LIVRE IV
1 Prognè , sanglante eneor da meurtre de ton fils. L'hirondelle porte des marqnes rouges sur la poitrine , c'est ce qni a fait imaginer la fable de Progné.
> Ainsi , lorsqu'aa printemps développant ses ailes , Le noayeaa roi conduit ses peaplades nouvelles. . .
On sait actuellement que c'est une reine et non pas un roi. Swammerdam a disséqué des mères abeilles dans le temps de leur ponte , et leur a trouvé l'ovaire rempli d'une quantité prodigieuse de petits œufs, dont plusieurs pouvaient se distinguer à la simple vue, sans le secours de la loupe. H. Maraldi les a observées dans le temps même de leur ponte , et H. de Réaumor les a surprises dans des moments plus décisifs encore.
3 Un sac plus onctueuK que la gomme des bois.
C'est la propolis , nom qui a été donné par les anciens , et que les modernes lui ont conservé. Cette matière est différente de la cire et du miel ; c*est une résine extrêmement visqueuse, d'un brun rougeâtre , qui répand communément une odeur agréable lorsqu'elle est échauffée, et qui se dissout facilement dans l'esprit-de-vin et l'huile de térébenthine : elle varie pour la consistance et pour la couleur, qui est plus ou moins foncée, et pour l'odeur, qui est plus ou moins aromatique. Les anciens , à qui ces différences n'avaient point échappé, reconnaissaient trois sortes de propolis, auxquelles ils avaient même donné des noms. La première, qui était noirâtre , et la plus amëre au goût , ils la nommaient comosis ; la seconde sorte , qui avait beaucoup moins de consistance , ils Pavaient appelée pissoceros ; et ils avaient réservé le nom de propolis pour la troisième espèce , qui était moins visqueuse que les deux autres, et se rapprochait davantage de la nature de la cire. On ignore quels sont les plantes et les arbres qni fournissent cette matière aux abeilles , et jamais on n*a pu les trouver occupées à cette récolte : il parait cependant que cette découverte ne se' rait point dif^ile à faire.
C'est à boucher les crevasses de leur habitation que les abeilles emploient communément la propolis. Cependant dans des occasions particulières, elles savent en faire un usage qui prouve l'étendue de leurs vues et les ressources de leur esprit. H. Maraldi vit un jour un gros limaçon qui eut l'imprudence d'entrer dans une ruche : aussitôt l'imbécile animal fut expédié par les mouches. Hais ce n'était point là le plus dirfîcile : il s'agissait de transporter au dehors le cadavre, dont l'odeur aurait pu les infecter par la suite. C'était une masse énorme, toutes les forces de nos petites abeilles réunies ne pouvaient la soulever : locas était embarrassanL Dans une circonstance aussi critique, elles eurent recours à leur propolis , dont elles masquèrent le corps de leur ennemi mort , et rembaumèreut «Mnme une momie.
Dans rhistoire des animaux^ les faits généraux qui appartiennent à l'espèce entière, qui sont copiés fidèlement par toutes les générations qui se succèdent, et qtii se renouvellent perpétuellement avec une régularité invariable, ne soift pas ceux qui prouveraient le plus en faveur de leur intelligence. La régiflarité metnede ces actions devient suspecte : on croit y entrevoir une sorte de nécessité, de mécanisme aveugle ; et notre raison, qui est si changeante , si capricieuse et si déréglée , nous ne sommes point portés à la reconnaître dans des mouvements aussi constants et dans des opérations aussi uniformes. Ce qui fait le plus d'honneur à l'industrie des animaux, ce sont, pour ainsi dire, leurs anecdotes secrètes, les faits particuliers, les événements rares et imprévus, qui supposent une réflexion subite, une détermination prompte : et si l'on avait un certain nombre de faits pareils, recueillis avec soin, et vérifiés avec scrupule, la fameuse question du machinisme des bêtes ne tarderait pas à être décidée.
* Loin de là sur le feu fois rougir l'écreTiMe.
n ne faut pas faire grande attention aux conseils qne Virgile donne ici. II est à croire que le vif attachement qu'ont inspiré les abeilles a pu mettre quelquefois de l'excès et d^ la timidité dans les précautions que Ton a prises pour les conserver. Il est prouvé maintenant que les vapeurs du limon , tontes les odeurs fortes , celle du fumier , de l'urine même , leur conviennent. Vraisemblablement celle des écrevisses brûlées ne leur serait pas plus funeste : cependant je n'en ai point de certitude; et il est fort étonnant qu'aucun de ceux qui ont écrit l'histoire des abeilles n'ait pris la peine de faire cette épreuve.
& Défends à l'if impur d'ombrager leur maison.
C'est ce qu'on observe encore en Languedoc, où l'on éloigne des ruches non-seulement l'if , mais le tithymale , la jusquiame, la ciguë , et en générai toutes les plantes amères et vénéneuses , dont le suc donnerait au miel une mauvaise qualité. On peut se rappeler que dans la fameuse retraite des Dix-mille les soldats grecs, ayant mangé, auprès de Trébisonde, une quantité de miel considérable , éprouvèrent pendant plusieurs jours les crises les plus violentes , qui les mirent aux dernières extrémités. M. de Tonmefort, qui s'est transporté sur les lieux, dans ses voyages du Levant, croit avoir reconnu la plante dont les abeilles avaient tiré un miel aussi funeste. Elle est de l'espèce de celles que les botanistes appellent d'un nom bien barbare, cfiamœrododrendon.
* Bientôt abandonnant les rncbes maternelles...
C'est un grand événement que la sortie d'un essaim , et pour les propriétaires des mouches, dont les essaims sont le principal produit, et pour les abeilles, qui abandonnent leur patrie, leurs foyers, une ville toute bâtie, pour aller former un établissement tout nouveau dans une demeure totalement inconnue. Cet événement s'annonce par plusieurs signes extraordinaires : un bourdonnement plus fort et plus continu dans l'intérieur de la
DEULLE. ï®
218 LES GÉORGfQU£S.
ruche ; rinterrnption de presque toi» les travaux pendant on jour <&d deux qui précèdent rémigratlon ; et Tagitation tumultueuse des mouches qui se rassemblent en foule à la porte, s'y entassent les unes sur les autres, forment une grosse masse de groupes très-épais, et semblent préluder, par tous ces mouvements fré((uents, au mouvement général qui doit ébranler un partie de la nation. Les essaims prennent l'essor en différents temps de l'année , suivant que les chaleurs sont plus ou moins fortes , le temps plus ou moins serein , les fleurs du cant(m plus ou moins précoces ; et à différentes heures du jour, suivant que la ruche est plus ou moins exposée ab midi ou au nord, au levant ou au couchant. Cependant, dans ce climat il est rare quMls se déterminent à sortir plus tôt que la mi-mai, et plus tard que la roi-juillet Pour l'heure du jour , c'est communément depuis dix à onze heures du matin jusqu'à trois heures après midi, lorsque le soleil est dans sa plus grande force , et que sa chaleur augmentant celle qu*a pro« duite le grand nombre des abeilles, leur rend leur demeure insupportable.
Pour que les essaims se mettent en marche , il faut quUls soient accompagnés d'une reine qui ait été fécondée , et qui puisse perpétuer le nouvel état Toutes les fois que différents accidents auront fait périr les reines qui devaient conduire la nouvelle colonie, il n'y aura plus d'émigration, et les abeilles s'obstineront à rester dans leur ancienne demeure , quoiqu'elle soit devenue trop étroite pour contenir le grand nombre des habitants. Alors on n'a point d'autres ressources que de leur donner ce qu'on appelle des hausses; ce sont des cercles de la même matière et du même diamètre,' dont on élève et agrandit leurs paniers : en augmentant ainsi l'étendue de leur logement, on prévient les inconvénients d'une popu» lation trop nombreuse , et on les met à portée de continuer leurs travaux.
Lorsqu'un essaim a pris enfin l'essor , il voltige pendant qudqne temps dans l'air avec une sorte d'irrésolution, et puis va s'abattre sur une branche d'arbre : alors on prépare une ruche qu'on a pris soin de frotter de mélisce ou de thym, et, secouant la branche, on fait tt>mber l'essaim dans la ruche.
Lorsqu'il s'élève assez haut pour qu'on puisse appréhender de le perdre, on lui jette du sable et de l'eau ; cette aspersion faisant l'effet de la pluie , que les abeilles redoutent , les force de descendre pour se fixer dans un endroit qui soit plus à portée. Il y a des pays où Ton suit encore l'usage des anciens, de frapper sur des chaudrons ou sur des bassins de cuivre. On croit imiter par- là le bruit du tonnerre, et retenir les essaims par la peur de l'orage ; mais nos naturalistes et nos écrivains économiques ont reconna et démontré l'insuffisance de ce moyen ; et la preuve en est que lorsque les abeilles sont dispersées aux champs pour leur récolle, on a beau les étourdir du bruit des chaudrons , on ne les en volt pas plus intimidées, va plus empressées à revenir.
Il est vraisemblable que cette pratique bizarre doit son origine à la superstition païenne , et à Tusage où l'on était, dans les fêtes de Cybèle , de frapper sur des bassins de enivre , en mémoire d'«n brait pareil qu'a-
▼aient fait les Coryi>antes en faveur de Jupiter. On sait que le vieux Saturne ayant la manie de dévorer tous ses enfants, sa femme Cybèle voulut au moins dérober celui-ci à sa fureur ; qu'elle le fit cacher avec soin dans uù antre du mont Ida, qu'on nommait Dictys; et qu'elle engagea les Corybantes, qui étaient ses ministres et ses prêtres, à faire autour du berceau de son fils un si beau tintamarre , que les cris de son enfant ne pussent point percer. On sait aussi que nos abeilles jouèrent, avec les Co-, rybantes , un grand rôle dans cette importante affaire ; que ce fut à leur miel que Jupiter dut la conservation de ses jours , et qu'elles eurent la gloire d'être les nourrices du plus grand des dieux. Il est bien étrange qu'un usage inutile, ridicule , fondé sur une tradition aussi absurde et aussi puérite, se soit conservé fidèlement jusqu'à nous, et que nos fermiers fassent encore tous les jours, sans le savoir, les honneurs du berceau de Jupiter.
7 Fais broyer en ces lieux la mélisse ou le thym.
Il y a dans le texte : Trita milisphyllay et cerinthœ ignobile gramen, La mélisse est une plante à plusieurs tiges, hautes d'une CQudée, carrées, dures , et aisées à rompre ; ses feuilles sont noirâtres , d'une odeur de citron, et d'un goût un peu acre. 11 y a plusieurs espèces de cérinthes dé> crites par les modernes ; il est probable que celle des anciens est celle qu'on appelle cerinthe Jiavo Jlore eusperior : c'est une des herbes les plus communes de ntalie et de la Sicile
' Mais lorsqae entre deux rois l'ardente ambitioa Allume les flambeaux de la dÎTision.» .
II y a du vrai dans ce que Virgile dit ici sur les dissenuons qui sont occasionnées par la pluralité des reines ; mais ce vrai se trouve mêlé de quelques erreurs, dont plusieurs appartiennent au philosophe Âristote, et les antres ne doivent être mises que sur le compte de la poésie.
Quand les essaims ont pris l'essor, il se trouve souvent plusieurs reines, et dans la ruche-mère qu'ils viennent de quitter, et dans la nouvelle où ils commencent à s'établir : alors le désordre se met effectivement parmi les abeilles , les ouvrages sont interrompus, et la paix et l'activité ne reviennent que lorsque les causes du trouble ont cessé, et que toutes les reines surnuméraires ont été mises à mort. On ignore si c'est la reinemère qui se charge de cette barbare exécution, ou si ce sont ses sujets qui s^écartent pour cette fois de leur amour inviolable pour leurs chefs , et le» sacrifient au repos de l'État. Ce qu'il y a de certain, c'est que le combat ne se livre jamais que dans l'intérieur de la ville , et tout le carnage se liorne à peu près à celui des reines surnuméraires. Ainsi la pompeuse des* cription de ces armées commandées par leurs rois , et de cette bataille sanglante qui se livre dans les champs de l'air, sont de l'imagination du poète, qui en cherchant à flatter les objets a manqué leur ressemblance.
L'unité d'une reine chez les abeilles est un point fondamental de leur gouTcrnemcnt , et un fait incontestable dans leur histoire. H de Réaumur
a plongé dans l'eau un grand nombre de roches, dans difTérents temps de Tannée ; et, après en avoir examiné toutes les mouches les unes après les antres, il n*a Jamais pu y découvrir qu'une seule mère. Le seul temps où il en paraît plusieurs, c'est au printemps, lorsque la nation s'est renouvelée par la fécondité de la reine-mère, et que les jeunes essaims ont besoin d'un nouveau chef. Ce fait , dont on ne peut douter , n'a pas été indiqué avec assez de précision et annoncé avec assez de confianoe.
En revanche, il nous ont donné une erreur de plus, pour une vérité qu'ils ont omise. Ils ont dit que les abeilles immolaient ceux de leurs chefs qui étaient les plus séditieux et les plus méchants. C'est faire anurément bien de l'honneur à la morale et à la politique des abeilles.
Il y a d^autres combats de ces peuples, qui sont plus sérieux et pins meurtriers que ceux qui se livrent à l'occasion de la pluralité des reines; c'est lorsqu'un essaim a l'injustioe ou Timprudence de se loger dans une ruche déjà occupée par un autre corps d'abeilles : alors il s'allume entre les deux partis une guerre très-opiniâtre, qui dure même plusieurs Jours : on combat sans relâche, et avec acharnemeut, depuis le matin Jusqu'au soir ; et le champ de bataille se trouve à la fin jonché de plusieurs milliers de morts.
Il est assez inutile de parler maintenant des petits combats particuliers qui se livrent fréquemment d'abeille à abeille , et qui se terminent assez souvent par la mort des deux champions : ce sont de petits faits i)eu intéressants , après les grands évén^ncnts dont nous avons fait le récit, et qui n'influent pas sur la fortune de la ruche , comme ces grandes guerres nationales qui emportent la moitié de ses halntants.
* Et dans an faible corps s'allame nn grand coorag^e. Ce vers est de M. Racine le fils.
I ** Il faut , comme les rois , distinguer les sujets.
La distinction des deux espèces d'abeilles est une chimère d'Aristote, qui n'a d'autre fondement que les différences que l'âge apporte dans la couleur de ces insectes. Les Jeunes abeilles sont grises, et même brunes; elles deviennent rougeâtres lorsqu'elles vieillissent.
Il Qui dompte l'ftpreté d'un Tin fongueux et dur. Les anciens mettaient du miel dans les vins forts. >' Arrache seulement les ailes de ses rois.
