fais : restait à embrasser le parti du barreau qu'il ne prit pas encore comme il ledit lui même sans trembler. Du res'e jurant bien d'abdiquer la robe, et le bonnet carré, à la première bonne cause qu'il perdrait. Il partit donc pour Besan*

çon , afin d'éludier la jurisprudence et de s'y faire recevoir avocat.

De retour à Dijon , il allait essayer ses moyens lorsqu'un revers de fortune qui ruina tout à coup sa famille, renversa ses projets, ses espérances et le rejeta loin du barreau, poète par vocation il se consola en se livrant de nouveau à ses premières amours : jeté au milieu d'un monde empressé d'admirer son esprit et d'applaudir à ses premiers chants. Piron se berça facilement de cette douce illusion qu'un jour il serait couronné par les muses.

S'il dut à l'amitié d'un nommé Jehannin, son camarade de collège, son introduction dans ce monde flatteur, c'est par suite de l'indiscrétion coupable de ce camarade , indiscrétion de jeune homme il est vrai , mais commise au mépris des instances d'un ami, que Piron fut montré du doigt comme l'auteur de la fameuse ode composée à cette époque de sa vie , non à la suite d'une orgie, comme on l'a prétendu, mais pour répondre à ce qu'il croyait un défi.

Jehannin joignait à beaucoup d'esprit un vif amour pour la poésie, comme pour le monde et ses plaisirs. Un jour que Piron l'avait gravement moriginé sur sa paresse et sa folle conduite. Jehannin crut devoir répondre k la morale de son censeur par une ode sur les douceurs du far-nieiite et sur les plaisirs de l'amour.

Piron reçoit celte ode et tout étonné de la trouver remplie d'expressions indécentes et de pensées lascives, se croit défié par son ami et tout aussitôt, mais en lui recommandant le secret, lui répond ode pour ode, en prenant pour premier mot le dernier de l'cpitre de Jehannin.

On sait que le jeune fou , entraîné par son admiration , n'eut rien de plus empressé , non seulement de montrer partout ce modèle des productions lascives, mais encore de nommer l'auteur. Le poète , bientôt mandé chez le procureur général , trouva heureusement, dans la personne du président Bouhier, un protecteur qui arrêta les poursuites que tout autre aurait certainement faites. On sait que bien long-temps après , et à l'époque où il brigua une place parmi les quarante , ses ennemis , armés de cette fatale pièce de vers qu'un évéque osa même lire en entier à Louis XV, rendirent ses moeurs suspectes et lui fermèrent ainsi l'entrée de l'Académie; et cependant que n'avait-il pas fait pour eËFacer ce qu'il appelait son erreur de jeunesse.

On n'ignore pas du reste, et c'est une justice à lui rendre, qu'il ne négligea aucune occasion de témoigner tout son repentir : il en a consigné l'expression dans plusieurs de ses ouvrages , et notamment dans le testament qu'il adressa à l'Académie.

« Je lègue aux jeunes insensés qui auront la

malheureuse démanj^eaison de se signaler par des écrits licencieux el corrupteurs , je leur lègue, dis-je, mon exemple, ma punition, et mon re^ penlir sincère et public. »

Cependant les années se passaient, etPiroUjque lien ne distinguait encore comme poète, végétait sans état; sans fortune. Passionné pour une de ses parentes dont il n'éprouva que les rigueurs, il lui fallut chercher, et une existence, pour cesser d'être à charge à ses parens , et des distractions pour diminuer les chagrins de son cœur. Il est triste de. dire que son écriture, qui était lort belle, fut sa dernière ressource. Moyennant 200 francs par an , le jeune Piron entra au service d'un financier de Dijon , qui le plus souvent, employait son scribe à ia copie de ses propres vers. Trop franc pour vanter ce qu'il jugeait mauvais, Piron fut bientôt éconduit : privé de son emploi , il retourna dans sa famille.- Toujours poète , toujours gai , il exerça sa musc caustique sur les chevaliers Beaunois de l'arquc- Luse, vainqueurs dans la fête de l'année 171^ ; il célébra leurs exploits en vers burlesques et satiriques; on voulut répondre, Piron répliqua : bref la querelle, prenant un caractère sérieux , d'il!', deux ans; mais toujours la muse dijonnais:' tiiomphait de la muse de Beaune, maire rori;;iiie

lo NOTICE

bruyante de celle-ci'. Comme un jour on conseillait à Piron de ne pas trop s'exposer au ressentiment des Beaunois , il répondit :

Allez je ne crains pas leur impuissant courroux- Et quand je serais seul , je les hâterais tous .

