LE TEMPLE DE MEMOIRE, POÈME ALLÉGORIQUE
Morlalia facla peiibuiit.
Bien au-dessus de la voûte ctoilée ,
Où le premier crut lire Galilée ;
Bien |«ir-delà les tourbillons nombreux ,
IS'ouvellemeut éclos du cerveau creux
D'un philosophe , honneur de l'Armorique;
l.oinde tout ciel plat, ovale, ou sphérique,
io6 POEMES
Est un espace infiniment plus grand
Que n'est celui que l'univers comprend :
Espace tel que le grand Alexandre,
Au long , au large , eût eu de quoi s'étendre ,
Lui qui n'étant à Taise en nul endroit,
Dans l'Elisée est encore à l'étroit.
Vrai Paradis , source unique et féconde, Où sont à choix tous les biens de ce monde; Où la puissance est unie au désir ; Où le dégoût ne suit point le plaisir ; Où l'avarice; au Pérou mécontente.
Là d'un seul Irait éteint sa soif ardente : L'ambitieux lui-même y fait son sort :
L'amant jamais n'j' lente un vain effort ; Dès qu'il lui plaît, du berger l'heure y sonne, Sitôt qu'il tinte , Amour y carillonne : Bref, en ce lieu , prre de Jupiter , Ton siècle d'or en serait un de fer.
Une guenon veut-elle être une Hélène, La buse un aigle, ou le lâche unTurenne? Qu'il se transporte en cet espace heureux. C'est plutôt fait qu'il n'a dit , je le veux Yoilà d'abord Bavius un Virgile, Mégère un Astre, etThersite un Achille : Vous convoitez tout l'or de Koulican, Ou les honneurs divins du Vatican , Ou du sérail la friande assemblée :
Venez ici : vous devenez d'emblée, Tout en entrant , et dès le premier pas.
Le Grand-Seigneur; le Saint-Père, et Thamas ; Vivez comblé de biens , d'aise et de gloire ,
Que j'aille là ! me répond quelqu'un, voire
Qui le pourrait? O toi , qui que tu sois , Qui m'interromps, n'y viens-tu pas cent fois? Qui? moi ! Toi-même , ainsi que nous, sans cesse Tu viens du lieu caresser la déesse.
Quelle déesse? Extravagues-tu? Non.
C'est bien la tienne , et Chimère est son nom , Comme l'espace , à ne te plus rien taire, Chez nous s'appelle espace imaginaire.
L'inepte , ainsi que Ihomme de savoir , Souvent est là sans s'en apercevoir.
Quand l'agréable et docte Fontenell^ Des mondes fit la carte universelle ; Ce monde-ci , bien que très-habité , Echappa seul à la pluralité :
Et le plaisant, c'est que dans le temps mémo Où sa lunette épuise le système, Et qu'il omet uniquement ce lieu , L'observateur était tout au milieu.
Or , ce lieu vaste autant que la pensée. Où sur l'autel la Chimère est placée , Outre son temple, en renferme encore un, L'écucil brillant des fous hors du commun. Le dieu Momus l'élevant à sa gloire, L'intitula le Temple de Mémoire.
Lui-même en fut l'architecte savant.
Il prit pour sol un sable très-mouvant : Matériaux disposés à sa tète :
Le frêle en bas et le solide au faîte. Ordre , goût, plan, tout dispute au terrain L'honneur du sceau de sa burlesque main.
De porcelaine éminentes colonnes , Bases de laque , et sveltes et mignones.
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De filigrane élégaus chapiteaux , Frises d'émail , corniches <le cristaux y Coupole d'or, laulernc élabourée De fin acier, d'où s'élève arborée Une escarbouclc éclairant l'horison, Globe , au-dessus duquel est un blason, Alléchant l'iionime en qui vanité règne; Car au bon vin s'il ne faut point d'enseigne, INoloire il est qu'au mauvais qu'il en faut. Donc pour enseigne, à ce temple fallot, Pend de laurier une branche en couronne , Qui gentiment de sinople environne Un champ d'azur, où ce mot est jeté En lettres d'or : a l'immortalité.
Ce n'est Je tout : faisant de la lanterne Un minaret , en vrai dieu qui nous berne , Au préalable ayant donné du cor , De tout la haut ayant pris son essor; Momus s'écrie : à moi , race divine; Venez , esprits de céleste origine , Venez graver ici vos noms fameux , Pour que le temps ne morde plus sur eux.