Ce précepte est-il bien praticable? Gomment prendre les rois? comment les choisir au milieu de cette foule de sujets? Cependant Columelle et Pline ont prescrit la même chose que Virgile. Columelle nous apprend comment on peut prendre le roi impunément: c'est, dit-il « en frottant sa main de baume. Hais la difficulté de le saisir ne subsiste pas moins. Cependant j'ai entendu dire à un de mes amis qu'il avait vu, près de Londres, une personne qui avait trouvé l'art d'apprivoiser les reines,
et par ce moyen de gouverner sans peine tout ce petit peuple religieux adorateur de ses souverains.
'3 Qae Priape, en ces lieux , é-carte avec sa faux...
Il y a dans le texte: HellesponUaci servet tutela Priapi. Priape était adoré principalenient à Lampsaque, ville bâtie sur l'Hellespont.
"** Si mon vaisseau , longtemps égaré loin du bord , Me se hâtait enfin de regagner le port , Peut-être je peindrais les lieux cbéris de Flore. . .
On sait que Rapin a saisi ce sujet présenté par Virgile'^. Cet ouvrage estimable le serait encore plus si les épisodes étaient moins froids.
>& Le narcisse en mes vers s'empresserait d'éclore.
D'après la description que les anciens nous ont donnée de leur narcisse , M. Martyn , botaniste anglais , croit le reconnaître dans le narcissus allas circulo purpureo , et dans une autre espèce , appelée narcissus albus circula croceo minor,
** Les roses m'ouvriraient leurs calices brillants.
U y a dans le texte hiferigue rosaria Pesti, La ville de Pspstum n'est plus aujourd'hui qu*un village appelé Pesti , dans la Lucanie, c'est-à-dire dans la Galabre. Ce pays était autrefois célèbre pour ses belles roses , qui croissent deux fois dans Tannée.
17 Je courberais le lierre et l'acanthe en berceaux.
J'ai déjà observé qu'il y avait deux sortes d'acanthe : l'un est un arbre d*Égypte , décrit par Théophraste ; Tautre est une plante de jardin , décrite par Dioscoride. C'est d'elle qu'il s'agit ici. Ses feuilles sont plus longues et plus larges que celles de la laitue ; elles sont divisées comme celles de la ro* quette , blanchâtres, épaisses , douces au toucher ; la tige est haute de deux coudées, épaisse d'un doigt, entourée , vers le sommet , de feuilles longues et épineuses, d^ù sort une fleur blanche : la semence est longue et jaune; les racines sont longues , mucilagineuses, rouges et gluantes. Tous les botanistes conviennent que cette plante est la même que celle qu'on cultive dans les jardins sous lé nom de branche ursine, EUe sert d'ornement dans l'ordre corinthien. Vitruve nous rapporte ce qui y donna lieu. Un panier, couvert d'une tuile , avait été placé, par hasard , sur une racine d'acanthe ; au printemps, la tige et les feuilles embrassèrent le panier, et > après 8*être élevées jusqu'au haut , furent repliées en bas par les rebords «les coins de la tuile. Callimaque , fameux architecte , passant par hasard , eu trouva le coup d*œil agréable , et imita ce panier dans une colonne qu'il bâUt à Corintbe. Effectivement, rien ne ressemble plus à un chapiteau d'ordre corinthien qu'un panier couvert d'une tuile, environné de feuilles d'acàntbe arrêtées et repliées par les coins de la tuile ; c'est peutêtre ce qui l'a fait appeler par Wr&ïe JUxi acanthi, A l'égard du lierre
Et Delille lui-même , après Rapin , et avec bien plus de succès. .
blanc, patientes hederas, j*ai déjà remarqué que nous ne connaissons point cette plante.
I* Aux lieux où le Galèse en dea plaines fécondes...
Il y a dans le texte : Sub Œbaliœ memini me turribus arcis Coryciùm vidisse senem. Tarenteest ici appelée Œbaliay du nom éi^CEbtUwt veoii de Lacédémone dans la Lucanie , où il établit une colonie , et bâtit la ville de Tarente. Le Galèse , aqjourd'bui appelé Galeso, coule dans la Calabre , et se décharge dans la mer près de Tarente. Coryce était une ville de la Cilicle , aujourd'hui nommée Curco , dans la Caramanie , vi»^vis l'fle de Chypre.
Il n'y a personne qui ne sente la beauté de ce morc«au ; rien de si tonchant, de si frais, de si naturellement amené. Je n'en reconnais pas qui y ressemble davantage que celui du vieillard que M. de Voltaire a peint dans le premier livre de la Henriade : c'est le même ton de sentiment avec des idées différentes.
*>* Lui déjà de l'acaothe émondait les rameaux.
Comment l'hiver, lorsqu'il ravageait tout, pouvait-il respecter les arbustes de ce vieillard? Il est probable qu'il connaissait l'usage des serres, et qu'il y mettait à couvert les arbres , pour les sauver des rigueurs de l'hiver , et pour hâter leur verdure , ou leurs fleurs , ou leurs fruits.
'0 Le sapin pour l'abeille y distillait ses pleurs... Il y a seulement dans le texte : illi Uliœ , atque uherrima pinus. J'en ai fait entendre dans ma traduction le véritable sens , qu'aucun traducteur ne parait avoir saisi. Ces tilleuls et ces pins étaient destinés à fonmir nonseulement de l'ombre au maître du jardin , mais encore du miel et de la cire à ses abeilles. En effet, ces arbres sont onctueux et plein» de suc. Voilà pourquoi Virgile a dit uberrima pinus; et dans un autre endroit, ei» parlant des arbres cbers aux abeilles , pinguem tiliam. Les deux vers suivants en sont encore une nouvelle preuve :
Ergo apibus fetis idem atque examine mnlto Primas abandare...
Ce vieillard plantait des tilleuls et des pins : aussi, dit Virgile, voyait-il le [premier ses essaims fécondés, etc.
La liaison de ces deux vers avec lesprécédents-dépenddu mot, ergo, qui a été passé par presque tous les traducteurs. Ces remarques sont, je crois, moins minutieuses qu'on ne pourrait le croire au premier coup d'œil, puis- (lu'elles tombent sur des méprises qui défigurent Virgile dans la plupart des traductions.
31 11 savait aligner^ pour le plaisir des yenx. Des poiriers déjà forts, des ormes déjà vieux*
Les commentateurs n'ont pas mieux compris ce passage que le précèdent Virgile veut dire que ce vieillard avait trouvé le secret de transplanter des arbres déjà forts : il est aisé de s'en convaincte par les épitbètes qu'il a
données ï cbacun des arbres , qu'il nomme, seras ulmos , ediiram pyrum^ spinosjam prunaferentes , jamque ministrantem plaianum polaniibus vMhras. En effet, Virgile , dans tout ce morceau, représente ce vieillard comme an cultivateur habile, qui avait su perfectionner le jardinage. Au reste, ce secret n'a point été inconnu aux modernes. J*ai vu à -Chaulnes une allée entière de tilleuls qui avaient été transplantés très-grands , et qui avaient parfaitement repris. Plusieurs endroits de Marly » grâce au l^nie du fameux machiniste le P. Sébastien , se trouvèrent ombragés , comme dit Fontenelle, d'allées arrivées de la veille. Mais ce qui était un prodige chez le vieillard de Virgile cesse de Têtre cliez tes rois et les grands, où l'on est accoutumé à voir forcer' la nature.
^ L'ane s'en va des fleors dépouiller le calice.
Aussitôt que les abeilles sont établies dans une ruche, leur premier soin, après avoir bouché avec la propolis toutes les fentes de leur nouvelle demeure, est de recueillir la cire. C'est sur les Heurs qu'elles vont la chercher, et ce sont les étamines ou la poussière de ces (leurs qui fournissent la matière première. La nature les a équipées de tous les instruments propres à cette récolte t elle a hérissé leurs jambes de poils très-longs, ei qui leur servent à ramasser les petits grains de poussière : elle a. ménagé dans les deux dernières une petite cavité qui présente la forme d'une cuillère ou d*a&e palette creuse, pour faciliter le transport de leur moisson : en même temps elle a fait la dépense d'un estomac particulier, dans lequel les abeilles font passer la cire et la préparent Auparavant, la cire n'est qu'une matière brute, un amas de petits grains durs , inc(^érents, sans souplesse, sans ductilité; et il faut qu'elle ait subi dans l'estomac de Tabeille une espèce d'analyse , avant que de pouvoir être employée avec succès. M. de Réaumur, à qui nous de von» cette découverte, et qui n'avait pas encore reconnu la nécessité de cette préparation , avait imaginé de se passer des abeilles , et de faire de la cire tout comme elles. U avait les matériaux, rien ne lui paraissait si simple quedfe les mettre en œuvre { mais après plusieurs essais infructueux , il fallut abandonner le projet ; la nouvelle manufacture de cire n'eut pas lieu, et il fut forcé de revenir aux anciennes ouvrières , à celles de la nature, qui travaillaient plus habilement et plus sûrement que luiw
^ Pétrit les fondemeats de ses murs réguliers.
Lorsque le» abeilles ont préparé la cire dans leur estomac , ell«ïs songent i l'employer , et commencent à bâtir les petits murs de leurs cellules. Quelquefois celles qui ont préparé les matériaux sont aussi chargées de la construction de l'édiiice; quelquefois ce sont d'autres , qui leur succèdent; mais toujours celles qui ont élevé le corps de l'ouvrage ne sont point celles qui le polissent : il en vient d'autres, qui ont cette commission , qui rendent les angles plus exacts, aplanissent les superficies, et donnent à tout la dernière perfecUon. On a remarqué que celles-ci travaillaient
beaHcoBp plus longtemps que les autres san» se reposer, comme n le travail de polir était moins fatigant que celui d'édifier» Pour la pUu grande économie du temps, pendant qu^une partie des abeilles est occupée à la construction des rayons , une autre partie est chargée de la nourriture des ouvrières; ainsi les travaux ne sont point interrompus, et l'ouvrage avance avec une vitesse incroyable. Auosi a-t-on vu des inoadies élever en vingt-quatre heures des rayons d'un pied de haut et de dx pouces de large, qui contenaient près de quatre mille alvéoles.
Les abeilles travaillent d'abord au haut de leur panier; c'est là qu'elles attachent leurs gâteaux, dont la direction est perpendiculaire à la base de la ruche. Cette méthode parait avoir bien des inconvénients. Leur ville est, pour ainsi dire, suspendue en Pair. Le poids des alvéoles et des magasins de miel et de cire semblerait devoir faire craindre pour la solidité de l'ouvrage ; mais nos architectes ont pourvu à tout. Us attachent d*abord les rayons avec une glu extrêmement visqueuse, avec leur propolis; il» multiplient de tous côtés ces attaches, et ne négligent rien pour assurer les fondements : en même temps, pour diminuer le poids du bâtiment , ils donnent aux cellules la moindre épaisseur qu'il est possible ; et conune les inconvénients naissent les uns des autres, et que le peu d^épaisseur de ces cellules les mettrait hors d*état de résister au mouvement perpétuel des moucbes, elles ont soin de fortifier d'un rebord de cire l'ei^trée de leurs alvéoles , conune étant la partie qui doit souffrir le plus , et qui sera attaquée le plus souvent»
Elles ne se contentent pas de travailler à un seul rayon ; elles en élèvent plusieurs à laTois, qui sont parallèles entre eux, et qui, attachés également à la voûte de la ruche, tombent aussi perpendiculairement sur la base. Il y a toujours entre les différents rayons un espace vide, propre à laisser passer deux moucbes de front : ce sont les grandes rues d& leur cité. De plus, elles ont ménagé différents petits trous par lesquels une mouche peut passer promptement d'un rayon à l'autre , sans prendre un long circuit. Ainsi la communication parait fort bien établie entre les différentesparties de lem* empire, et la correspondance entre les citoyens peut être fort prompte.
Chaque rayon est composé d'un double rang d'alvéoles qui sont adossés les uns contre les autres , et qui ont une base commune. La figure de Talvéole est un hexagone régulier, à six pans. Pappus , fameux géomètre de l'antiquité , a prouvé que cette figure avait le double avantage de remplir un espace sans y laisser de vide , et de renfermer un plus grand espace dans le même contour; et il est bien étrange que les abeilles aient précisément choisi ou rencontré , entre une infinité de figures, la seule qui pût remplir exactement deux conditions aussi essentielles. La figure de la base est une pyramide formée de trois losanges parfaitement égales-; les quatre angles de ces losanges sont encore si heureusement combinés , et leur ouverture est dans une telle proportion , que la cire se trouve employée avec la plus grande économie possible ; en sorte que toute autre
lounge, composée d'angles de toute autre grandeur, n'aurait pu procnrer le même avantage. M. Kœnig , qui avait employé I^analyse des infi« niment petits pour résoudre ce problème qui lui avait été donné par H. de Béaumur, après bien des calculs, n'était arrivé qu'au résultat des abeilles. La manière dont elles s'y prennent pour construire tous ces côtés de leurs hexagones, toutes ces losanges de leur base, et tous ces angles de leurs losanges , est aussi étonnante que le choix même des figures ; mais tous ces détails sont trop compliqués pour avoir place dans une note, et il faudrait que mes lecteurs eussent eux-mêmes bien de la géométrie pour entendre toute celle de nos insectes.
Autre merveille. Il y a dans une ruche trois sortes de mouches: les ouvrières, qu'on trouve au nombre de plus de quinze mille dans les ruches ordinaires; les faux bourdons, ou les mâles, qui n^excèdent guère le nombre de mille, lorsqu'ils abondent le plus ; et les reines ou mères, qui sont les moins nombreuses de toutes : on n'en trouve jamais plus de vingt dans la ruche la plus peuplée. Les ouvrières sont les plus petites; les mâles sont beaucoup plus gros , et plus longs; et les reines encore plus que les mâles. Les abeilles, dans la construction de leurs alvéoles , ont égard à ces deux combinaisons , celles de la grosseur et du nombre de mouches qui doivent y naftre. Les alvéoles destinés aux ouvrières sont les plus petits et en très-grand nombre ; les logements qu'occuperont les mâles sont en moindre nombre et plus grands; et la même combinais<Mi se trouve pour les logements des reines , qui sont les moins nombreux et les plus spacieux de tous, dont un seul pèse autant que cinquante alvéoles ordinaires , et qui sont les palais de cette petite ville.
Les abeilles conservent encore Thexagone pour les alvéoles des mâles , et se contentent de leur donner plus d'étendue ; mais elles abandonnent cette figure pour les cellules -des reines, qui sont d'une forme arrondie, oblongue , et en tout assez irrégulière.