Quoique cette guerre de sarcasmes, à laquelle Piron donnait peu de trêves, excitât la haine et froissât les amours -propres , le premier jour d'une fête annuelle dans laquelle les Beaunois eurent le prix au tir de l'arquebuse , le corlége des vainqueurs qui fermait la marche dans la cérémonie d'usage, en passant devant Piron, l'avait honoré d'un salut , et en présentant la pointe basse : les armes semblaient avoir été déposées.

Cependant, le lendemain, au spectacle que donnaient à leurs frais les Beaunois pour payer leur victoire, Piron, reconnu de tout le monde, à son entrée dans la salle , faillit enfin devenir victime de sa causticité. Un petit maître, apostrophant tout à coup le parterre qui était fort ti'anquille , d'un paix-là , messieurs , on n'entend pas I — De n'est pas faute d'oreilles , cria piron , et un bruit confus de s'élever , mais qui fort heureusement s'apaisa , en partie étouffé par les éclats de rire de ceux des spectateurs non Beaunois. La pièce finie, Piron jugea bien qu'il

" On dit en Bourgogne IcS âtlCS de ^eaUrtC parce que ees animaux sont fort beaux .

SUU PIRON. Il

n'y avait pour lui de salut que dans la fuite , et il s'esquiva. Mais poursuivi par une troupe de jeunes gens l'épée à la main , et serré de près par eux, il se retourna, fondit sur ses agresseurs, brisa trois épées ; bientôt accablé par le nombre, il allait périr, lorsque le maire, voisin de l'endroit où se passait la scène , accourut pour le délivrer

Là se termina cette fameuse querelle avec les Beaunois, plus difficilement vainqueurs à la plume qu'ils ne l'étaient à l'arquebuse, et dans laquelle le jeune Piron brilla par son esprit et par ses mordantes épigrammes. Toujours à charge à ses parens , malgré ses efforts pour se passer de leur secours , il laissa , et Beaunois , et dispute et satires, puis vint à Paris chercher fortune.

Muni de deux lettres de recommandation, pour le comte et le chevalier de Belle-Ile , Piron , aussitôt arrivé dans la capitale , courut en solliciteur chez l'un et l'autre frères. Assez rudement repoussé par le comte, mais plus courtoisement reçu par le chevalier, « je me trouvai , dit-il lui-même quelque part, dans la nécessité d'en passer par où voulut celui-ci , qui, moyennant deux francs par jour, m'employa à copier toutes sortes de vieux grimoires du comte de Boulainvilliers , qu'il regardait comme les oracles de hi sybille. J'avais pour compagnon de travail un soldat aux gardes, qui, de son côlé, copiait, à

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vingt sous par jour, d'autres misères à sa portée. Notre laboratoire commun était une bouge de laquais.

Au bout de quelque temps , fatigué de ce travail et de l'obligation dans laquelle il était de demander son argent , qu'il n'obtint au bout des six prcnjiers mois (ju'après avoir attacué successivement deux épitres au collier du chien de chasse de son patron , Piron laissa copier à d'autres les rêveries du comte de boulainvilliers.

A la même époque, c'est-à-dire en 1722 , les comédiens venaient d'obtenir un arrêt qui restreignait le directeur de l'opéra-comique au seul jeu de la voltige et de la danse de corde. Francisque était alors à la tête de ce théâtre. A force de sollicitations et de protections, on lui accorda un seul acteur parlant sur la scène. Une telle faveur n'attira pas les auteurs. Dans son desespoir, le directeur se rappelle qu'on lui a parlé de Piron comme un homme capable d'arrêter sa ruine. Il vole chez lui, et dit çn entrant : « Je suis Francisque, directeur de l'Opéra-çomique. La police me défend de faii-e paraître plus d'un acteur pailanl sur la scène. MM. Le Sage et Tusillier m'abandonnent , je suis ruiné si vous ne venez à mon secours : vous êtes le seul homme qui puissiez me tirer d'affaire. Tenez, "voilà cent écus, travaillez et comptez que ces cent écus ne seront pas les seuls que vous rece- ;

vrez. Il dit, et sans .ittcndre une réponse , sort et s'enfuit, laissant Piron surpris, comiae on peut le croire.

Possesseur d'une somme d'argent pour lui considérable, mais ne la considérant pas encore comme sa propriété, noire auteur, en herbe la met de côté, rêve à un sujet d'opéra comique oii un seul personnage parlât, et trois jours après, arlequin Deucalion attendait Francisque, mais ne l'attendit pas long-temps. « Tenez, lui dit Piron , en le voyant entrer, voilà la pièce et votre argent ; si l'ouvrage est bon , vous serez toujours à temps de me payer ; s'il est mauvais , jelez-le au feu. — Dieu m'en garde ! répondit Francisque ; gardez ces cent écus , prenez encore ces cent autres, et venez vile avec moi distribuer les rôles. » Telle fut l'origine du théâtre de Piron, appelé Théâtre de la Foire, que La Harpe comprenant mal a voulu ridiculement prendre au sérieux et traiter à l'instar de sa liaule littérature. C'étaient des oeuvres qui avaient le mérite du moment, qui, comme telles, avaient la valeur de nos vaudevilles, et étaient en somme bien au-dessus de c<; que le critique La Harpe appelle des platitudes de jeunesse.

