SCÈNE Vï
DAMIS, MOINDOR.
MONDOR , rendant une lettre à Damis.
Ahl grâce au ciel, enfin je vous déterre! Je vous cherche, monsieur, depuis huit jours entiers, Et de Paris cent fois j'ai fait tous les quartiers. J'ai craint au bord de l'eau vos visions cornues, Que, cherchantquelque rime, et lisant dans les nues, Pégase imprudemment, la bride sur le cou, jN'eùt voiture la muse aux filets de Saint-Clou.
DAMIS, resserrant la lettre gu^il a lue. Oh! oh! bon gré, mal gré, voici qui me relarde-
ACTK I, SCENIC VI. C9
mONDOR.
Écoutez donc, monsieur : ma foi, prenez -y garde' Un beau jour. ..
DAMIS
Un beau jour, ne te tairas-tu point?
MOXDOR.
A Totre aise! après tout, liberté sur ce point. Enfin quelqu'un m'a dit qu'ici vous pouviez être. Mais personne, monsieur, ne veut vous y connaître; Et, dans ce vaste enclos que j'ai tout parcouru, Je vous manquais encor, si vous n'eussiez paru.
D.MHIS.
De mes admirateurs tout cet enclos fourmille : Mais tu m'as demandé par mon nom de famille?
MONDOR
Sans doute. Comment donc aurais-je interrogé?
DAMJS.
Je n'ai plus ce nom-là.
MONDOR
Vous en avez cbangé !
DAMlS.
Oui, j'ai depuis buit jours imité mes confrères. Sous leur nom véiitable ils ne s illustrent guères.j et parmi ces messieurs c'est l'usage commun De prendre un nom de terre, ou de s'en forger un.
MONDOR
Votre nom maintenant, c'est donc?
DAMIS
De l'Empirée.
Et j'en oserais bien garantir la durée.
MONDOR
De 'Erapirée? Ouidà! u'ayant sur rborizon.
70 L\ METhOMANIE.
IVi feu ni lieu qui puisse allonger votre nom.
Et ne possédant rien sous la voûte céleste ,
Le nom de l'enveloppe est tout ce qui vous reste.
Voilà donc votre esprit devenu grand terrein.
Mais quand il va là-haut lui seul à sa campagne ,
Que le corps, ici-bas, souffre qu'on l'accompagne.
DAMIS
Et crois-tu donc qu'un hommeàtalens, tel que moi Puisse régler sa marche, et disposer de soi? Les gens de mon espèce ont le destin des belles. Tout le monde voudrait nous enlever comme elles. Je me laisse entraîner chez monsieur Francaleu , Par un impertinent que je connaisssais peu. C'est lui qui me présente; et, dupe du manège. Je sers de passe-port au fat qui me protège. On tenait table encor. On se serre pour nous. La joie en circulant me gagne ainsi qu'eux tous. Je la sens : j'entre eu verve; et le feu prend aux
poudres.
Il part de moi des traits , des éclairs , et des foudres, J'ai le vol si rapide et si prodigieux, Qu'à me suivre on se perd, après moi , dans les cieux : Et c'est là , qu'à grands cris je reçois des convives Ce nom qui va du Pinde enrichir les archives.
MONDOR
Qui va nous appauvrir , à coup sûr, tous les deux.
DAMIS
Ensuite un équipage et commode et pompeux Me roule, en un quar t-d'heure, à ce lieu de plaisa nce, Où je ris, chante, et bois : le tout, par complaisance.
MONDOR
Par complaisance, soit. Mais vous ne savez pas^
ACTR I, SCENE VI. 71
I quoi?
MONDOR
Pendant qu'aux champs vous prenez vos ébats, La fortune, à la ville, eu est un peu jalouse. Monsieur Baliveau...
DAMIS
Heim ?
MONDOR
Votre oncle de Toulouse...
DAMIS
.'\ près ?
MONDOR
Est à Paris.
DAMIS
Qu'il y reste.
MONDOE.
Fort bien.
Sans croire, sans vouloir que vous en sachiez rien.
DAMIS
Pourquoi donc me le dire?
MONDOR
Ah ! quelle indifférence !
Et rien est-il pour vous de plus de conséquence ? Un oncle riche et vieux dont votre sort dépend ; Qui du bien qu'il vous veut sans cesse se repent; Prétendant sur son goût régler votre génie; De vos diables de vers détestant la manie; Et qui, depuis cinq aus bien comptés, Dieu merci, Pour faire votre droit , nous pensionne ici ! Attendez-vous, monsieur, à d'horribles tempêtes. Il vient, incognito, pour voir où vous en êtes. Peut-être il sait déjà que, vous donnant l'essor.
72 LA MKTROMANIE.
Vous n'avez pris icî d'autre licence encor
Que celles qu'ilcraignait,etque,dans vos rubriques,
Vous nommez, entre vous, licences poétiques;
Ah! monsieur I redoutez son indignation.
Vous aurez encouru l'exhcrédation.
Ce motdoit vous toucher , ou votre âme est bien dure.
DAMis , lui donnant un papier.
Mondor, porte ces vers à l'auteur du Mercure.
MONDOR , refusant de le prendre.
Beau fruit de mon sermon !
DAMlS.
Digne du sermonuenr.
MONDOR
Et que doit nous valoir ce papier?
DAMIS
De l'honneur.
MONDOR, secouant la télé.
Bon! de l'honnenrl
DAMlS.
Tu crois que je dis des sornettes? MONDOR. [dettes,
C'est qu'on n'a point d'honneur à mal payer ses Et qu'avec celui-ci vous les paierez très-mal.
DAMIS
Qu'un valet raisonneur est un sot animal ! Eh ! fais ce qu'on te dit.
MONDOR
Aussi, ne vous déplaise, Vous en parlez, monsieur, un peu trop à votre aise. Vous avez les plaisirs; et moi, tout l'embarras. Vous et vos créanciers, je vous ai sur les bras. C'est moi qui les écoute , et qui les congédie-