M. de Buffon , effrayé des merveilles de Tarchitecture et de la géométrie des abeilles, et se refusant à leur reconnaitre une intelligence qui aurait surpassé la nôtre , a essayé d'expliquer tous ces faits par le mécanisme seul, c Ces hexagones, dit-il, tant vantés , tant admirés, me fournissent une preuve de plus contre l'enthousiasme et l'admiration. Cette figure , toute géométrique et toute régulière qu'elle nous parait, et qu'elle est dans la i^>éculation, n'est ici qu'un résultat mécanique et assez imparfait, qui se trouve souvent dans la nature, et que Ton remarque même dans ses productions les plus brutes , les cristaux , et plusieurs autres pierres : quelques sels prennent constamment cette figure dans leur formation. Qu'on observe les petites écailles de la peau d'une roussette , on verra qu'elles sont hexagones, parce que chaque écaille croissant en même temps, se fait obstacle , et tend à occuper le plus d'espace qu'il est possible dans un espace donné. On voit ces mêmes hexagones dans le second estomac des animaux ruminants : on les trouve dans les graines i dans les capsules , dans certaineu
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fleurs, etc. Qu'on remplisse un Taissean de po», ou plutôt de quelque autre graioe cylindrique, et qu'on le ferme exactement, après y avoil^jeté autaat d'eau que les intervalles qui restent entre ces graines peuvent en recevoir; qu'on fasse bouillir cette eau , tous ces cylindres deviendront des colonnes de six pans» On en voit clairement la raison , qui est purement mécanique : chaque graine » dont la figure est cylindrique, tend, par son renflement, ï occuper le plus d'espace possible dans un espace donné: elles deviennent toutes nécessairement hexagones par la compression réciproque. Chaque abeille cherche à occuper de même le plus d'espace possible dans un espace donné : il est donc nécessaire aussi , puisque te corps des abeilles est cylindrique, que leurs cellules soient hexagones, par la même raison des obstacles réciproques. »
Cette explication est assurément très-ingénieuse; mais j'ose dire, avec le respect que l'on doit à un écrivain tel que M. de Buffon ,. qu'elle est encore insuffisante. Un des faits les plus certains dans Thistoire de ces insectes, c'est que tous les ouvrages de leur petite république ne sont faits que par les ouvrières , et que les mâles et les reines , loin de contribuer aux travaux publics , n'ont pas même reçu de la nature les organes et les instruments qui y sont propres. Or , si la régularité de ces alvéoles n'avait pas d'autre cause que celle que M. de Buffon lui assigne ; si elle n'était produite que par une loi mécanique , et par la compression réciproque de ces insectes, combinée avec leur figure , il est certain que tous les alvéoles auraient la même forme et la même dimension ,. puisqu'ib sont tous construits par les ouvrières. Ceux des mâles auraient la même grandeur ; ceux des femelles auraient la même grandeur et la même figure ; et l'on ne verrait point cette étonnante proportion du nombre des différentes cellules avec le nombre des différentes mouches qui doivent y naître. Au reste, je soumets cette observation au jugement de H. de Buffon lui-même.
'* L'antre forme un miel pur d'une essence choisie.
Le miel est une matière liquide qui se trouve au fond du calice des fleurs^. dans de petites glandes * que M. Linnxus a découvertes le premier. Cette matière sort souvent des glandes par transpiration, se répand an fond du calice , et se trouve même quelquefois épanchée sur les feuilles.
Les anciens donnaient au miel une origine bien plus noble; ils le regardaient comme une rosée qui tombait du ciel , comme une transpiration de l'air ou des astres qui s'épuraient. Ceci sert k expliquer le premier vers de ce livre : Aerii mellis cœlestia dona. Ces deux épithi^tes ne sont pas , comme on serait tenté de le croire d'abord , des mots vagues et brillants, qui ne servent qu'à remplir et qu'à orner les vers ; elles sont l'expression juste et exacte de la mauvaise physique de ce temps.
Les abeilles ont des organes propres pour la récolte du miel, comme pour celle de la cire; une trompe et un estomac particulier. La trompe est une
* CVat la, partie que M. Linnaas appelle le nectar.
espèce de lançie muscalense , très-forte et très-flexible , que l'abeille allonge et qiBcourcit à sa volonté , et dont elle se sert pour laper le miel , et le conduire Jusqu'à une petite ouverture qui est sa bouche. Cette bouche avait été méconnue jusqu'à M. de Réaumur : elle avait même échappé au fameux Swammerdam , grand observateur et habile anatomiste. La méprise de ce savant homme prouve bien l'extrême difficulté d'observer des objets aussi délicats. Il avait cru que l'abeille pompait le suc des fleurs par un petit trou qu'il supposait à la trompe ; mais H.jdeRéaumurf en pressant le bout de cette trompe , n'a jamais pu en faire sortir la moindre goutte de liqueur, quoique la presnon l'eût gonflée prodigieusement. Il a fait sur la bouche la même expérience, et la liqueur est venue aussi abondamment (ju'il l*a désiré.
Le miel , transporté par la trompe dans la ^uche , passe dans le premier estomac, où il essuie, comme la cire dans le second, une espèce d'analyse et de coction. Dne partie reste pour la nourriture de l'insecte, et l'autre est rapportée fidèlement dans la ruche, et déposée dans les cellules, pour la subsistance jounialière des mouches , et pour les provisions d*hlver. Une remarque très-curieuse, c'est que les cellules qui renferment le miel dont les abeilles se nourrissent tous les jours restent ouvertes, au lieu que celles qui servent de magasins pour l'arrière-saison sont fermées avec uu couvercle de cire.
3& L'antre élève à l'État des enfants pricieax.
Rien n*égale les soins que les abeilles prennent de leurs petits, quoique la maternité ne semble pas devoir parler chez elles, et qu'ils ne soient que des enfants de TÉtat. Elles ont soin de déposer dans les alvéoles où il y a un eraf une espèce de boulHie ou gelée transparente, qui servira pour la nourriture de Tinsecte lorsqu'il sera éclos. De temps en temps elles ont l'attention de visiter les alvéoles pour renouveler la provision , au cas qu'elle soit épuisée. M. Maraldi a eu souvent des preuves de leur attachement pour leurs petits. 11 avait détaché du haut de la voûte un morceaa d'un rayon , dans lequel il y avait plusieurs vers d'abeilles , et l'avait transporté au bas de la ruche ; aussitôt un certain nombre d'abeilles sont descendues sur ce fragment de rayon, et y sont restées fidèlement jus(|u'à ce que tous les petits vers eussent pris tout leur accroissement, et ne Tont abandonné qu'avec les jeunes abeilles.
^ En des eorps différents les essaims se séparent. Les anciens ont été plus hardis que nous. Nos naturalistes modernes n'ont point eu d'expérience assez décisive, qui leur apprit si les différents travaux étaient partagés entre les différents corps d'abeilles, ou si toutes le? abeilles ne s'occupent point successivement de différents ouvrages.
^ Sur le safran vermeil ; sur la sombre hyacinthe... L'ardeur du travail est incroyable chez les abeilles; elles vont quelquefois (.iiercher des fleurs à plus de deux lieues de leur ruche. Or, l'on ima-
gine bien ce que c'est cpie deux lieues poor nne petite mouche. Ce qui Dous a instruits de ces grands voyages , ce sont les ponssièret^de certaines plantes qui ne croissent pas dans le voisinage. Virgile, en cet endroit , nomme des plantes et des arbres qui fournissent aux abeilles leur récolte. On connaît le safran -, Virgile l'appelle rubentem. Le pétale de sa fleur est couleur de pourpre. ▲ l'égard de l'hyacinthe » il y a dans les jardins plusieurs fleurs connues sous ce nom ; aucune ne parait conforme i la description que les anciens nous ont laissée de cette fleur. Us prétendent qu'on voit tracées sur le* pétale les deux lettres A S , qui , selon eux , sont l'expression de la douleur que ressentit Ap<rilon de la perte du jeune Hyacinthe, métamorphosé en la fleur de ce nom. M. Martyn, que j'ai déjà cité, croit voir dans le martagon, que les botanistes appellent lilium fioribvs reflexiif le narcisse célébré par les poètes anciens, il y a vu, dit-il, des taches d'une couleur foncée, qui semblent former les lettres A S.
3* On les voit s'occnper , se délasser ensemble.
Nous sommes forcé de convenir qu'il se trouve encore ici plusieurs méprises. Les abeilles travaillent la nnit comme le jour , se reposent le jour comme la nnit , et ne travaillent jamais tontes à la fois. Dans la plus grande chaleur de l'ouvrage, on voit toujours une partie des ouvrières qui se tiennent dans l'inaction , attachées les unes aux autres par les i)etits crocs qu'elles ont anx pattes antérieures ; et vraisemblablement dans cette position elles se délassent de leurs fatigues. Effectivement, il était naturel d'imaginer que des insectes qui habitent perpétuellement les ténèbres d'une ruche » et qui dans ces ténèbres élèvent des ouvrages aussi finis que les leurs; qui ont plus de seize mille yeux, lorsque nous n'en avons que deux, qui ont ces yeux taillés différemment que les nôtres, qui aperçoivent sArement des différences où nous ne voyons que de l'uniformité, des espaces où nous ne découvrons que des points, qui voient enfin où nous ne voyons plus ; il était , dis-je , naturel d'imaginer que des êtres ainsi conformés ne devaient guère connaître et attendre ce retour périodique de lumière et d'obscurité que nous avons appelé le jour et la f»t<t7.
3* Lesté d'an grain de sable, il affronte le vent.
Ceci n'est qu'une fable débitée par Aristote, copiée par Virgile, et répétée par Pline. Il y a une espèce d'abeille , qu'on appelle maçonne ^ qui bâtit son nid contre les murs, avec un mortier composé de sable et de gravier. Comme cette abeille ressemble à l'autre, des yeux inattentifs les ont confondues d'abord ; et ensuite , les erreurs du jugement se mêlant à celles de la vue , on a imaginé à cette pierre , qu'on croyait voir dans les pattes de notre abeille , un usage qu'elle n'avait point.
30 L'hymen est inconnu de la pndiqne abeille. Il y a encore ici plusieurs erreurs. Pour les faire remarquer, il est nécessaire de reprendre un peu plus haut l'histoire des abeilles.
n y a im teoif» de Tannée où l'on voit dans une rnclie trois sortes de mouches ; les abeilles ouvrières on mulets , les faux bourdons ou les mâles et les abeilles reines ou mères. Les femelles ou les reines ont le corps près de la moitié plus grand que celui des ouvrières, raiguillon plus long, les ailes beaucoup plus courtes, les dents plus petites, point de palettes triangulaires , point de brosses , tous les organes du travail sacrifiés en faveur des organes de la génération» où la nature a mis un appareil singulier, des ovaires énormes pour la grosseur de Tinsecte, où Swammerdam a compté, dans le tenips de la pleine ponte, plus de cinquante vaisseaux, qui chacun renfermaient plus de dii-sept oeufs, et tous plus de cinq mille de ceux qui étaient visibles, sans compter une foule d'autres qoi , n*étant point encore formés , et ne devant se développer que successivement, échappaient aux yeux et à la loupe. Aussi la reine abeille peot-elle pondre jusqu'à deux cents «eufs par jour, dix ou douze mille dans Tespace de sept semaines , et près de trente ou quarante mille dans le cours d'une année. Les faux bourdons ou les mâles sont privés , comme la reine , de toutes les parties propres au travail , et n*ont que les organes distinctifs de leor sexe, tandis que les ouvrières, fournies de tous les instruments nécessaires pour les ouvrages , manquent absolument de tous les organes du plaisir qui pourraient les en distraire.
La reine n'est destinée qu'à produire la nation , les mâles à féconder la reine, et les ouvrières à faire du miel et de la cire; et il semble que cette république ressemble assez à ces gouvernements anciens où les citoyens étaient partagés en différentes classes, dont chacune avait ses fonctions constantes et ses emplois héréditaires.
il a été facile de connaître les opérations des ouvrières : elles sont à découvert ; celles desmflles et des femelles étaient moins faciles à observer. Les gâteaux de cire qui arrêtent les yeux de l'observateur , la multitude d'abeilles qui environnent la reine , son séjour presque continuel dans son sérail , dont elle sort rarement , tout cela a dérobé longtemps à notre connaissance le mystère de la génération : il n'est pas étonnant qu'il ait échappé aux anciens. Les ruches de corne qu'ils avaient imaginées n'étaient pas aussi transparentes que les nôtres; ils n'avaient pas porté aussi loin que nous Pesprit d'observation, et se livraient trop à l'esprit de système; enfin, ils n'avaient pas le microscope. H. Maraldi, qui le premier se servit des ruches de verre , qui avait décrit le sexe des bourdons , et qui avait soupçonné le mystère de la génération , n'avait jamais pu en être témoin. Swammerdam , qui a travaillé dans le même temps que M. Maraldi, quoique son ouvrage n'ait paru que depuis , s'était arrêté au même point. Il semblait que cette découverte avait été réservée pour M. de Héaumur : il perfectionna les niches de verre , en imagina de différentes formes pour les différentes découvertes qu'il se proposait de faire, sut mettre les abeilles dans des circonstances où elles fussent obligées de révéler leur secret , tira la reine du milieu de son palais, la mit tête à tête
230 LES GÉ0R6IQUES.
avec un mâle, prit la natare sur le fait, et Tit qu'à quelques biurrerîes I>rè8, elle aginait chez les abeilles comme chez les autres animaux.
Après la fécondation vient la ponte de la reine. Suivie d\in petit cortège de mouches, elle entre dans chaque alvéole, ne manque jamais de choisir parmi les différentes cellules celle qui convient à U natare de Toeuf qu'elle va pondre. L'cpuf éclAt deux on trois jours après la ponte . et parait sous la forme d^un petit ver, qu'on nourrit, comme nous l'afoos déjà dit, avec une espèce de bouillie. Au bout de cinq ou six Jours , le ven a pris tout son accroissement t on cesse de le nourrir, et les abeilles couvrent son alvéole d'un couvercle de dre. Alors le ver file une soie, et se convertit en nymphe t il reste dans cet état quinze jours; quand il s'est débarrassé des langes de sa n5rmphe, et que les parties qui le constituent abeille sont développées, l'insecte rompt lui-même son couvercle de cire, et, après quelques moments de langueur, prend enfin son essor. M. Haraldi a vu des abeilles qui le premier jour de leur sortie avaient di^à rapporté deux petites pelotes de cire. Les mâles ou faux bourdons travaillent à la génération jusqu'à la fin de juin, et même de juillet, auquel temps ils sont exterminés par les ouvrières, de peur qu'ils n'affament l'État : lear défaite est facile, quoiqu'ils soient deux fois plus gros que les ouvrières, parce qu'ils sont sans aiguillon.
3> Quel peuple de l'Asie honore autant con roi ?
Ce que dit ici Virgile de l'attachement des abeilles pour leurs rois est exactement vrai pour les reines ; il faut seulement en excepter les deux derniers vers, qui sont une exagération poétique. En général, les abeilles paraissent avoir un but marqué et un objet suivi dans tous leurs travaux : c'est Tamour de leur postérité ; et cet amour semble être la source de celui qu'elles ont pour leur reine. Nous avons vu que les essaims ne sortaient point lorsqu'ils n'étaient pas accompagnés d'une mère qui eût été fécondée. Lorsqu'ils en ont une qui est peu féconde . les ouvrages languissent à proportion de sa stérilité i si elle meurt, ils sont abaolument interrompus,la nation se détniit; et si dans cet interrègne, funeste à leur empire, on leur donne seulement un ver, une nymphe mère, la société subsiste, les ouvrages sont continués, quoique avec lenteur; et lorsque la jeune reine a quitté sa dépouille, et se trouve en état de remplir les vues de son peuple, toute leur activité revient, et les travaux sont poussés avec la plus grande ardeur.