Néanmoins le succès qu'obtint Arlequin Deucalion , bluclte remplie de traits piquans contre les nouvenuU's dramatiqius cl lyritjues du jour, fut cause que l'ex-copisle à quarante sols, con-^

sacra pour un temps ses travaux à l'Opcra-comique. Le célèbre compositeur Rameau, son compatriote, fit plusieurs morceaux de musique pour quelques-unes de ses pièces. Cependant sollicité par Crébillon , Piron s'essaya pour la première fois sur la scène française par la comédie des Fils ingrats^ qu'il donna en 1728. Jugeant ce titre odieux, il le changea contre celui de l'Ecole des Pères.

On lui a reproché avec justice d'avoir moulré sur la scène trois fils ingrats ; un contraste eût été plus naurel , plus vraisemblable, et n'eiàt pas moins fait ressortir le vice des deux autres frères. Il n'y a pas jusqu'au laquais qui ne soit attaqué de la contagion. On trouve néanmoins quelques scènes piquantes et même d'un grand comique ; au demeuraut , pour un essai , l'auteur donnait déjà des espérances.

En i-ySo , il fit paraître Caiisthène aux Français, tragédie dont le succès fut médiocre ; l'action est lente, le caractère principal manque de ce qu'il faut pour émouvoir le spectateur. A la dixième représentation , elle fut retirée de la scène. Cependant Piron la préféra toujours à ses autres pièces de théâtre , la Métromanie exceptée, nous aimons à le croire. Quel motif donner de cette prédilection , sinon le bonLeur pour lui d'avoir connu M. le comte de Livry, qui lui témoigna toujours une amitié sincère.

SUR PIRON. i5

Pour se venger de sa défaite, Piron composa et fit courir, sous le voile de l'anonyme, une pièce de vers intitulée la Calotte du public.

Un jour qu'on la lisait en sa présence , et qu'à dessein le lecteur faisait des fautes grossières, UD mouvement d'amour-propre, qu'il ne put maîtriser, ayant été saisi par Collé son ami, Piron fut forcé de se reconnaître comme le coupable.

Puisque le nom de Collé vient se placer ici, nous raconterons une petite aventure arrivée à cette époque de la vie de notre auteur , et dans laquelle figurèrent très-comiquement avec lui ses deux amis. Collé, et l'épicier Gallet, connu comme chansonnier spirituel.

Sortis fort lard d'un souper, et arrivés au coin de la rue du Harley, qufu des Orfèvres , Piron s'arrête tout à coup , montre à ses deux amis leur chemin tout opposé au sien , et veut prendre congé d'eux. Loin de répondre au bonsoir de Piron, Gallet et Collé veulent à toute force le reconduire chez lui. Là-dessus grands débals; c'est en vain qu'on cherche à intimider Piron en lui parlant de voleurs. « Songe donc, lui dit Collé, à ton habit de velours tout neuf, orné de ses boulons à facettes de diamans , qui, démentant ta qualité de poète , peut attirer sur toi mille calamités dont la dernière serait peut-être la mort. — Ah! messieurs, interrompit aussitôt

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Piron , c'est mon habit que vous voulez reconduire : que ne le disiez-vous plutôt? Tenez, le voilà; quand les voleurs me verront en chemise, ils ne m'attaqueront pas. » Et Piron d'ôter eu même temps son habit , de le jeter à la figure de l Collé, puis de disparaître comme l'éclair.

Au détour du quai, Piron, toujours courant, est arrêté par le guet, entre les mains duquel viennent se jetei , un instant après, ses deux amis qui le poursuivaient pour lui rendre son habit. Mais ce n'est pas air.si que le comprend la garde de nuit. En effet, Piron , que l'incident amuse, dit dabord qu'on l'a volé; son coslnn^.e et le bel habit de velours dans les mains de Collé en est la preuve. Toute la bande marche donc au Chàtelet. Chemin faisant, Piron, qui, à la tête de l'escouade, allait en pleine liberté, veut changer de ton et persuader au sergent que ces messieurs sont ses amis, et raconte le fait. Le guet n'en veut rien croire; Piron se fâche et se met en devoir de faire relâcher les deux prisonniers. Pendant cette altercation , on arrive à la porte du commissaire , qui doit, il est vrai, mais dont le clerc veille encore.