A cet appel un chacun s'évertue :
On vole au temple , on s'y porte, on s'y tue; Chacun se croit l'homme rare et divin ; Et le plus sot , sans faute , est le plus vain. Quand au milieu de la nuit la plus sombre , Des lampions et des torches sans nombre , Pour quelque fête allumés à grands frais, Ornent de feu la face d'un palais; Pour les rayons de l'amant de Climène, Pour le soleil prenant ce phénomène ,
Va feu luisant viennent les papillons Se griller vifs , et cheoir à millions. L'omI ébloui fie la splendeur du dôme, A l'hameçon tendu par le dieu Morne , Tels , et plus fous viennent se rendre à tas, Et pèle-mèle, humains de tous étals, Vous en verriez de toutes les étoffes : Princes, guerriers, poètes, philosophes, Peintres, pédans, maçons, musiciens, ^ oire bien pis : guimbardes et vauriens ; Oui ; Phriné même, et l'infâme Erostrate, Ainsi qu'Homère, Alexandre et Socrate , ^ iennent au temple à pas irréguliers, Et de leurs noms barbouillent les piliers. Jugez du reste, et si la foule est belle • Jérusalem . Lorette et Conipostellc-, Rome et la i\Iecque ont moins de Pèlerins. Et de ferveur ne les ont pas si pleins. Fainéantise a mis sur les guenilles Plus d'une fois la cape et les coquilles. Au lieu qu'ici tout se voue au labeur : La caravane a le voyage à cœur.
A ses côtés marchent de compagnie La faim , la soif, le danger, l'insomnie. Le chaud, le froid , la misère et la mort. Le tic précède, et reste le plus fort. Il faut le suivre ou mourir à la peine : Aussi fait-on. Cuistre ni capitaine Ne s'en dément; on meurt à mi chemin , Ou l'on s'affiche aux j'eus dn genre humain. Où courez-vous? insensés que vous êtes!
Quelle vapeur a dérangé vos têtes?
PiRON. T. II. 7
Il» POEAIES
S'écrie en vain le bon sens délaissé-:
A vos aïeux appartint le passé;
Que le présent soit votre espoir unique,
Abandonnez l'avenir chimérique
A vos neveux; il ne peut être à vous.
Vous prétendez franchir le temps jaloux ,
Et le braver ; cependant son passage
A chaque instant le venge , ou vous outrage ;
Des Ris, des Jeux , la troupe a déjà fui ;
L'Amour s'envole, et Bacchus après lui
Disparaîtra sans que votre manie
Leur ait permis d'égayer votre vie.
Sous vos travaux , et sous la faulx du temps ^
Tomberez-vous comme la fleur des champs,
Le soir éclose, et la nuit écrasée ,^
Avant qu'elle ait joui d'une rosée?
Qu-e mon flambeau vous éclaire au besoin.
Ouvrez les yeux, vous croyez voir de loin
L'Olympe ouvert ; ce ne sont que des nues.
Propos en l'air, et paroles perdues!
L'homme de guerre impatient du frein , La gloire en tête , et le glaive à la main , Frappe, renverse, et fait la sourde oreille. Survient la mort qui lui rend la pareille; Sourde à son tour, elle frappe; il périt Long-temps avant que son nom soit inscrit. L'historien, pèlerin moins bizarre Mais cou moins fou ,de ce nom-là s'empare ; Et ce nomli'i, dans le joyeux pourpris , Pour accolade, avec le sien est mis.
3i'amuserais-je à détailler la foule Qui s'introduit , s'enregistre , s'écoule ^
ET CONTLS.
Et disparaît, J'aurais plutôt compté Les moucherons qui piquent en été, Et dont le nord d'un sonfle nous délivre. Suffit que tout meurt très-sùr de vivre. Tel s'est muni, pour laisser-là son nom , Du fier burin ; tel du simple ciayon ; Tel on élpve ; et tel autre on écrase ; Tel de plain pied s'inscrit contre la base ; Tel écbafaude , et pend son écrileau A la colonne-, un fou, du chipiteau Monte à la fris» ; un autre à la coupole ; Jusqu'au pinacle enfin quelqu'autre vole A la faveur du quadrupède ailé Sur qui je n'ai que trop caracolé ; Descendons-en , et finissons. A peine De tous ces noms la basilique est pleine, Que près de là fend l'air , à point nommé, L'antique oiseau , le vieil ogreemplumé, Pour qui mille an? ne sont qu'une minute, Par qui tout naît, croît, décline, culbute ; Et qui planant au sein de l'infini A tout l'espace est pleinement uni.
Le temps enfin , du seul vent de son aile , Des glorieux jette la citadelle Dans le Léthé , dont le gouffre béant Sert de passage et de porte au néant.
Lors dans l'Olympe il n'est dieu qui ne rie De la sottise et de la momerie.
Qui que tu sois qui m'auras entendu , Ris, mange , bois , le piège est retendu. Du dieu moqueur le cri nous importune : Faisons les sourds : c'est le traître Neptune ,
lie POEMES
Qui dans le caliiio invile à navi},'uer. Et toi fini sais plaire autant qu'obliger^ Don*, la belle âme en qualité excelle , Dont le génie en tout genre étincelle, Qui fais le bien et le beau tour-à-tour, Sans exiger ni gloire ni retour, Sans que ton nom, à l'aide du !\Iercure, Dans Moreri de se nicher ail cure; Sans autre vue, après avoir l)ien fait, Que le plaisir de t'ètre satisfait; De ces vers ci reçois la dédicace, Ami Salley, leur morale efficace De ton esprit a passé dans le mien :
Etre, c'est tout; avoir été n'est rien.