3^ Enfin, veax-ta ravir leur nectar écornant. Devant leur magasin porte un tison fumant.
Il y a plusieurs manières de faire la récolte du miel : il ne m'appartient pas de décider quelle est la meilleure ; je dirai seulement qn'ii faut choisir la moins meurtrière pour les abeilles, puisque c'est la plus avantageuse pour le possesseur des mches.
V Et laÎMe dans la plaie et son dard et sa vie.
Les abeilles ont dans l'intérieur du ventre une petite bouteille de venin , située à la racine de leur aiguillon. Cet aiguillon est un tuyau creux qui renferme deux petits dards, dont Textrémité est taillée oomnae une scie; les dents de cette scie sont dirigées comme le fer d^une flèche, en sorte que le trait pénètre facilement dans la plaie , et s'en retire tris* difficilement. Aussi la vengeance des abeilles leur est presque toujours mortelle. On voit par là que le pardon des injures devrait être une des premières lois de ce peuple.
^ Taygète monte aux cieoz pour éclairer le monde.
Taygète est une des Pléiades. Les Pléiades s'élèvent avec le soleil le 22 avril , selon Columelle.
s* Et lorsque cette nymphe, an retour des hivers, Redescend tristement dans le goafhre des mers.
Le coucher des Pléiades indique ici la fin d'octobre , ou le commence* ment de novembre. Il y a dans le texte : Aut eadem sidus fugiens ubi Piscis aquosif etc . Les commentateurs sont fort partagés sur ce ({ue signifie le mot piscis. Les uns pensent qu'il s'agit du signe des Poissons , qui ■e lève en effet après le coucher des Pléiades; les autres, que Virgile a Yooln désigner le Dauphin. La Rue prétend qu'il faut entendre par ce mot la constellation de l'Hydre, ce qui paraît moins vraisemblable. Dryden, avec moins de fondement encore, a supposé qu'il s'agissait du Scorpion.
30 Toutefois, si l'hiver, alarmant ta prudence... '
L'hiver est une saison critique pour les abeilles ; c'est dans cette saison qu'elles ont le plus besoin de la protection de l'bomme , et il faut que ses soins commencent où il semble que ceux de la nature finissent. Ellesont alors deux fléaux à redouter, le froid et la famine ; et ce qui augmente le danger de leur situation , c'est qu'elles ne peuvent guère échapper à l'un des deux qu'en succombant à Tautre. Le froid les tue dans les hivers, rigoureux, et dans les hivers trop doux c'est la famine. ^
Les abeilles sont les plus frileux des insectes qui habitent notre climat. Renfermées en petit nombre dans un récipient de verre , elles seraient gelées par les chaleurs de notre printemps , et lorsqu'elles sont entassées par milliers dans une ruche nombreuse , au milieu de leurs retranchements de cire, où les vapeurs cliaudes qui s'exhalent du miel et de la cire, et le séjour' perpétuel de douze à quinze mille habitants , entretiennent dans les jours froids de janvier une chaleur égale à celle des beaux jours de notre été, elles sont encore saisies par les premiers froids de Thiver : ceux qui arrêtent la végétation et la naissance des fleurs suffisent pour les plonger dans un engourdissement qui ressemble à la mort. Cette espèce de léthargie est commune à la plupart des insectes. Dans cet état toutes les
fonctions animales sont snspendoes, la transpiration cesse; et comme il lie se fait plus de perte, il n'est plus besoin de réparation. Cet état D*est point funeste aux abeilles; il est même avantageux poar les propriétaires des ruches , qui conservent également leur miel et leurs mouches « mais si Thiver devient trop rude, et que les rigueurs du froid augmentent, l'engourdissement devient dangereux , et la léthargie mène à la mort Pour prévenir cet accident, il faut donner à leurs logements Texposition la plus chaude ; il faut avoir le soin de piroportionner le nombre de paniers au nombre de mouches qui les occupent, et surtout peupler les ruches, en réunissant ensemble tous les essaims qui ne seraient pas assez nombreux. Les ruches plus fortes résisteront à des froids qui feraient périr les ruches plus faibles.
Lorsque les hivers sont doux les abeilles ont à redouter la famine. La douce température de l'air les tire de leur engourdissement, et en reprenant tous les mouvements de la vie elles en ressentent tous les besoins. Alors elles sont réduites à consommer les provisions qu'elles ont amassées, et souvent il arrive que leurs magasins sont épuisés avant le retour des beaux Jours et des fleurs, et alors elles périssent inévitablement par la famine. Le remède est encore très-simple. Il ne s'agit que de mettre au bas de la ruche une assiette pleine de miel , sur laquelle on aura seulement le soin d'étendre une feuille de papier percée de petits trous, afin que cette liqueur gluante ne mouille et ne colle pas leurs ailes. Ce qu'il y a de difficile , c'est de trouver le degré de froid , la température convenable qui maintienne les abeilles dans cet engourdissement utile qui ménage leurs provisions sans exposer leurs Jours, et concilie l'économie du miel avec la conservation des mouches.
37 La chenille en rampant gagne lenr pavillon. L'animal dont parle Virgile est la teigne de la cire. Gomme le mot teigne n*a point de noblesse dans notre langue. Je me suis servi du mot générique de chenille. Effectivement c'en est une, qui essuie les métamorphoses communes aux chenilles, et se change à la fin de ses jours en phalène ou papillon de nuit. Quoique cet insecte soit sans armes et sans défense , c'est l'ennemi le plus€^ngereux pour les abeilles. Le frelon et la guêpe , armés d'un aiguillon redoutable , les attaquent à force ouverte , et leur livrent un combat toujours périlleux pour eux , malgré la supériorité de leurs armes. La teigne a des moyens plus sûrs et moins brillants ; elle les prend par la famine, sape leurs murailles de cire, détruit leurs provisions de bouche, et, n'employant que la ruse et ses talents, parvient souvent à se rendre sans danger maîtresse d'une place que la valeur aurait pu disputer à la force. Voici comment le fait arrive. Le papillon qui vient de cette chenille, à la faveur de la nuit, s'introduit secrètement dans la ruche ; il traverse un camp de quinze mille ennemis bien armés, et va déposer en silence ses (Bufs dans un coin de leurs rayons. L'œuf vient à éclore : l'insecte se dérobe d'abord, par sa petitesse , aux yeux vigilants des abeilles; bientôt
après, an moment qne sa grossenr pourrait le trahir , il 8*enveIoppe d*une petite coque'de soie,qu'ii fortifie de jour en jour, et qui devient en6n impénétrable à leur aiguillon. A l'abri de ce retranchement» il se nourrit impunément des provisions qui sont auprès de lui. Quand elles sont épuisées , il file nne nouvelle soie, allonge toujours sa galerie , et, s'a vançant sons son cheoiin couvert , traverse tous les rayons , mine tous les alvéoles; et si plusieurs de ces insectes se réunissent, et croisent en même temps leurs travaux, la ruche devient impraticable, et les abeilles sont obligées de l'abandonner.
9S Le loard frelon m rit de leur faible aiguillon. i
Le frelon est une espèce de guêpe, mais beaucoup plus grosse que l'autre; son aiguillon est si meurtrier, qu'un observateur ayant été piqué à la jambe par nn de ces frelons en perdit connaissance pendant quelques moments, et eut la fièvre pendant deux ou trois jours. Cet insecte serait fort dangereux pour les abeilles, sans sa lourdeur et le bruit de son vol , qui avertit sa proie et nuit à sa voracité. Les autres animaux dont il est parlé dans ce morceau, tels que le lézard , les cloportes , l'araignée , ne sont pas bien à craindre pour les abeilles, quoi qu'en disent les anciens. Ils n'ont point xiarlédu mulot, qui est pourtant un de leurs plus grands destructeurs. C'est l'hiver que cet animal choisit pour ses ravages, dans ie temps que les abeilles sont engourdies par le froid, et incapables de se défendre. 11 est aisé de prévenir le mal, en fermant alors la porte des ruches avec un grillage de fer.
3S Comme nous , cependant , ces fhibles animaux ÉprouTent la douleur et connaissent les maux.
La seule maladie à laquelle les abeilles soient sujettes , et que nous connaissons, c'est le dévoiement 11 parait certain, par plusieurs expériences de M. de Réaumur, que cette maladie ne les afflige que lorsque , la cire brute venant à leur manquer, elles ont été réduites pendant longtemps à ne vivre que de miel. On les guérit en leur donnant cette cire, dont la privation avait causé tous leurs maux.
La pomme de chêne est la même chose que la noix de galle ; c'est une excroissance qui vient sur les feuilles des chênes au Levant, et qui est occasionnée par la piqûre d'un insecte qui y dépose ses œufs.
** ......... Et l'berbe du centanre.
L'herbe du centaure est , à ce que pense le P. La Rue , la petite centaurée. Son nom lui est venu du centaure Chiron, qui guérit , dit-on , avec le suc de cette plante une blessure faite par les flèches d'Hercule. Cependant répitbêtede grave olentiaf que Virgile donne an centaureum , ne convient point à la petite centaurée, qui a une odear douce, assez suave, et qui n'est qu'amère au goût.
^1 Mais il est nne fleur plus salutaire encore.
Les commentateurs ont été fort partagés sur la qualité de la flew dont
234 LES GÉ0R6IQUES.
parle ici Virgile, n est probable qu'il s'agit de Vaster Atticm. Cette fleur pousse d'une seule tige un grand nombre de rejetons , ingentem ailvam îtno de cesfrite. Son disque est jaune, /Zos aurnts ipse; mais ses rayons sont pourprés , aed infoUis violœ sublucet purpura nigrœ. Indépendam* ment de la conformité de cette fleur avec Vamellum de Tirgiie, celle interprétation est appuyée sur la meiUeare autorité possible en fait de botanique, celle du célèbre M. de Jussieu.
*^ Le Melle la voit naître , et loi donne son nom.
11 y a plusieurs rivières de ce nom : celle dont Virgile parle ici est une rivière de Lombardie.
*^ Le peuple dont le Nil inonde les sillons. Ce passage est le plas difficile de toutes les Géorgiques. Je crois que Virgile veut parler ici de la basse Egypte , autrement nommée le Delta. Ce pays forme un triangle : Canope forme l'angle occidental , Pélose Tangle oriental , qui est le plus Yoisin de la Perse. Ce que Virgile appelle les confins de l'angle méridional est l'endroit où le Nil , en se divisant, représente un delta. Mais comment Virgile a-t-il pu dire que le Nil desceu* dait de l'Inde? Huet , pour lever cette difficulté, nous dit que les anciens croyaient que le Nil prenait sa source dans les Indes : mais il est prouvé que du temps de Virgile on était détrompé de cette erreur; d'ailleurs il n'est pas besoin d'avoir recours à cette opinion absurde , puisqu'on sait que les anciens appelaient Indi les Éthiopiens, ches qui le Nil prend sa source.
^ Et de son noir linon voit la rerdare éclore.
Il y a dans le texte : Et viridem yEgyptum nigra fecundat arena, Lacerdff prétend que ce vers n'est pas de Virgile* fondé sur ce cpie cette opposition nigra arena viridem jEgyplum n'est pse digue de ce poète. Pour réfuter Lacerda il suffit de rapporter cet autre vers, du quatrième livre :
Qaa niger humectât flaventia cnlta Galesas. où il y a la même antithèse. Je ne vois rien dans ces deux vers qui ne soit digne de Virgile.
^ De cet art préeleax attestent la puissance. Il y a dans le texte omnis regio; ce qui me parait une nouvelle preuve que Virgile parle d'un seul pays , qui est la basse Egypte.
^ O surprise , t merveille I un innombrable essaim Dans ses flancs échauffés tout à coup vient d'éclore.
11 n'est pas nécessaire de prouver la fausseté de cette résurrection des abeilles ; mais comment des peuples entiers, des écrivains éclairés, ont ils pu admettre une fable aussi absurde , et qu'il paraissait si facile de détruire par l'expérience? Premièrement , il parait par la suite de ce livro , cl par l'histoire d'Aristée, que cette fable élait liée aux cérémonies rcligieuses^
et à l'espèce de calte qu'on rendait à Orphée; c'était la religion des anciens qui Tavait introduite dans leur physique. Dés lors il ne faut plus s'étonner du cours prodigieux qu'elle a eu : l'on sait que la superstition croit tout et n'examine rien. En second lieu, voyez avec quel art on avait exigé la réunion d*une foule de circonstances pour que le prodige s'opérdt II fallait construire un lieu propre pour l'opération ; il fallait que le taureau n'eût que deux ans; il fallait le tuer d'une certaine façon; il fallait qu'après l'avoir criblé de coups la peau ne fût pas seulement entamée. Si vous aviez omis une seule de ces conditions, et que l'expérience ne réussit pas, ce n'était pas le prodige qui manquait , mais c'était vous qui manquiez au prodige. Observez encore que ce merveilleux secret venait d'Egypte, cVst-à-dire d*un pays livré aux superstitions les plus grossières , et où la crédulité des peuples n'était égalée que par Timposture des prêtres.
'^ Près d'elle en ce moment les nymphes de sa coar... Il y a dans ce morceau plusieurs vers remplis de noms propres. J'ai pris la Uberté, à l'exemple de Dryden, d'sgouter quelque épitbète ou quelque dénomination à chaque nom de nymphe.
*^ Contemple le berceau de cent Apares naissants. Platon, dont Virgile avait suivi le système dans ses vers, suppose que toutes les rivières prennent leur source dans une vaste caverne que les poètes appellent barathrum. Le Phase et le Lycus sont deux fleuves fameux de TArménie, qui vont se rendre dans la mer Noire. L'Enipée est une rivière de Thessalie. Le Tibre est assez connu. L'Anio est une rivière d'Italie. L'Hypanb arrose la Scythie. Le Caîque prend sa source dans la Mysie. L'Éridan, autrement le Pô, est un grand fleuve d'Italie. Virgile, selon rasage des poètes lorsqu'ils parlent des fleuves, lui donne des cornes.
^ Invoquons l'Océan , le vieax père du monde.
ici Virgile suit le système de Thaïes, qui attribuait à l'élément de l'eau la formation de l'univers.
so. protèe, ô mon cher fils, peot seul finir tes maux. Toute cette fable de Protée est une imitation d'un morceau de V Odyssée.
il Pallène est sa patrie. #
Pallène .est une péninsule de la Macédoine. ^3 Un jonr ta poarsnÎTais sa fidèle Earydice. On peut comparer ce morceau avec celui d'Ovide sur le même sujet ; on sera surpris de la différence énorme qu'il y a entre l'an et l'autre. Ovide, qui traite si bien, en général, la partie du sentiment, n'est dans ce morceau qu'un bel esprit versiflcateur. Le discours qu'il fait tenir à Orphée est plein de mauvais goût ; toute la narration est longue et lâche. Dans tout le morceau de Virgile il n'y a pas un mot qui ne tende à l'effet ; et j'avoue que c'est de toutes les Gcorgiques l'endroit qui m'» le plus coûté à traduire.