Nos trois amis, dispôts , aimanta riie, et encore échauffés par un bon souper, amenés devant l'adjoint du commissaire, donnent le spectacle delà scène la {>lus comique du monde. Impossible au malheureux clerc de faire son lap-

port; Piron l'interroinpl toujours. Il a beau lui raconter l'aventure , il ne réussit pas à le persuader. « Yotre nom? deniande-t-il à Piron. — Et le vôtre? — Je trouve plaisant de vouloir savoir le mien avant que je sache le vôtre. » Enfin 1 se nomme. « Et votrt état? — Je fais des vers. — Qu'est-ce que des vers? — Si vous tenez à le savoir, je vais en faire tout à l'heure sur vous, pour ou contre. »

Fatigué de l'air comique de Piron, le clerc adresse à Gallet cette question : « Quel est votre nom et quelle est votre profession? — Je m'appelle GalUt, je fais des chansons. — Oh! pour le coup , s'écrie le clerc , je vois qu'il faut éveiller M. le commissaire. — Oh I ne nous perdez pas, ajoute Piron; nous sommes des fils de famille, et ne troublez pas le repos de M. le conmiissaire : vous valez bien à vous seul , sans compliment, lin commissaire, deux commissaires, trois commissaires ensemble. — Au reste, reprend Gallet, rien n'est plus vrai, je fais des chansons , et vous devez même savoir par cœur la dernière qu'on chante depuis un mois dans les rues , dont voici le refrain , » et Gallet aussitôt de chanter ;

Daphuis m'aimait Il le disait Si joliment Qu'il me plaisait Infiniment.

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« Vous voyez, ajouta-t-il, que je ne vous en impose pas, je suis réellement chansonnier, et (le plus (avec une profonde révérence), marchand épicier en gros, pour vous servir, rue de la Grande-Truanderie. »

A peine Gallet eut-il cessé de parler, que Collé , sans laisser au clerc le temps de l'interroger, lui dit : « Moi , monsieur, je m'apelle Collé ; je demeure rue du Jour, paroisse Saint-Eustache ; ma profession est de ne rien faire, dont ma famille enrage ; mais lorsque.^les couplets de monsieur sont bons , je les chante. » Et de suite Collé chante :

Avoir dans sa cave profonde

Vins excellens en qualité,

Faire l'amour, boire à la ronde

Est la jseule félicité.

Il n'est pas de vrai bien au monde ,

Sans vin , sans amour , sans gaîlé.

Puis en montrant Piron : « Et quand monsieur fait de bons vers , je les déclame. » Et soudain il déclame avec emphase.

J'ai tout avoué , seigneur ; cela doit vous suffire Qu'on me mène à la mort , je n'ai plus rien à dire .

A cette scène burlesque , le clerc , pâlissant de colère au milieu des éclats de rire du guet et des curieux de la maison , éclate en imprécations et monte éveiller le commissaire, qui descend tout

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chancelant , bâillant encore el se frottant les veux. Tout stupéfait de voir sa maison illuminée du haut jusqu'en bas , de voir tant de figures riantes , hors celle de son .clerc , baille pour la dernière fois, et se réveille enfin lout-à-fait. u Qu'est-ce que tout ceci? voyons. Puis s'adressant à Pirou : « Qui êtes-vous? votre nom? — Piron. — Votre état? — Poète. — Poète I — oui , monsieur, poète. » Et là-dessus le jovial Bourguignon enfile une longue tirade sur le bel état de poète , et mêlée de reproches de ce qu'il ne connaît pas le poète Piron. « Que parlez-vous de pièces de théâtre; reprend le commissaire; savez-vous que Lafosse est mon frère , qu'il en a fait d'excellentes , et qu'il est l'auteur de la belle tragédie de Manliiis Capiiolinns.Commentla trouvez-vous? Hem I mon frère est un homme de beaucoup d'esprit. — Je le crois, monsieur, car le mien n'est qu'une bête , quoique prêtre de l'Oratoire , et que je fasse des tragédies , reprend Piron avec une sorte d'enthousiasme risible.

