‹ uvres choisies de Bernardin de Saint-PierreChapitre 3 sur 38 · LETTRES · texte numérisé non relu

LETTRES

De Lorient, le 4 janvier 1768.

J'ai vu en Bretagne quantité de terres incultes. Il n'y eroît que du genêt , et une plante à fleurs jaunes qui ne paraît composée que d'épines : les paysans l'appellent lande ou j an ; ils la pilent, et la font manger aux bestiaux. Le genêt ne sert qu'à chaufferies fours : on pourrait en tirer un meilleur parti, surtout dans une province maritime. Les Romains en faisaient d'excellents cordages , qu'ils préféraient au chanvre pour le service des vaisseaux. C'est à Pline que je dois cette observation; on sait qu'il commanda les flottes de l'empire.

Ne pourrait-on pas, dans ces landes , planter avec succès la pomme de terre , subsistance toujours assurée, qui ne craint ni l'inconstance des saisons , ni les magasins des monopoleurs ?

L'industrie parait étouffée par le gouvernement aristocratique, ou des états. Le paysan, qui n'y a point de représentants, n'y trouve aucune protection. En Bretagne, il est mal vêtu , ne boit que de l'eau , et ne vit que de blé noir.

La misère des hommes croît toujours avec leur dépendance. J'ai vu le paysan riche en Hollande , à son aise en Prusse , dans un état supportable en Russie, et dans une pauvreté extrême en Pologne : je verrai donc le nègre , qui est le paysan de nos colonies, dans une situation déplorable. En voici, je crois , la raison. Dans une république il n'y a point de maître , dans une monarchie il n'y en a qu'un ; mais le gouvernement aristocratique donne à chaque paysan un despote particulier.

De la liberté naît l'industrie. Le paysan .suisse est ingénieux, le serf polonais n'imagine rien. Cette stupeur de Fànoe, plus propre que la philosophie à supporter les grands maux, paraît un bienfait de la Providence. Quand Jupiter, dit Homère, réduit un homme à V esclavage, il lui ôte la moitié de son esprit.

Passez-moi ces réflexions. Il est difficile de voir de grandes misères , sans en chercher le remède ou la cause.

Vers la Basse-Bretagne, la nature paraît en quelque sorte rapetissée. Les collines, les vallons , les arbres , les hommes et les animaux y sont plus petits qu'ailleurs. La campagne, divisée en champs de blé , en pâturages entourés de fossés et ombragés de chênes , de châtaigniers et de haies vives , a un air négligé et mélancolique qui me plairait , sans la saison , qui rend tous les paysages tristes.

On trouve , en plusieurs endroits, des carrières d'ardoises, de marbre rouge et noir, des mines de plomb mêlé d'un argent très-ductile. Mais les véritables richesses du pays sont ses toiles, ses fils et ses bestiaux. L'industrie renaît avec la liberté , par le voisinage des ports de mer. C'est peut-être le seul bien que produise le commerce maritime, qui n'est guère qu'une avarice dirigée par les lois. Singulière condition de l'homme , de tirer souvent de ses passions plus d'avantages que de sa raison !

Le paysan bas-breton est a son aise. Il se regarde comme libre, dans le voisinage d'un élément sur lequel tous les chemins sont ouverts. L'oppression ne peut s'étendre plus loin que sa fortune. Est-il trop pressé , il s'embarque. Il retrouve, sur le vaisseau où il se réfugie , le bois des chênes de son enclos , les toiles que sa famille a tissues , et le blé de ses guérets, dieux de ses foyers qui l'ont abandonné. Quelquefois dans l'officier de son vaisseau il reconnaît le seigneur de son village. A leur misère commune , il voit que ce n'est qu'un homme, souvent plus à plaindre que lui. Libre sur sa propre réputation, il devient le maître de la sienne; et , du bout de la vergue où il est perché , il juge, au milieu du feu et de Forage , celui qu'aux états il n'eût osé examiner.

De Lofient, le 20 février 1788.

En traversant Lorient , nous avons vu toute la place couverte de poisson : des raies blanches, violettes , d'autres toutes

hérissées d'épines ; des chiens de mer, des congres monstrueux qui serpentaient sur le pavé; de grands paniers pleins de crabes et de homards ; des monceaux d'huîtres , de moules, de pétoncles; des merlus, des soles, des turbots... enfin une pêche miraculeuse, comme celle des apôtres.

Ces bonnes gens en ont la bonne foi et la piété . quand on pèche la sardine , un prêtre va avec la première barque , et bénit les eaux. C'est l'amour conjugal des vieux temps : à mesure qu'ils arrivaient , leurs femmes et leurs enfants se pendaient à leurs cous. C'est donc parmi les gens de peine que l'on trouve encore quelques vertus ; comme si l'homme ne conservait des mœurs qu'en vivant toujours entre l'espérance et la crainte.

Cette partie de la côte est fort poissonneuse. Les mêmes espèces de poissons y sont, pour la plupart, plus grandes qu'aux autres endroits } mais elles sont inférieures pour le goût. On m'a assuré que la pêche de la sardine rapportait quatre millions de revenu à la province. Il est assez singulier qu'il n'y ait point d'écrevisses dans les rivières de Bretagne; ce qui vient peut-être de ce que les eaux n'y sont pas assez vives.

A bord du Marquis de Castries, le 3 mars 1768, à onze heures du matin.

Je n'ai que le temps de vous faire mes adieux ; nous appareillons. Je vous recommande les cinq lettres incluses ; il y en a trois pour la Russie, la Prusse et la Pologne. Partout où j'ai voyagé, j'ai laissé quelqu'un que je regrette.

Mais le vaisseau est à pic. J'entends le bruit des sifflets, les hissements du cabestan , et les matelots qui virent l'ancre... Voici le dernier coup de canon. Nous sommes sous voiles . je vois fuir le rivage , les remparts et les toits du Port-Louis. Adieu, amis plus chers que les trésors de l'Inde!,.. Adieu, forêts du nord , que je ne reverrai plus ! Tendre amitié ! sentiment plus cher qui la surpassiez ! temps d'ivresse et de bon

heur qui s'est écoulé comme un songe! adieu!... adieu!.. On ne vit qu'un jour, pour mourir toute la vie.

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