236 LES GÉ0R6IQUES.
^ Telle, ior on rameau , darant la nuit obceare..*
J'ai déjà fait remarquer que les comparaisons des anciens n'étaient ni aussi ingénieuses , ni aussi brillantes, ni aussi justes que les nôtres, thais qu*eUe8 étaient plus poétiques, plus sensibles , plus pittoresques. Celle-ci en est une nouvelle preuve. 11 n'y a pas grand esprit à comparer Orphée pieu* rantsafemmeau rossignol pleurant ses petits: la comparaison n'a pas même beaucoup de Justesse. Qu'est-ce donc qui en fait le charme? c'est que le fond en est touchant; c'est que les idées accessoires sont charmantes; c'est que l'harmonie des Ters est enchanteresse. Pour me conformer an génie de notre langue , qui n'aime point les comparaisons à longue queue, j'ai transporté au commencement ce qui est à la fin , et j'ai terminé la comparaison par l'idée touchante que renferme le mot implumes,
M Ix>rsqae Cfsar , l'amour et l'effroi de la terre , Faisait trembler l'Eapbrate au bruit de son tonnerre.
Ces vers prouvent que Virgile retoucha ses Géorgiques toute sa vie. L'époque dont il s'agit ne précède sa mort que d'un an. Auguste commandait alors ses armées en personne sur les bords de l'Euphrate, et forçait Phraate de rendre les aigles romaines que les Parthes avaient arrachées à Crassus.
nu DES NOTKS DES 6ÊOBGI<^UK8.
CHANT PREMIER
Le doux printemps revient , et ranime à la fois Les oiseaux, les zéphyrs, et les fleurs, et ma voix. Pour quel sujet nouveau dois-je monter ma lyre ? Ah! lorsque d'un long deuil la terre enfin respire. Dans les champs , dans les bois, sur les monts d'alentour , Quand tout rit de bonheur, d'espérance et d'amour , Qu'un autre ouvre aux grands noms les fastes de la gloire, Sur son char foudroyant qu'il place la Victoire : , / Que la coupe d'Atrée ensanglante ses mains : ■ * Flore a souri; ma voix va chanter les jardins. Je dirai comment l'art embellit les ombrages. L'eau, les fleurs, les gazons, et les rochers sauvages ; Des sites, des aspects sait choisir la beauté, Donne aux scènes la vie et la variété ; Enfin l'adroit ciseau, la noble architecture. Des chefe-d'œuvre de l'art vont parer la nature.
Toi donc qui, mariant la grâce à la vigueur, ^ Sais du chant didactique animer la langueur, O muse ! si jadis, dans les vers de Lucrèce, Des austères leçons tu polis la rudesse ; Si par toi, sans flétrir le langage des dieux. Son rival a chanté le soc laborieux , Viens orner un sujet plus riche, plus fertile. Dont le charme autrefois avait tenté Virgile'. N'empruntons point ici d'ornement étranger; Viens, de mes propres fleurs mon front va s'ombrager ;
£t comme un rayon pur colore i|n beau nuage , Des couleurs du sujet je teindrai mon langage.
L'art innocent et doux que célèbrent mes vers Remonte aux premiers jours de l'antique univers. Dès que l'homme eut soumis les champs à la culture , D'un heureux coin de terre il soigna la parure ; Et plus près de ses yeux il rangea sous ses lois Des arbres favoris et des fleurs de son choix. Du simple Alcinoûs le luxe encor rustique * Décorait un verger. D'un art plus magnifique ^ Babylone éleva des jardins dans les airs. Quand Rome au monde entier eut envoyé des fers 4, Les vainqueurs, dans des parcs ornés par la victoire. Allaient calmer leur foudre et reposer leur gloire. La sagesse autrefois habitait les jardins, Et d'un air plus riant instruisait les humains. / Et quand les dieux offraient un Elysée aux sages, / Étaient-ce des palais? c'étaient de verts bocages ; C'étaient des prés fleuris, séjour des doux loisirs , ' Où d'une longue paix ils goûtaient les plaisirs.
Ouvrons donc, il est temps, ma carrière nouvelle, Philippe m'encourage et mon sujet m'appelle ^,
Pour embellir les champs , simples dans leurs attraits» Gardez-vous d'insulter la nature à grands frais ; Ce noble emploi demande un artiste qui pense , Prodigue de génie et non pas de dépense. Moins pompeux qu'élégant, moins décoré que beau , Un jardin, à mes yeux, est un vaste tableau. Soyez peintre. Les champs, leurs nuances sans nombre» Les jets de la lumière et les masses de l'ombre , Les heures, les saisons variant tour à tour Le cercle de l'année et le cercle du jour. Et des prés émaillés les riches broderies. Et des riants coteaux les vertes draperies.
Les arbres, les rochers, et les eaux et les fleurs,
Ce sont là vos pinceaux, vos toiles, vos couleurs :
La nature est à vous ; et votre main féconde
Dispose, pour créer, des élémepts du monde. Mais avant de planter, avant que du terrain
Votre bêche imprudente ait entamé le sein ,
Pour donner aux jardins une forme plus pure,
Observez, connaissez, imitez la nature.
ri'avez-vous pas souvent, aux lieux infréquentés ,
Rencontré tout à coup ces aspects enchantés
Qui suspendent vos pas, dont Fimage chérie
Vous jette en une douce et longue rêverie ?
Saisissez, s'il se peut, leurs traits les plus frappants, £t des champs apprenez Tart de parer les champs. Voyez aussi les lieux qu*un goût savant décore : Dans ces tableaux choisis vous choisirez encore. Dans sa pompe élégante admirez Ghantilli, De héros en héros, d'âge en âge embelli. Belœil, tout à la fois magnifique et champêtre^, Chanteloup , fier encor de Texil de son mattre , T^ous plairont tout à tour. Tel que ce frais bouton ? Timide avant-coureur de la belle saison, L'aimable Tivoli d'une forme nouvelle Fit le premier en France entrevoir le modèle. Les Grâces en riant dessinèrent Montreuil ^. Maupertuis, le Désert, Rincy, Limours, Auteuil 9, Que dans vos frais sentiers doucement on s'égare I L'ombre du grand Henri chérit encor Navarre. Semblable à son auguste et jeune déité ", Trianon joint la grâce avec la majesté. Pour elle il s'embellit et s'embellit par elle.
Et toi, d'un prince aimable 6 l'asile fidèle ", Dont le nom trop modeste est indigne de toi, Lieu charmant! oifrelui tout ce que je lui doi.
Un fortuné loisir, une douce retraite.
Bienfaiteur de mes vers, ainsi que du poète ,
C'est lui qui, dans ce choix d'écrivains enchanteurs,
Dans ce jardin paré de poétiques fleurs.
Daigne accueillir ma muse. Ainsi , du sein de Therbe,
lia violette croît auprès du lis superbe.
Compagnon inconnu de ces hommes fameux ,
Ah ! si ma faible voix pouvait chanter comme eux,
Je peindrais tes jardins, le dieu qui les habite,
Les arts et l'amitié qu'il y mène à sa suite.
Beau lieu , fais son bonheur ! et moi, si quelque jour.
Grâce à lui, j'embellis un champêtre séjour,
De mon illustre appui j'y placerai l'image.
De mes premières fleurs je lui promets l'hommage ¥
Pour elle je cultive et j'enlace en festons
Le myrte et le laurier, tous deux chers aux Bourbons ;
Et si l'ombre, la paix, la liberté m'inspire ,
A Fauteur de ces dons je dévouerai ma lyre.
Riche de ses forêts, de ses prés, de ses eaux. Le Germain offre encor des modèles nouveaux. Qui ne connaît Rhinsberg , qu'un lac immense arrose, Où se plaisent les arts, où la valeur repose ; Potsdam, de la victoire héroïque séjour, Potsdam qui, pacifique et guerrier tour à tour. Par la paix et la guerre a pesé sur le monde ; Bellevue, où sans bruit roule aujourd'hui son onde Ce fleuve dont l'orgueil aimait à marier A ses tresses de jonc des festons de laurier ; Gosov^, fier de ses plans, Cassel, de ses cascades ; Et du charmant Vorlitz les fraîches promenades? L'eau, la terre, les monts, les vallons et les bois. Jamais d'aspects plus beaux n'ont présenté le choix.
Dans les champs des Césars, la maîtresse du monde / Offre sous mille aspects sa ruine féconde : ■
Partout entremêlés d'arbres pyramidaux, Marbres, bronzes, palais, urnes , temples, tombeaux. Parlent de Rome antique; et la vue abusée Croit, au lieu d'un jardin , parcourir un musée.
L'Ibère avec orgueil dans leur luxe royal Vante son Aranjuez, son vieil Escurial ; Toi surtout, Ildephonse, et tes fraîches délices. Là ne sont point ces eaux dont les sources factices. Se fermant tout à coup, par leur morne repos Attristent le bocage et trompent les échos : Sans cesse résonnant dans ces jardins superbes, D'intarissables eaux, en colonnes, en gerbes , S'élancent, fendent l'air de leurs rapides jets. Et des monts paternels égalent les sommets ; Lieu superbe , où Philippe , avec magnificence , Défiait son aïeul, et retraçait la France.
Le Batave à son tour, par un art courageux. Sut changer en jardins son sol marécageux : Mais dans le choix des fleurs une recherche vaine ^ Des bocages couvrant une insipide plaine, Sont leur seule parure ; et notre œil attristé Y regrette des monts la sauvage âpreté : Mais ses riches canaux et leur rive féconde; De ses moulins dans l'air, de ses barques sur l'onde. Des troupeaux dans ses prés les mobiles lointains , Ses fermes, ses hameaux, voilà ses vrais jardins.
Des arbres résineux la robuste verdure, Les mousses, les lichens qui bravent la froidure. Du Russe, presque seuls, parent le long hiver; Mais l'art subjugue tout : Iç feu, vainqueur de l'air , De Flore dans ces lieux entretient la couronne, Et Yulcain y présent un hospice à Pomone. Par ses hardis travaux, tel le plus grand des czars Sut chez un peuple inculte acclimater les arts.
Heureux si des méchants Tabsurde frénésie Ne vient pas en poison changer leur ambroisie Et si de Pierre un jour quelque heureux successeur, Sans craindre leur danger, sait goûter leur douceur ! / Le Chinois offre aux yeux des beautés pittoresques, Des contrastes frappants, et quelquefois grotesques. Ses temples, ses palais , richement colorés , Leurs murs de porcelaine, et leurs globes dorés.
Vous dirai-je quel luxe, aux rives ottomanes, Charme dans leurs jardins les beautés musulmanes ? Là les arts enchanteurs prodiguent les berceaux , Le marbre des bassins, le murmure des eaux, Les kiosks élégants, les fleurs toujours écloses; L'empire d'Orient est l'empire des roses.
Sous un ciel moins heureux, le Sarmate, à son tour. Présente aux yeux ravis plus d'un riant séjour. Tel brille ce superbe et riche paysage Qui fut de Radzivil l'ingénieux ouvrage :
Au fond de ce bosquet, vers ce lieu retiré , J'avance, et je découvre un débris plus sacré. Venez ici, vous tous dont l'âme recueillie Vit des tristes plaisirs de la mélancolie ; Voyez ce mausolée, où le bouleau pliant , Lugubre imitateur du saule d'Orient, Avec ses longs rameaux, et sa feuille qui tombe, Triste, et les bras pendants, vient pleurer sur la tombe.
Enfin, je viens à toi, florissante Albion, Au bel art des jardins instruite par Bacon ; De Pope, deMilton, les chants le secondèrent; A leur voix , des vieux parcs les terrasses tombèrent,
CHÂKT I. 243
Le Diveau fut brtsé^ tout fut libre ; et tes mains Ont, corarne tes cités , afîranchi tes jardins. Un goât plus pur orna, dessina tes bocages. £h ! qui pourrait compter les parcs, les paysages^ Les sites enchanteurs qu'arrose dans son cours Ce fieuTe impérieux qui, dans ses longs détours , Parmi des prés fleuris, des campagnes fécondes , Marche ^ers l'Océan, en souverain des ondes, Plus riche que l'Hermus, plus vaste que le Rhin , ( £t dont l'urne orgueilleuse est l'urne du destin ? ^
J'ai dit les lieux charmants que l'art peut imiter ; /^ Mais il est des écueils que l'art doit éviter. / L'esprit imitateur tsop souvent nous abuse. I9e prêtez point au sol les beautés qu'il refuse. Avant tout , connaissez votre site ; et du lieu Adorez le génie et consultez le dieu.
Ses lois impunément ne sont pas offensées. Cependant, moins hardi qu'étrange en ses pensées, Tous les jours, dans les champs, un artiste sans goût Change^ mêle, déplace, et dénature tout; Et, par l'absurde choix des beautés qu'il allie, Revient gâter en France un site d'Italie.
Ce que votrç terrain adopte avec plaisir, Sachez, le reconnaître, osez vous en saisir. C'est mieux que la nature, et cependant c'est elle; C'est un tableau parfait qui n'a point de modèle. Ainsi savaient choisir les Berghems, les Poussins. Voyez, étudiez leurs che&-d'œuvre divins : Et ce qu'à la campagne emprunta la peinture, Que l'art reconnaissant le rende à la nature.
Maintenant des terrains examinons le choix. Et quels lieux se plairont à recevoir vos lois.
II fat un temps funeste où, tourmentant la terre, Aux sites les plus beaux l'art déclarait la guerre; Et comblant les vallons, et rasant les coteaux, D'un sol heureux formait d'insipides plateaux. Par un contraire abus, l'art, tyran de campagnes, Aujourd'hui veut créer des vallons, des montagnes. Évitez ces excès : vos soins infructueux Vainement combattraient un terrain montueux ; Et dans un sol égal un humble monticule Veut être pittoresque, et n'est que ridicule.
Désirez-vous un lieu propice à vos travaux*, Loin des champs trop unis, des monts trop inégaux. J'aimerais ces hauteurs où, sans orgueil, domine Sur un riche vallon une belle colline.
Là le terrain est doux sans insipidité , • Élevé sans roideur, sec sans aridité.
Vous marchez , l'horizon vous obéit : la terre S'élève ou redescend, s'étend ou se resserre. Vos sites, vos plaisirs, changent à chaque pas.