Loin de se fâcher, le commissaire Lafosse prit ce trait en homme d'esprit ; et voyant à l'extérieur des trois ncleurs , à la gaîté de leurs propos, qu'il y avait un mistère là-dessous beaucoup plus plaisant que sérieux, se fit raconter l'aventure par Piron , s'en amusa beaucoup, et les renvoya en les invitant même à dîner pour le premier jour. Ahl mes amis, dit Piron en sortant, il ne man-

que plus rien ;\ ma gloire, j'ai fait rire le guet. » Au milieu de celle éternelle gaîté qui fil supporter à Piron les malheurs atlachés à l'existence de poète, personne n'était moins intéressé que lui. On connaît celle réponse qu'il fit à Voltaire qui l'engageait, ainsi que Lamotte , chez lequel on était réuni, à ne pas abandonner aux comédiens; presque sans profit pour lui-même sa tragédie de Calislhène qu'il allait faire représenter. L'auteur de Brutus , tragédie à la veille d'être jouée, était Lien aise que Piron commençâtle premier à faire l'exigent. Il insistait donc pour que celui-ci pensât im peu plus à son propre intérêt; « car , ajoula-t-il , vous n'êtes pas riche , mon pauvre Piron . — Cela est vrai , mais je m'en f . . . , c'est comme si je l'étais. »

Piron, plus avide de gloire que d'argent, se trouvait toujours assez riche , pourvu qu'il pût payer toutes les semaines son écot chez Laudec, traiteur, rue de Bussy, dont la maison était fameuse sous le nom de Caveau , et qui est connue encore aujourd'hui sous celui de Café Procove. C'est là que, réuni avec Créhillon , son ami le plus intime, Bernard, Labruyére, Gresset , Collé, et d'autres poètes distingués, Piron, au comble du bonheur, tout pétillant d'esprit, répondait à toutes les attaques, triomphait de tous les sarcasmes, écrasait, par un mot ou paruu distique, tout jociieur audacieux , et par le feu

d'une conversation la plus variée, la plus brillanle, occu]);>it avec lionneur le fauteuil «le président académique.

Mais seul et dans le silence du cabinet , il semble que Piron n'avait plus tout ce brillant qu'un dialogue animé lui donnait. Excepté ses épigrammes , et sa comédie fameuse , qui , seuls , ont inscrit son nom parmi les poètes distingués de son époque, ses œuvres manquent en général, sinon d'esprit , du moins de couleurs et d'intérêt. Et cependant, emporté par une grande facilité d'écrire, il n'est pas de genre qu'il n'ait traité : tragédies , comédies , farces, pastorales , contes , épigrammes , odes , stances , épîtres , poèmes, allégories , satires , poésies sacrées, etc., il a fait de tout. Conteur spirituel et enjoué, on s'étonnera qu'il ait si peu écrit en prose , que de longues préfaces de ses œuvres dramatiques aient été les seules productions en ce genre. Une seule est parmi elles digne d'être lue , c'est la préface de la Métromanie , piquante par le portrait qu'il fait de ses parens et de sa première jeunesse.

Revenons maintenant au point où nous l'avons laissé : loin de se décourager du peu de succès de Calisthène , il se vengea bientôt par sa tragédie de Gustave Wasa , ouvrage bien supérieur au premier, malgré cette critique assez juste de Maupcrluis que ce Ji était pas un événement

en trente-quatre heures ^ mais trente-quatre èvénemens en une heure ^ et cette autre de Boindin qui l'appelait la révolution fie Suède corrigée et augmentée. La Harpe, comme ou sait, prétendit mieux faire; souvent qui refait., refait pis , lui disait Piron la veille même de la représentation de cette seconde édition de Gustave. Et en effet , si aujourd'hui on se rappelle que La Harpe ait fait une tragédie de Gustave, c'est purement par l'épigramme de Piron. Ce fut à M. deLivry, un de ses plus constans amis, que notre poète dédia la sienne. De combien de bonheur, Piron n'a-t-il pas été redevable à ce zélé protecteur. Maître au châleau de Livry comme le maître lui-même, on avait ordre de lui obéir en tout et de le bien traiter. Un jour que Piron , toujours gai , avait engagé la concierge du château , janséniste outrée , à lui tenir compagnie à table , et que notre poète affectait d'être le plus décidé moliniste , M. de Livry venant de Paris , entra tout à coup dans la salle , au moment où la dispute finissait. Eh bien , ^z?/Z>z'« *, lui dit-il , comment te trouves-tu ici ? Es-tu content? — Oui , monsieur le comte , répondit Piion , mais madame Lamarre ne veut pas... Comment morbleu elle ne veut pas ! je prétends que tu sois ici comme moi-même , en-

"■ Nom d'amitié qui signifie eu Bourguignon bénin-

Sur piRON. 25

indez-vous madame. — Calmez-vous , monsieur 3 comte , lui dit Pirou , madame Lamarre ne eut pas que je sois damné. — Et pourquoi , s'il ous plaît, madame, reprit le comte, n'est-il las le maître , de quoi vous mêlez-vous ? La •onne dame Lamarre n'osa rien répliquer.

Ce fut le séjour champêtre de Livry qui inpira au poète la petite pastorale des Courses le Tempée , qu'il hasarda sur le théâtre franais , le même jour qu'il donnait la petite comé- 11e Ae ramant mystérieux^ d'abord composée )our le salon de M. de Livry , et non pour la cène. Fort inquiet sur le sort de ses deux pièces ?!ron le fut bien davantage lorsqu'il vit tomber ous les sifflets d'un public ennuyé son amant nystérieux. Heureusement pour l'amour-propre lu poète, la seconde assez jolie, réveillant le iarferre de son assoupissement , reçut de lui auanl d'applaudissemens que la première avait été iévèrement jugée. Le même soir , interrogé par >es amis sur ses succès lyriques , Piron répondit n riant que le public venait de lui donner un oaiser sur une joue etunbon soufflet sur l'autre.

Ce fut en i'j38que Piron donna pour la pre- Kiière fois aux Français sa comédie de la Métromanie. Depuis lors, sa place fut assignée après Molière et Regnard. Composée, comme on l'a déjà dit , sous l'inspiration du souvenir de sa première passion pour les vers, celte comédie se-

rail certes une dcâ honncs pièces de l'auleur Ju Tartuffe. Eh l)ieii, rn:»l<^ri' toutes les heautés qui la distinguent , la cabale eut d'abord assez d'empire pour en empêcher l'inscription au répertoire du théâtre Français ; et ce ne fut que dix ans plus tard que l'acteur Grainval en proposa la reprise à ses camarades. Alors son succès fut complet et se soutint si long-temps , qu'il n'y a pas huit ans qu'on l'applaudissait encore au théâtre Français.

Piron a fait beaucoup d'épigrammes ; c'est un des poètes les plus célèbres en ce genre. Dans le grand nombre , cependant , on n'en compte guère que vingt à vingt-cinq vraiment saillantes. Une d'elles, et la meilleure de toutes sans contredit, a donné lieu à une scène fort comique , entre son auteur etle personnage qu'attaquait 1 épigramme.

Piron s'était brouillé en 1740, avec l'abbé Desfontaines au sujet d'une lettre que celui-ci écrivait sur l'auteur de la Métromanie , et dans laquelle il disait : « M. Piron est un excellent préservatif contre l'ennui , mais... » Sans finir la phrase , qu'on pouvait mal interpréter , ce mais lui valut l'épigramme suivante :

Un écrivain fameux par cent libelles , Croit que sa plume est la lance d'Argail : Au liaut du Pin Je , entre les neuf jiucelles, Il s'est place' comme un épouvanlail.

Que fait le Loue en si joli bercail?

S'y plairait-il, penserait-il y plaire?

iSon , c'est l'eunuque au milieu du sérail , Jl n'y fait rien , et nuit à qui veul faire.

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Non content (l'avoir ainsi dépoinl le journalislc, Piron alla chez lui : << Comment, s'écrie l'abbé furieux , en le vojant entrer , êtes vous assez hardi de vous présenter à ma vue après l'horrible épigramme que vous avez faite contre moi ! — Horrible , dit Piron ! comment vous les faut-il donc, elle est pourtant fort jolie. Point d'emportement, ajouta Piron ; pour calmer l'abbé dont la colère redoubla I crier et jurer ne remédieàrien ; l'épigramme n'en est pas moins faite : mais puisque cela vous fâche , je vous propose un arrangement. — Eh , quel est-il? — Le voici : vous écrivez au public toutes les semaines ; mandez lui q>ie l'épigramme a été faite , on ne sait yiar qui, et contre qui, il y a cinquante ans; et tout sera dit. — A la bonne heure, donnez-la moi. C'est où Piron l'attendait. Je vais vous la dicter , répondit-il , et l'abbé de l'écrire aussitôt comm.entant de son côté, et le poète du sien , chaque vers de l'épigramme. Ce qui choquait le plus l'abbé , c'étai t ce vers :

Que fait le Loue en si joli bercail ?

Y pensez-cous , disait-il à Piron , est-ce que je suis un houe ? ôtez , ôtez ce bouc. Cela ne se peut, répondit Piron, sans rompre la mesure , mais vous êtes le maître de ne pas écrire le mot tout entier ; mettez seulement : que fait le B... ? Ifî vers y sera toujours et le lecteur y suppléera.»

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Il fallut que l'abbé laissât l'épigramme (elle qu'elle était.

A quelque temps de là, Desfontaines voulut s'en venger. Il avait même fort spirituellement commencé, mais son antagoniste, non moins terrible dans sa répliqvie , eut bientôt rangé les rieurs de son côté. Les habitués du café Procope étaient réunis , et l'on n'attendait plus que Piron lorsqu'il apparaît à ses amis, vêtu comme dans ses grands jours d'un habit superbe, velours noir , boutons à facettes de diamans. Desfontaines , au milieu de l'admiration générale , s'étant jésuitiquement approché du poète, soulève la basque du riche vêtement, et s'écrie avec emphase : Qiiel habit pour un tel homme! et Piron de réuondre aussitôt en soulevant à son tour le rabat de l'abbé : Qtiel hom.m,e. pour un tel habit.