Qu'un obscur arpenteur, armé de son compas, Au fond d'un cabinet, d'un jardin symétrique Confie au froid papier le plan géométrique : Vous, venez sur les lieux. Là, le crayon en main» Dessinez ces aspects, ces coteaux, ce lointain ; Devinez les moyens, pressentez les obstacles : C'est des difficultés que naissent les miracles. Le sol le plus ingrat connaîtra la beauté. Est-il nu? que des bois parent sa nudité : Couvert ? portez la hache en ses forêts profondes : Humide ? en lacs pompeux, en rivières fécondes , Changez cette onde impure; et, par d'heureux travaux, Corrigez à la fois l'air, la terre et les eaux : Aride, enfin ? cherchez, sondez, fouillez encore; L'eau, lente à se trahir^ peut-être est près d'éclore.
CHâNT I. t45
Ainsi à*vai long effort moi-même rebuté ,
Quand j*ai à*tm froid détail maudit l'aridité,
Soudain un trait heureux jaillit d'un fond stérile,
£t mon yers ranimé coule enfin plus facile. Il est des soins plus doux, un art plus enchanteur,
Cest peu de charmer l'œil, il faut parler au cœur.
Avez-yous donc connu c€s rapports invisibles
Des corps inanimés et des êtres sensibles ?
Avez-Yous entendu des eaux, des prés, des bois,
La muette éloquence et la secrète voix?
Rendez-nous ces effets. Que du riant au sombre.
Du noble au gracieux, les passages sans nombre
M'intéressent toujours. Simple et grand, fort et doux.
Unissez tous les tons pour plaire à tous ks goûts.
Là que le peintre vienne enrichir sa palette ;
Que l'mspiration y trouble le poëte ;
Que le sage du calme y goûte les douceurs;
L'heureux, ses souvenirs ; le malheureux, ses pleurs. Mais l'audace est commune, et le bon sens est rare. Au lieu d'être piquant souvent on est bizarre.
Gardez que, mal unis, ces effets différents Ne forment qu'un chaos de traits incohérents. Les contradictions ne sont pas des contrastes.
D'ailleurs , à ces tableaux il faut des toiles vastes. N'allez pas resserrer dans des cadres étroits Des rivières, des lacs, des montagnes, des bois. On rit de ces jardins, absurde parodie Des traits que jette en grand la nature hardie. Où l'art, invraisemblable à la fois et grossier. Enferme en un arpent un pays tout entier.
Au lieu de cet amas, de ce confus mélange. Variez les sujets, ou que leur aspect change : Rapprochés, éloignés, entrevus, découverts, Qu'ils offrent tour à tour vingt spectacles divers :
Que de Tefifet qui suit, Fadroile incertitude Laisse à Fœil curieux sa douce inquiétude ; Qu'enfin les ornements avec goât soient placés, . Jamais trop imprévus, jamais trop annoncés.
Surtout du mouvement : sans lui, sans sa magie. L'esprit désoccupé retombe en léthargie; Sans lui, sur vos champs froids mon edl glisse au hasard. Des grands peintres encor faut-il attester l'art? Voyez-les prodiguer, de leur pinceau fertile. De mobiles objets sur la toile immobile , L'onde qui fuit, le vent qui courbe les rameaux. Les globes de fîimée exhalés des hameaux. Les troupeaux, les pasteurs, et leurs jeux et leur danse : Saisissez leur secret, plantez en abondance Ces souples arbrisseaux , et ces arbres mouvants. Dont la tête obéit à l'haleine des vents; Quels qu'ils soient, respectez leur flottante verdure r Et défendez au fer d'outrager la nature. Voyez-la dessiner ces chênes , ces ormeaux ; Voyez comment sa main, du tronc jusqu'aux rameaux. Des rameaux au feuillage, augmentant leur souplesse^ Des ondulations leur donna la mollesse.
Mais les ciseaux cruels... Prévenea ce forfait. Nymphes des boisi courez. Que dis-je? c'en est fait r L'acier a retranché leur cime verdoyante ! Je n'entends plus au loin sur leur tête ondoyante Le rapide Aquilon légèrement courir,. - Frémir dans leurs rameaux , s'éloigner et mourir : Froids, monotones, morts, du fer qui les mutile Ils semblent avoir pris la roideur immobile.
Vous donc, dans vos tableaux amis du mouvement, A vos arbres laissez leur doux balancement. Qu'en mobiles objets la perspective abonde : Faites courir, tomber et rejaillir cette onde.
Vous voyez ces vallons et ces coteaux déserts; Des différents troupeaux dans les sites divers , Envoyez^ répandes les peuplades nombreuses. Là, du sommet lointain des roches buissonneuses. Je vois la chèvre pendre ; ici de mille agneaux L'écho porte les cris de coteaux en coteaux. Dans ces prés abreuvés des eaux de la colline, Couché sur ses genoux, le bœuf pesant rumine , Tandis qulmpétueux^ fier, inquiet , ardent , Cet animal guerrier qu'enfanta le trident Déploie , en se jouant dans un gras pâturage , Sa vigueur indon^tée et sa grâce sauvage. Que j'aime et sa souplesse et son port animé ! Soit que dans le courant du fleuve accoutumé En frissooDant il plonge , et , luttant contre l'onde , Batte du pied le flot qui blanchit et qui gronde ; Soit qu'à travers les prés il s'échappe par bonds ; Soit que , livrant aux vents ses longs crins vagabonds , Superbe , l'œil en feu , les narines fumantes , fieau d'orgueil et d'amour, il vole à ses amantes l Quand je ne le vois plus , mon œil le suit encor.
Amsi de la nature épuisant le trésor, Le terrain , les aspects , les eaux et les ombrages Donnent le mouvement, la vie aux paysages.
Voulez-vous mieux encor fixer l'œil enchanté, Joignez au mouvement un air de liberté; Et laissant des jardins la limite indécise , Que l'artiste l'efface, ou du moins la déguise. Où l'œil n'espère plus le charme disparaît. Aux bornes d'un beau lieu nous touchons à regret : Bientôt il nous ennuie , et même nous hrrite : Au delà de ces murs , importune limite , On imagine encor de plus aimables lieux -, Et l'esprit inquiet désenchante les yeux.
Quand , toujours guerroyant , vos gothiques ancêtres Transformaient en champs clos leurs asiles champêtres , Chacun dans son donjon , de murs environné , Pour vivre sûrement, vivait emprisonné.
Mais que fait aujourd'hui cette ennuyeuse enceinte Que conserve l'orgueil et qu'inventa la crainte ? A ces murs qui gênaient , attristaient les regards , Le goût préférerait ces verdoyants remparts , Ces murs tissus d'épine , où votre main tremblante Cueille ou la rose inculte , ou la mûre sanglante.
Mais les jardins bornés m'importunent encor. Loin de ce cercle étroit prenons enfin l'essor Vers un genre plus vaste et des formes plus belles , Dont seul Ermenonville offre encor des modèles. Les jardins appelaient les champs dans leur séjour; Les jardins dans les champs vont entrer à leur tour.
Du haut de ces coteaux y de ces monts d'où la vua D'un vaste paysage embrasse l'étendue , La Nature au Génie a dit : c. Écoute-moi ; Tu vois tous ces trésors ; ces trésors sont à toi. Dans leur pompe sauvage et leur brute richesse, Mes travaux imparfaits implorent ton adresse. » Elle dit. Il s'élance ; il va de tous côtés Fouiller dans cette masse où dorment cent beautés j Des vallons aux coteaux , des bois à la prairie, Il retouche en passant le tableau qui varie ; Il sait , au gré des yeux, réunir, détacher. Éclairer, rembrunir, découvrir ou cacher. Il ne compose pas; il corrige , il épure. Il achève les traits qu'ébaucha la nature. Le front des noirs rochers a perdu sa terreur; La forêt égayée adoucit son horreur ; Un ruisseau s'égarait , il dirige sa course ; Il s'empare d'un lac^ s'enrichit d'une source i
CtiANT I. 249
Il Teut , et des sentiers courent de toutes parts Chercher, saisir, lier, tous ces membres épars Qui , surpris , enchantés du nœud qui les rassemble , Forment de cent détails un magnifique ensemble.
Ces grands travaux peut-être épouvantent votre art ; Rentrez dans nos vieux parcs , et voyez d*un regard Ces riens dispendieux , ces recherches frivoles. Ces treillages sculptés , ces bassins , ces rigoles. Avec bien moms de frais qu'un art minutieux N'orna ce seul réduit qui plaît un jour aux yeux,^ Vous allez embellir un paysage immense.
Tombez devant cet art, Wsse magnificence; Et qu'un jour transformée en un nouvel Éden , La France à nos regards offre un vaste jardin.
De mes leçons encor je voudrais vous apprendre L'art d'avertir les yeux , et l'art de les surprendre. Mais , avant de dicter des préceptes nouveaux, Deux genres , dès longtemps ambitieux rivaux , Se disputent nos vœux. L'un à nos yeux présent» D'un dessin réguHer l'ordonnance imposante , Prête aux. champs des beautés qu'ils ne connaissaient pas, D'une pompe étrangère embellit leurs appas , Donne aux arbresdes lois , aux ondes des entraves , Et , despote orgueilleux , brille entouré d'esclaves ; Son air est moins riant et plus majestueux. L'autre de la nature amant respectueux , L'orne sans la farder, traite avec indulgence ^ Ses caprices charmants , sa noble négligence , Sa marche irrégulière , et fait naître avec art Des beautés du désordre et même du hasard.
Chacun d'eux a ses droits , n'excluons l'un ni l'autre ; Je ne décide point entre Kent et Le Nôtre. L'un , content d'un verger, d'un bocage , d'un bois , Dessine pour 1q sage , et l'autre pour les rois.
350 LES JARDIRS.
Les rois sont condanmés à la magnificence :
On attend autour d'eux l'effort de la puissance;
On y veut admirer, enivrer ses regards
Des prodiges du luxe et du faste des arts.
L'art peut donc subjuguer la nature rebelle ;
Mais c'est toujours en grand qu'il doit trion^her d'elle^
Son éclat fait ses droits; c'est un usurpateur
Qui doit obtenir grâce à force de grandeur.
Loin donc ces froids jardins , colifichet champêtre ^
Insipides réduits, dont l'insipide maître
Vous vante , en s'admirant, ses arbres bien peignés;
Ses petits salons verts , bien tondus , bien soignés ;
Scm plan bien symétrique , où, jamais solitaire ,
Chaque ailée a sa sœur, chaque berceau son frère ;
Ses sentiers , ennuyés d'obéir au cordeau ,
Son parterre brodé , son maigre filet d'eau ,
Ses buis tournés en ^obe , en pyranûde , en vase ,.
£t ses petits bergers bien guindé sur leur base.
Laissez-le s'applaudir de son luxe mesquin ;
Je préfère un champ brut à son triste jardin.
Loin de ces vains apprêts , de ces petits prodiges y Venez , suivez mon vol au pays des prestiges , A ce pompeux Yersaille , à ce riant Marli , Que Louis , la nature et l'art ont embelli. C'est là que tout est grand , que l'art n'est point timide; Là tout est enchanté , c'est le palais d' Armide ; C'est le jardin d'Alcine, ou plutôt d'un héros !Noble dans sa retraite , et grand dans son repos; Qui cherche encore à vaincre , à dompter des obstacles £t ne marche jamais qu'entouré de miracles. Voyez-vous et les eaux , et la terre , et les bois , Subjugués à leur tour, obéir à ses lois ; A ces douze palais d'élégante structure Ces arbres marier leur verte architecture ,
CHANT I. 2Si
Ces bronzes respirer, ces fleuves suspendus ,
En gros bouillons d'écume à grand bruit descendus ,
Tomber, se prolonger dans des canaux superbes ;
Là s'épancher en nappe, ici monter en gerbes ,
Et , dans l'air s'enflammant aux feux d^un soleil pur,
Pleuvoir en gouttes d'or, d'émeraude et d'azur?
Si j'égare mes pas dans ces bocages sombres ,
Des Faunes , des Sylvains , en ont peuplé les ombres ;
Et Diane et Vénus enchantent ce beau lieu ;
Tout bosquet est un temple , et tout marbre est un dieu :
Et Louis , respirant du fracas des conquêtes ,
Semble avoir invité tout l'Olympe à ses fêtes.
Cest dans ces grands effets que l'art doit se montrer. Mais l'esprit aisément se lasse d'admirer.
Tapplaudis l'orateur dont les nobles pensées
Roulent pompeusement, avec soin cadencées :
Mais ce plaisir est court. Je quitte l'orateur
Pour chercher un ami qui me parle du cœur '^ .
Du marbre , de l'airain , qu'un vain luxe prodigue
Des ornements de l'art l'ceil bientôt se fatigue ;
Mais les bois , mais les eaux, mais les ombrages frais ,
Tout ce luxe innocent ne fatigue jamais.
Aimez donc des jardins la beauté naturelle ;
Dieu lui-même aux mortels en traça le modèle.
Regardez dans Milton <4 , quand ses puissantes mains
Préparent un asile au premier des humains :
Le voyez-vous tracer des routes régulières ,
Contraindre dans leur cours des ondes prisonnières?
Le voyez-vous parer d'étrangers ornements
L'enfôince de la terre et son premier printemps ?
Sans contrainte , sans art , de ses douces prémices
La nature épuisa les plus pures délices.
Des plaines , des coteaux le mélange charmant ,
Les ondes à leur choix errantes mollement ,
tK52 LES JARDINS.
Des sentiers sinueux les routes indécises , Le désordre enchanteur, les piquantes surprises , Des aspects où les yeux hésitaient à choisir, Variaient , suspendaient, prolongeaimt leur plaisir. Sur rémail velouté d*une fraîche verdure , Mille arbres , de ces lieux ondoyante parure , Charme de l'odorat , du goût et des regards, Élégamment groupés , négligemment épars , Se fuyaient, s'approchaient, quelquefois à leur vue Ouvraient dans le lointain une scène imprévue ; Ou , tombant jusqu'à terre , et recourbant leurs bras , Venaient d'un doux obstacle embarrasser leurs pa»; Ou pendaient sur leur tête en festons de verdure , Et de fleurs , en passant, semaient leur chevelure. Dirai'je ces forêts d'arbustes, d'arbrisseaux, Entrelaçant en voûte , en alcôve , en berceaux , Leurs bras voluptueux et leurs tiges fleuries ?
C'est là que, les yeux pleins de tendres rêveries, Eve à son jeune époux abandonna sa main , Et rougit comme l'aube aux portes du matin* Tout les félicitait dans toute la nature , Le ciel par son éclat , l'onde par son murmure. La terre en tressaUlant ressentit leurs plaisirs ; Zéphire aux antres verts redisait leurs soupirs ^ Les arbres frémissaient , et la rose inclinée Versait tous ses parfums sur le lit d'hyménée. O bonheur ineffable ! 6 fortunés époux ! Heureux dans ses jardins , heureux qui , comme vous , Vivrait loin des tourments où l'orgueil est en proie , Biche de fruits , de fleurs , d'innocence et de joie !
Ah! si la paix des champs , si leurs heureux loisirs l^'étaient pas le plus pur, le plus doux des plaisirs. D'où viendrait sur nos cœurs leur secrète puissance ? Tout regrette ou chérit leur paisible innocence.