Nous ne voulons pas ici faire un recueil des bons mots de notre poète, mais seulement caractériser l'esprit de l'homme par un choix des moins connus. Le dernier qu'on va lire, n'est pas dans tous les recueils.

Une dame qui depuis long-temps désirait voir Piron et causer avec lui , en trouva enfin l'occasion. Jalouse de montrer son esprit, tout en voulant connaître celui du poète , la dame mit la conversation sur Montesquieu ami intime de Piron ^ et , sans plus réfléchir, entreprit l'éloge

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et l'aualyse de l'Esprit des lois. Bienlôt , perdue dans un labyrinthe inextricable , Piron l'interrompit tout à coup et lui dit : croyez-moi , madame , sauvez-vous par le temple de Gnide*.

Piron , peu fortuné comme le sont communément les poêles, devait cependant tout espérer de l'avenir dans son mariage avantageux avec une demoiselle de Quenaudon , âgée decinquante ans environ , douée de beaucoup d'esprit, d'un commerce fort doux et pleine de gaîté. Ainsi partagé, Piron ne pouvait manquer d'être heureux et il le fut. Pour la première fois , il sentit les douceurs d'un intérieur, et le bonheur d'être à l'abri de l'inquiétude. Ce fut au milieu de cette tranquillité domestique qu'il composa la tragédie de Feruand-Cortès , le dernier de ses ouvrages dramatiques , que le public goûta peu ; non qu'il fût indigne de l'aviteur de la Métromanie, mais parce que le public sévère et difficile veut plus que deux ou trois tirades, plus que deux ou trois belles scènes dans une œuvre en cinq grands actes. Il eût été facile à Piron de corriger les passages faibles , d'effacer des parties de scènes trop longues ou sans couleurs : on le lui conseillait à l'exemple d'un des premiers poètes d'alors qui , lui disaient ses amis , refondait des actes entiers: Parbleu , messieurs , je le crois bieji , il tra-

' Production galante de la jeunesse de Montesquieu.

'vaille en marqueterie , et moi je jette en bronze. C'était ici plutôt une épigramme contre son ami du Parnasse qu'un trait de vanité; pe sonne n'était plus modeste que lui.

Le bonheur domestique de Piron ne dura pas long-temps, sa femme malade et bientôt frappée d'apoplexie devait mourir bien avant lui. Secondé de sa nièce , Piron ne voulut pas que d'autres soignassent sa femme qu'il eut la douleur de perdre après une union de peu d'années.

Elle n'avait pas joui long-temps d'un petit accroissement à la fortune de son mari , auquel uu bienfaiteur, M. de Lassay, que Piron ne connut jamais, avait constitué une rente viagère de six cents francs. Mandé chez le notaire Doyen, on lui présente l'acte qu'il refuse tout naturellement de signer malgré l'injonction , alléguant qu'il n'avait pas déposé d'argent , et qu'au surplus il n'a pu le faire , n'en ayant pas et surtout en si grande quantité. \ous êtes bien monsieur Alexis Piron , auteur de la Métronianie. — Oui, monsieur. — Et bien , signez. On ne vous mande ici que pour cela et pour recevoir d'avance, le premier trimestre de votre rente viagère.

Au sortir de chez le notaire , le pauvre Piron, encore tout ému, courut chez tous ses grands amis et protecteurs , toujours si pleins de bienveillance pour lui , ce furent peines inutiles , jamais Piron ne put rien découvrir , il en fut quitte

jMuu adresser en vers , foule sa ik (tiiiKiissance à >ui> hieiiraileiir anonyme.

JNous arrivons au dernier iiioident rcmarqualili' dans la vie de Piron, si fécond en bons mots ri bonnes épigrammes , sortis de sa plume ou de sa bouche , et auquella cour de Louis XV ne fut jKis étrangère; nous voulons parler de son litre ir;ir;uléinicien, tant de fois postulé parlui ou pour bi; , et toujours sans succès : aussi Piron s'est-il ciiij)ressé de faire, avant de mourir , répitaplit; suivatite:

Ci-gît Plioii qui De fut rien , Pas'mécne académicien.

En 1750, Piron avait alors Gi ans, la îuortdf l'abbé Terrasson laissait un fauteuil vacant : Piron postula, ses amis s'employèrent, niais l'abbé de la Bleterie fut élu. Le roi, mécontent de ce choix , refusa son consentement. Nouvelle élection : Piron postula de nouveau. Cf j)eudanl , quelques propos étant parvenus à ses oreilles, il vciiait d'envoyer son désistcuicnt , lorsqu'on lui apporta une lettre de l'évéque de r?lirepoix , adressée à l'académicien Sallier, pour que celuici engageât Piron à le donner. Bien lui eu avait pris.