Le sage à son jardin destine ses vieux ans ;
Un grand fuit son palais pour sa maison des champs ;
Le poëte recherche un bosquet solitaire ;
A son triste bureau le marchand sédentaire ,
Lassé de ses calculs , lassé de son comptoir,
D'avance se promet un champêtre manoir,
Rêve ses boulingrins , ses arbres, son bocage ,
Et d'un verger futur se peint déjà Timage.
Que dis-je ? au doux repos invitant de grands cœurs ,
Un jardin quelquefois fut le prix des vainqueurs.
Là le terrible Mars , sans glaive , sans tonnerre ,
Las^de Tensanglanter, fertilise la terre ;
Au lieu de ses soldats , il compte ses troupeaux ;
Au chêne du bocage il suspend ses drapeaux :
Sur ses foudres éteints je vois s'asseoir Pomoi^e ;
Paies ceint en riant les lauriers de Bellone , /
Et l'airain , désormais fatal aux daims légers ,
A rendu les échos aux chansons des bergers.
Tel est Bleinheim , Bleinheim la gloire de ses maîtres'^, Plein des pompes de Mars et des pompes champêtres ; En vain ce nom fameux atteste nos revers : Monument d'un grand homme , il a droit à mes vers. Si des arts créateurs j'y cherche les prodiges , Partout l'œil est charmé de leurs brillants prestiges , Et Ton doute , à l'aspect de ces nobles travaux , Qui doit frapper le plus , du peuple ou du héros. Si j'y viens des vieux temps retrouver la mémoire , Je songe , 6 Rosamonde ! à ta touchante histoire '^ ; De Rose , mieux que toi , qui mérita le nom ? En vain de la beauté le ciel t'avait fait don ; Tendre et fragile fleur, flétrie en ton jeune âge , Tu ne vécus qu'un jour, ce fut un jour d'orage. Dans ce nouveau dédale , où te cacha Merlin, Ta rivale en fureur pénètre , un fil en main ;
354 LES JARMnS.
Et , livrant Rosamonde à sa rage inhomaine , Ce qui servit ramoar fait triompher la haine.
Ah ! malheureux objet et de haine et d'amour, Tu n*es plus ; mais ton ombre habite ce séjour : Chacun vient t'y chercher de tous les coins du monde ; Chacun grossit de pleurs le puits de Rosamonde ; Ton nom remplit encor ce bosquet enchanté ; Et , pour comble de gloire , Addison t'a chanté. Mais ces tendres amours et ce récit antique « Qu'ont-ils de comparable au vœu patriotique Qui, gravé sur l'airain par un don glorieux , . Acquitta de Malbrough les faits victorieux ?
Adieu , Bleinheim : Chambord à son tour me rappelle , Chambord qu'obtint , pour prix de sa palme immortelle , Ce Saxon , ce héros adopté par mon roi. Par qui Bleinheim peut-être envia Fontenoi. Là ne s'élèvent point des tours si magniûques , D'aussi riches palais , d'aussi vastes portiques : Mais sa gloire l'y suit ; mais à de feints combats Lui-même, en se jouant , conduit ses vieux soldats. Tels , au bord du Létbé , les héros du vieil âge De la guerre , dit-on , aiment toujours l'image ; Et dans ces lieux de paix trouvant les champs de Mars, Dardent encor la lance et font voler des chars.
CtlANT H. 155
01) I si j'avais ce lutli dont le charme autrefois
Entraînait sur THémus les rochers et les bois ,
Je le ferais parler ; et sur les paysages
Les arbres tout à coup déploieraient leurs ombrages;
Le chêne , le tilleul , le cèdre et l'oranger,
£n cadence viendraient dans mes champs se ranger. •
Mais l'antique harmonie a perdu ses merveilles :
La lyre est sans pouvoir, les rochers sans oreilles ,
L'arbre reste immobile aux sons les plus flatteurs ,
£t l'art et le travail sont les seuls enchanteurs.
Apprenez donc de Fart quel soin et quelle adresse Prête aux arbres divers la grâce ou la richesse.
Par ses fruits , par ses fleurs , par son beau vêtement, L'arbre est de nos jardins le plus bel ornement : Pour mieux plaire à nos yeux combien il prend de formes 1 Là s'étendent ses bras , pompeusement informes ; Sa tige ailleurs s'élance avec légèreté; Ici j'aime sa grâce , et là sa majesté ; Il tremble au moindre souffle , ou contre la tempête Pioidit son tronc noueux et sa robuste tête ; Rud^ ou poli , baissant ou dressant ses rameaux ^ Véritable Protée entre les végétaux , f 11 change incessamment , pour orner la nature , Sa taille , sa couleur, ses fruits et sa verdure.
Ces effets variés sont les trésors de l'art, Que le goût lui défend d'employer au hasard.
Des divers plants encor la forme et l'étendue Sous des aspects divers viennent charmer la vue. Tantôt un bois profond , sauvage , ténébreux , l'épanché une ombre immense ; et tantôt, moins nombreux,
3b6 LES JARDRIS.
Un plant d'arhres choisis forme un riant bocage. Pins loin , distribués dans un frais paysage 9 Des groupes él^ants frappent l'œil enchanté ; Ailleurs , se confiant à sa propre beauté , Un arbre seul se montre , et seul orne la terre. Tels , si la paix des champs peut rappder la guerre , Une nombreuse armée étale à nos regards Des bataillons épais, des pelotons épars ; Et là , fier de sa force et de sa renommée , Un héros seul avance , et vaut seul un armée. Tous ces plants différents suivent diverses lois.
Dans les jardins de Fart notre luxe autrefois Des arbres isolés dédaignait la parure : Ils plaisent aujourd'hui dans ceux de la nature. Par un caprice heureux , par de savants hasards , Leurs plants désordonnés charmeront nos regards. Qu'ils diffèrent d'aspect , de forme , de distance ; Que toujours la grandeur , ou du moins l'élégance ^ Distingue chaque tige , ou que l'arbre honteux Se anche dans la foule et disparaisse aux yeux. Mais lorsqu'un chêne antique , ou lorsqu'un vieil érable , Patriarche des bois , lève un front vénérable ^ Que toute sa tribu , se rangeant alentour. S'écarte avec respect , et compose sa cour ; Ainsi l'arbre isolé platt aux diamps qu'il décore. .
Avec bien plus de choix et plus de goût encore Les groupes offriront mille tableaux heureux. D'arbres plus ou moins forts , et plus ou moins nombreux, Formez leur masse épaisse ou leurs touffes légères : De loin l'œil aime à voir tout ce peuple de frères. C'est par eux que l'on peut varier ses dessins , Rapprocher et tantôt repousser les lointains y Réunir, séparer, et sur les paysages Étendre ou replier le rideau des ombrages.
CHANT ir. Î57
Vos groupes sont formés : il est temps que ma voix A connaître un peu d*art accoutume les bois.
Bois augustes , salut ! Vos voûtes poétiques N'entendent plus le barde et ses affreux cantiques ; Un délire plus doux babite vos déserts ; Et vos antres encor nous instruisent en vers. Vous inspirez les miens , ombres majestueuses ! Souffrez donc qu'aujourd'bui mes mains respectueuses Viennent vous embellir, mais sans vous profaner ; C'est de vous que je yeux apprendre à vous orner.
Les bois peuvent s'offrir sous des aspects sans nombre , Ici des troncs pressés rembruniront leur ombre ; Là , de quelques rayons égayant ce séjour, Formez un doux combat de la nuit et du jour ; Plus loin , marquant le sol de leurs feuilles légères , Quelques arbres épars joueront dans les clairières , £t , flottant l'un vers l'autre et n'osant se toucher, Paraîtront à la fois se fuir et se chercher. Ainsi , le bois par tous perd sa rudesse austère ; Mais n'en détruisez pas le grave caractère : De détails trop fréquents , d'objets minutieux, Pï'aliez pas découper son ensemble à nos yeux ; Qu'il soit un, simple et grand, et que votre art lui laiss», Avec toute sa pompe , un peu de sa rudesse. Montrez ces troncs brisés ; je veux des noirs torrents Dans les creux des ravins suivre les flots errants. Du temps , des eaux , de l'air, n'effacez point la trace ; De ces rochers pendants respectez la menace ; Et qu'enfin dans ces li^ux empreints de majesté Tout respire une mâle et sauvage beauté.
Mais tel est des humains l'instinct involontaire ; Le désert les effraye. En ce bois solitaire Placez donc , s'il se peut , pour consoler le cœur. L'asile du travail ou celui du malheur.
258 LES JABDtNS. '
11 est des temps affreux , où des diainps de leurs pères Des proscrits sont jetés aux terres étrangères : Ah ! plaignez leur destin , mais félicitez-vous ; De vos riches tableaux le tableau le plus doux , A ces infortunés vous le devrez peut-être ! Que dans Fimmensité de votre enclos champêtre Un coin leur soit gardé ; donnez à leurs débris , Au fond de vos forêts , de tranquilles abris ; A vos palais pompeux opposez leurs cabanes : Peuplés par eux , vos bois ne seront plus profanes , Et leur touchant aspect consacrera ces lieux. Mais surtout si Texil de leur cloître pieux > A banni ces reclus qui sous des lois austères Dérobent aux humains leurs tourments volontaires , Ces enfants de Bruno, ces enfants de Rancé, Qui tous , morts au présent , expiant le passé , Entre le repentir et la douce espérance , Vers un monde à venir prennent leur vol immense , Accueillez leur malheur, et que sous d'humbles toits , Paisible colonie , ils habitent vos bois. A peine on aura su le sort qui les exile , Vos soins hospitaliers , et leur modeste asile , Des hameaux d'alentour femmes , enfants , vieillards , Vers ces hôtes sacrés courront de toutes parts : La richesse y viendra visiter Tindigence; L'orgueil , l'humilité ; le plaisir, la souffrance : Vous-même , abandonnant pour leurs âpres forêts Et vos salons dorés et vos ombrages frais. Viendrez au milieu d'eux dans une paix profonde Désenchanter vos cœurs des voluptés du monde , Loin de ce monde , où règne un air contagieux , Vous aimerez ce bois sombre et religieux , Ses pâles habitants , leur rigide abstinence , Leur saint recueillement , leur éternel silence ,
CHANT H. 2â9
Et , la bêche à la main , la pénitence en deuil ,
Anticipant la raort , et creusant son cercueil.
La terre sentira leur présence féconde :
Pour vous , pour vos moissons , vers le maître du monde
Ils lèveront leurs mains ; vous devrez à leurs vœux
Et les biens d'ici bas et les trésors des cieux ;
Et lorsqu'à la lueur des lampes sépulcrales ,
De silences profonds , coupés par intervalles ,
Du sein de la forêt leurs nocturnes concerts
En sons lents et plaintife monteront dans les airs.
Peut-être à ces accents vous trouverez des charmes ;
Vous envierez leurs pleurs, vous y joindrez vos larmes ;
Et le corps sur la terre, et Tespritdans le ciel ,
Vos vœux iront ensemble aux pieds de rÉternel.
Ainsi votre forêt prend un aspect moins rude ;
Vous charmez son effroi, peuplez sa solitude ,
Animez son silence, et goûtez à la fois
Les charmes d'un bienfait et le charme des bois ;
Mais sans nuire à sa pompe égayez sa tristesse.
Le bocage, moins fier, avec plus de mollesse Déploie à nos regards des tableaux plus riants, Veut un site agréable et des contours liants. Fuit, revient, et s'égare en routes sinueuses. Promène entre des fleurs des eaux voluptueuses, Et j'y crois voir encore, ivre d'un doux loisir, Épicure dicter les leçons du plaisir.
Mais c^est peu qu'en leur sein les bois ou le bocage Renferment leur richesse élégante ou sauvage; Dans l'art d'orner les champs, comme dans nos écrits, A la variété le goût donne le prix :
Kirhe variété , délices de la vue ,
idO LES JARDINS.
Accours ; viens rompre esOn l'insipide niveau , Brise la triste équerre et l'ennuyeux cordeau. Par un mélange heureux de golfes, de saillies , Les lisières des bois veulent être embellies. L'œil , qui des plans tracés par Tuniformité Se fatigue et s'élance à leur extrémité , Se platt à paroQurir, dans sa vaste étendue. De ces bords ondoyants la forme inattendue; Il s'égare, il se joue en ces replis nombreux ; Tour à tour il s'enfonce, il ressort avec eux; Sur les tableaux divers que leur chaîne compose De distance en distance avec plaisir repose : Le bois s'en agrandit, et, dans ses longs retours, Varie à chaque pas son charme et ses détours. Dessinez donc sa forme, et d'abord qu'on choisisse Les arbres dont le goût prescrit le sacrifice : Mats ne vous hâtez pomt ; condamnez à regret. Avant d'exécuter un rigoureux arrêt.
Ah ! songez que du temps ils sont le lent ouvrage. Que tout votre or ne peut racheter leur ombrage , Que de leur frais abris vous goûtiez la douceur. Quelquefois cependant un ingrat possesseur. Sans besoin, sans remords, les livre à la cognée. Renversés sur le sein de la terre indignée , Ils meurent : de ces lieux s'exilent pour toujours La douce rêverie et les discsets amours. Ah ! par ces bois sacrés dont le feuillage sombre Aux danses du hameau prêta souvent son ombre ^ Par ces dômes touffus qui couvraient vos aîeu\, Profanes! respectez ces troncs religieux; Et quand l'âge leur laisse une tige robuste , Gardez-vous d'attenter à leur vieillesse auguste! Trop tût le jour viendra que ces bois languissants, Pour céder leur empire à de i^us jeunes plants,,
CHAIMT II. a&i
Tomberont sous le fer, et de leur tête altière Verront l'antique honneur flétri dans la poussière i
O y ersaille! 6 regret ! ô bosquets ravissants. Chefs-d'œuvre d'un grand roi, de Le Nôtre, et des- ans ! La hache est à vos pieds, et votre heure est venue. Ces arbres, dont Foi^eîl s'élançait <lans la nue. Frappés dans leur racine, et balançant dans l'air Leurs superbes sommets ébranlés par le fer. Tombent,* et de leurs troncs jonchent au loin ces routes Sur qui leurs bras pompeux s'airondissaient en voûtes : Ils sont détruits ces bois dont le front glorieux Ombrageait de Louis le front victorieux , Ces bois où, célébrant de plus douces conquêtes. Les arts voluptueux multipliaient les fêtes ! Amour, qu'est devenu cet asile enchanté Qui vit de Montespan soupirer la fierté ? Qu'est devenu l'ombrage où, si belle et si tendre, A son amant, surpris et charmé de l'entendre, La Vallière apprenait le secret de son cœur, Et sans se croire aimée avouait son vainqueur ? Tout périt, tout succombe : au bruit de ce ravage Voyez -vous point s'enAiir les hôtes du bocage? Tout ce peuple d'oiseaux, fiers d'habiter ces bois , Qui chantaient leurs amours dans l'asile des rois, S'exUent à regret de leurs berceaux antiques. Ces dieux, dont le ciseau peupla ces verts portiques , D'un voile de verdure autrefois habillés , Tout honteux aujourd'hui de se voir dépouillés, Pleurent leur doux ombrage, et, redoutant la vue, Vénus même une fois s'étonna d'être nue. Croissez, hâtez votre ombre, et repeuplez ces champs^ Vous, jeunes arbrisseaux ; et vous, arbres mourants, Consolez-vous ! témoins de la faiblesse humaine , Vous avez vu périr et Corneille et Turenne :
2A2 LES JàRIMXS.