On était alors si persuadé de sa nomination , que le directeur de l'Académie lui conseilla de piéparer son dis'jours de réception. Ne vous iii7

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quiélez pas tic cette corvée, ré|ioiidit Piroii eu riant ; nos deux discouis sont déjà faits , ils seront prêts du jour au lendemain démon élection. -T— Comment cela? — Yoici comme. — Je me lèverai, j'ôlerai mon chapeau, puis h haute et intelligible voix, je dirai : Messieurs, grand merci ; et vous, sans m'oier votre chapeau, vous me répondrez : — Monsieur, il n'y a pas de quoi. — Cette plaisanterie, et mille autres faites sur le corps des /\o , qui , disait Piron, avait de l'esprit , comme quatre, a pu bien être alors la cause de f son exclusion ; il fut donc encore repoussé.

Trois ans après, en mai 1773, M. Languet, archevêque de Sens, mourut. Nouvelle place vacante à l'Académie : nouvelles démarches de Piron , encouragé par ses amis et protecteurs de se mettre sur les rangs pour la troisième fois. — Jusqu'ici ses ennemis ne s'étaient pas rappelé l'Ode à Priape ; ils s'en emparèrent aussitôt comme d'une arme redoutable contre son auteur, pour l'éloigner pour jamais de l'Académie. — Cette oeuvre de la jeunesse de Piron fut de nouveau mise au jour et publiée par tout ; on porta cette pièce de vers à l'évêque de Mirepoix , qui , surle-champ, et l'Ode à la main, se présenta chez le roi , eî osa lui en faire entendre la lecture entière. — Cette démarche eut tout le succès qu'on en atîciidait. NéanmoÏHS la marquise de Pompadour , aupiès de laquelle Monlesquiou , ami de

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Piron , ?e rendit pour plaider la cause de son confrère, comme il l'appelait, ayant sollicité Louis XV , le monarque demanda ce que pouvait valoir une place à l'Académie, et lui accorda sur sa cassette luie pension annuelle de 1,000 francs.

A cette faveur royale se joignit un honneur que l'Académie n'avait encore rendu à personne ; elle lui députa quatre de ses membres, Macran, Mirabeau , l'abbé du llesnel etDuclos, pour témoigner à Piron l'intérêt qu'elle prenait à la grâce que le roi venait de lui accorder.

Les obstacles qui avaient éloigné Piron de l'Académie de Paris , n'empêchèrent pas celle de Dijon de l'adopter dans son sein. Il y fut reçu le 1 1 juin l'jôa.

Sensible à cet honneur, il conçut , mais trop tard , et dans un temps qu'il était presque aveugle, le dessein de faire l'éloge des hommes illustres de sa province, parmi lesquels il comptait avec orgueil, les Bouhier, les La Monnoie , les Crébillon, les Buffon. — Il ne fit qu'ébaucher cet ouvrage. Fier de l'état d'homme de lettres, il s'en était toujours fait une haute idée. — Un jour , se trouvant à la porte d'un grand seigneur , comme celui-ci reconduisait une personne de qualité. — Passez , Monsieur, dit le maître de la maison à la personne qui s'arrêtait par politesse; passez , ce n'est qu'un poète. — Puisque les qualités sont

connues, rcparlil Piioii , je picmls mou laiig. Et il passa le premier.

Entièi'einent privé de la vue dansles dernières îiîinées de sa vie , sou seul plaisir était qu'on le vint voir, et de causer des heures entières avec ses amis, qu'il égayait toujours par sou es])rit caustique et enjoué.

Entouré des soins les plus assidus que lui prodiguait sa nièce, il était heureux , et se consolait de la privation delà kunière. Une chute fâcheuse qu'il fit à la fin de l'année 1772, vint Irouhlcr ce tranquille bonheur, et hûler la fin de sa carrière. Sa nièce , qui était mariée depuis trois ans, avait caché, par délicatesse ou j)ar crainte, son mariage à son oncle. IMais elle fut bien étonnée de s'entendre appeler par son nom de femme, lors de la lecture du testament de Piron, qui lui avait toujours caché qu'il connut son mariage. Des motifs particuliers pouvaient avoir engagé cette fille à garder son secret ; Piron l'avait ainsi jugé , et en lui laissant par testament tout ce qu'il possédait , il voulait, sans s'arrêter sur cette conduite mystérieuse, la récompenser de l'entier sacrifice qu'elle avait fait de sa liberté pour lui.

Piron mourut le 21 janvier 1773, âgé de 83 ans 1/2.

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