Vous comptez ceat pdatemps, bêlas l et nos beaux jours S'envoient les paniers « s'envolent pour toujours.
Heureox donc qoi jouit d*un bois formé par Fâge ; Mais plus heoreox celai qui créa son bocage. Ces arbres, dont le temps |»épare la beauté; Il dit comme Cynis : « Cest moi qui les plantai. » De leur premier printemps il goûte les délices , » De leur premier bouton U bénit les prémices.
Suspendez vos travaux impatients d'éclore ; Méditez-les longtemps, méditez-les encore : . Tel qu'un peintre , arrêtant ses indiscrets pinceaux, D'avance en sa pensée ébauche ses tableaux, Ainsi de vos dessins méditez l'ordonnance. Des sites, des aspects, connaissez la puissance. Et le charme des bois aux coteaux suspendus , Kt la pompe des bois dans la plaine étendus.
Ainsi que les couleurs et les formes amies Connaissez les couleurs, les formes ennemies. Le frêne aux longs rameaux dans les airs élancés Repousserait le saule aux longs rameaux baissés; Le vert du peuplier combat celui du chêne ; Mais l'art industrieux peut adoucir leur haine, Kt, de leur union médiateur heureux.
Un arbre mitoyen les concilie entre eux. Ainsi, par une teinte avec art assortie, Yernet de deux couleurs éteint l'antipathie.
Tu connus ce secret, d toi dont le coteau ^, Dont la verte Colline offre un si doux tableau ; Qui, des bois par degrés nuançant la verdure, Surpassas le Lorrin , et vainquis la nature.
CHANT If. 2tî3
Toi qui, de ce bel art nous enseignant les lois , As donné le précepte et Texempie à la fois t Ah! puisses-tu longtemps jouir de tes ouvrages, Et garder dans ton cœur la paix de tes ombrages ! Je ne sais quel instinct me dit que quelque jour, Ijitraîné malgré toi de tes champs à la cour, Tes mains cultiveront une plante plus chère. Paisse être cet enfant Fimage de son père! Et que jamais n'arrive à cette tendre fleur Le soufïle de la haine et le vent du malheur ! Achève cependant d'embellir tes bocages.
Et vous qu'il instruisit dans l'art des paysages. Observez comme lui tous ces différents verts , Plus sombres ou plus gais, plus foncés ou plus clairs. Remarquez-les surtout, lorsque le pâle automne , Près de la voir flétrie , embellit sa couronne ; Que de variété ! que de pompe et d'éclat ! Le pourpre, l'orangé, l'opale, l'incarnat. De leurs riches couleurs étalent l'abondance. Hélas ! tout cet éclat marque leur décadence. Tel est le sort commun. Bientôt les aquilons Des dépouilles des bois vont joncher les vallons : De moment en moment la feuille sur la terre En tombant interrompt le rêveur solitaire. Mais ces ruines même ont pour moi des attraits : Là, si mon cœur nourrit quelques profonds regrets , Si quelque souvenir vient rouvrir ma blessure , J'aime à mêler mon deuil au deuil de la nature; De ces bois desséchés, de ces rameaux flétris, Seul errant, je me plais à fouler les débris. Ils sont passés les jours d'ivresse et de folie : Viens, je me livre à toi, tendre mélancolie ; Viens , non le front chargé des nuages affreux Dont marche enveloppé le chagrin ténébreux ,
Mais rœil demi*yoilé, mais telle qu^en automne
A traTers des Tapeurs un jour plus doux rayonne :
Viens le regard pensif, le front calme, et les yeux
Tout prêts à s'humecter de pleurs délicieux.
> Ainsi je nourrissais mes tristes rêveries ,
Quand de mille arbrisseaux les familles fleuries
Tout à coup m'ont offert leur plant voluptueux.
Adieu, vastes forêts, cèdres majestueux,
Adieu, pompeux ormeaux, et vous, chênes augustes.
Moins fiers, plus élégants, ces modestes arbustes
M'appellent à leur tour. Venez, peuple enchanteur !
Vous êtes la nuance entre l'arbre et la fleur ;
De vos traits délicats venez orner la scène.
Oh ! que si, moins pressé du sujet qui m'entraîne.
Vers le but qui m'attend je ne hâtais mes pas.
Que j'aurais de plaisir à diriger vos bras!
Je vous reproduirais sous cent formes fécondes ;
Ma main sous vos berceaux ferait rouler les ondes ;
En dômes, en lambris j'unirais vos rameaux;
Mollement enlacés autour de ces ormeaux ,
Vos bras serpenteraient sur leur robuste écorce ,
Emblème de la grâce unie avec la force :
Je fondrais vos couleurs, et du blanc le plus pur.
Du plus tendre incarnat jusqu'au plus sombre azur.
De l'oeil rassasié variant les délices ,
Vos panaches, vos fleurs, vos boules , vos calices ,
A l'envi s'uniraient dans mes brillants travaux.
Et Van-Huysum lui-même envierait mes tableaux.
Pour vous à qui le ciel prodigua leur richesse, Ménagez avec art leur pompe enchanteresse ; Partagez aux saisons leurs brillantes faveurs ; Que chacun apportant ses parfums , ses couleurs , Reparaisse à son tour, et qu'au front de l'année Sa guirlande de fleurs ne soit jamais fanée.
CHANT IL 26i»
Ainsi votre jardin varie avec le temps :
Tout mois a ses bosquets, tout bosquet son printemps ;
Printemps bientôt flétri 1 Toutefois votre adresse
Peut consoler encor de sa courte richesse.
Que par des soins prudents tous ces arbres plantés,
Quand ils seront isans fleurs, ne soient pas sans beautés.
Ainsi l'adroite Églé, prolongeant son empire,
Au déclin des beaux ans sait encor nous séduire.
Le del même, malgré Tinclémence de Tair , N'a pas de tous ses dons déshérité Thiver. Alors, des vents jaloux déûant les outrages, Plusieurs arbres encor retiennent leurs feuillages. Voyez rif et le lierre , et le pin résineux , Le houx luisant, armé de ses dards épineux » Et du laurier divin l'immortelle verdure , Dédommager la terre et venger la nature ; Voyez leurs fruits de pourpre, et leurs glands de corail, Au vert de leurs rameaux mêler un vif émail : Au milieu des champs nus leur parure m'enchante , Et plus inespérée, en parait plus touchante. De vos jardins d'hiver qu'ils ornent le séjour ; Là vous venez saisir les rayons d'un beau jour ; Là l'oiseau, quand la terre ailleurs est dépouillée , Vole, et s'égaye encor sous la verte feuillée. Et, trompé par les lieux, ne connaît plus les temps. Croit revoir les beaux jours , et chante le printemps.
Toutefois de vos plants quels que soient les prodiges, L'habitude souvent en détruit les prestiges , Et le triste dégoût les voit sans intérêt. N'est-il pas des moyens dont le charme secret Vous rende leur beauté toujours plus attachante ?
Oh! combieu des Lapons l'usage heureux m'enchante ! Qu'ils savent bien tromper leurs hivers rigoureux ! J^os superbes tilleuls, nos ormeaux vigoureux,
2M LES JABDIfVS.
De ces champs ennemis redoutent la froidure ;
De quelques noirs sapins Findigente verdure
Par intervalle à peine y perce les frimas :
Mais le moindre arbrisseau qu'épargnent ces climats,
Par des charmes plus doux, à leurs regards sait plaire ;
Planté pour un ami, pour un fils, pour un père.
Pour un hôte qui part emportant leurs regrets ,
11 en reçoit le nom , le nom cher à jamais.
Vous, dont un ciel plus pur éclaire la patrie ,
Vous pouvez imiter cette heureuse industrie :
Elle animera tout ; vos arbres, vos bosquets
Dès lors ne seront plus ni déserts ni muets ;
Ils seront habités de souvenirs sans nombre,
Et vos amis absents embelliront leur ombre.
Qui vous empêche encor, quand les bontés des dieux D'un enfant désiré comblent enfin vos vœux , De consacrer ce jour par les tiges naissantes D'un bocage^ d'un bois ?.. . Mais tandis que tu chantes, Muse, quels cris dans l'air s'élancent à la fois ! Il est né l'héritier du sceptre de nos rois ! Il est né ! Dans nos murs, dans nos champs, sur les ondes, IVos foudres triomphants l'annoncent aux deux mondes. Pour parer son berceau, c'est trop peu que des fleurs ; Apportez les lauriers, les palmes des vainqueurs. Qu'à ses premiers regards brillent des jours de gloire ; Qu'il entende en naissant l'hymne de la victoire : C'est la fête qu'on doit au pur sang des Bourbons.
Au plaisir voulez-vous unir encor la gloire , Voulez-vous de votre art remporter la victoire ? Déjà de nos jardins heureux décorateur, Ajoutez à ces noms le nom de créateur.
Voyez comme en secret la nature fermente , Quel besoin d'enfanter sans cesse la tourmente. £t vous ne Faldez pas ! Qui sait dans son trésor Quels biens à l'industrie elle réserve encor ? Comme Tart à son gré guide le cours de l'onde, Il peut guider la sève ; à sa liqueur féconde Montrez d'autres chemins, ouvrez d'autres canaux : Dans vos champs , enrichis par des hymens nouveaux , Des sucs vierges encore essayez le mélange; De leurs dons mutuels favorisez l'échange. Combien d'arbres, de fruits, de plantes et de fleurs, Dont l'art changea le goût, les parfums, les couleurs ! La pèche a dû sa gloire à ces métamorphoses. D'un triple diadème ainsi brillent les roses ; De son panache ainsi l'œillet s'enorgueillit. Osez : Dieu fit le monde, et l'homme l'embellit. Que si vous n'osez pas essayer ces conquêtes, Combien sous d'autres cieux de richesses sont prêtes; Usurpez ces trésors. Ainsi le fier Romain, £t ravisseur plus juste, et vainqueur plus humain , * Conquit des fruits nouveaux, porta dans l'Ausonie Le prunier de Damas, l'abricot d'Arménie , Le poirier des Gaulois, tant d'autres fruits divers : C'est ainsi qu'il fallait s'asservir l'univers. Quand Lucullus vainqueur triomphait de l'Asie , L'airain, le marbre et l'or frappaient Rome éblouie ; Le sage dans la foule aimait à voir ses mains Porter le cerisier en triomphe aux Romains. Et ces mêmes Romains n'ont-ils pas vu nos pères , En bataillons armés, sous des cieux plus prospères Aller chercher la vigne, et vouer à Bacchus Leurs étendards rougis du nectar des vaincus ? Du fhiit de leurs exploits leurs troupes échauffées Rapportaient, en chantant, ces précieux trophées :
Du pampre triomphai ils cooronnaieQt leurs fronts ; Le pampre sur leurs dards s'élançait en festons. Tel revint sur son char le dieu vainqueur du Gange : Les vallons, les coteaux célébraient la vendange ; Et partout où coula le nectar enchanté Coururent le plaisir, Taudace et la gaité.
Enfants de ces Gaulois, imitons nos ancêtres ; Disputons, enlevons ces dépouilles champêtres. Voyez dans ces jardins, fiers de se voir soumis A la main qui porta le sceptre de Thémis, Le sang des Lamoignons, Fétoquent Malesherbes Enrichir notre sol de cent tiges superbes, Nourrissons inconnus de vingt climats divers , * De la cime des monts, de la rive des mers. Je voyage, entouré de leur foule choisie, D'Amérique en Europe, et d'Afrique en Asie : Tous, parmi nos vieux plants charmés de se ranger. Chérissent notre ciel; et l'heureux étranger. Des bords qu'il a quittés reconnaissant l'ombrage. Doute de son exil à leur touchante image, Et d'un doux souvenir sent son cœur attendri.
Je t'en prends à témoin, jeune Potaveri^. Des champs d'0-Taiti, si chers à son enfance. Où l'amour sans pudeur n'est pas sans innocence ^, Ce sauvage ingénu, dans nos murs transporté, Regrettait dans son cœur sa douce liberté, Et son île riante, et ses plaisirs faciles. Ébloui, mais lassé de l'éclat de nos villes. Souvent il s'écriait : « Rendez-moi mes forêts. » Un jour dans ces jardins où Louis , à grands frais. Des quatre points du monde en un seul lieu rassemble Os peuples végétaux surpris de croître ensemble. Qui, changeant à la fois de saison et de lieu , Viennent tous à l'envi rendre hommage à Jussieu,
CHAJNT H. 269
L'Indien parcourait leurs tribus réunies, Quand tout à coup, parmi ces vertes colonies^ Un arbre qu'il connut dès ses plus jeunes ans Frappe ses yeux : soudain avec des cris perçants 11 s'élance, il l'embrasse, il le baigne de larmes , Le couvre de baisers. Mille objets pleins de charmes, Ces beaux champs, ce beau ciel qui le virent heureux, Le fleuve qu'il fendait de ses bras vigoureux , La forêt dont ses traits perçaient l'hôte sauvage , Ces bananiers chargés et de fruits et d'ombrage, £t le toit paternel, et les bois d'alentour. Ces bois qui répondaient à ses doux chants d'amour , 11 croit les voir encor, et son âme attendrie Du moins pour un instant retrouva sa patrie.
Quels que soient vos bosquets, vos bois et vos vergers , Enfants de votre sol ou des champs étrangers , L'art brillant des jardins, s'il veut longtemps nous plaire , Exige encor de vous un soin plus nécessaire. Quelquefois en plantant des artistes sans art Entre eux et la campagne élèvent un rempart ; Leurs arbres sont un voile et non une parure : Vous , sachez avec goût disposer leur verdure ; Que vos arbres divers, adroitement plantés. Des plus vastes lointains vous livrent les beauté$ ; Par elles de vos parcs augmentez l'étendue, Possédez par les yeux , jouissez par la vue. Eh ! qui peut dédaigner ces aspects abondants En tableaux variés, en heureux accidents ! Par eux l'œil est charmé, la campagne est vivante.
Là d'un chemin public c'est la scène mouvante ; C'est le bœuf matinal que suit le soc tranchant , Cest le fier cavalier qui, distrait en marchant , Du coursier dont sa main abandonnait l'allure A l'aspect d'un passant relève l'encolure ;
C'est le piéton modeste, un bâton à la main, A qui la rêverie abrège le chemin ; Cest le pas grave et lent de la riche fermière ; C'est le pas leste et vif de la jeune laitière , Qui, rbabit retroussé, le corps droit, va trottant , Son vase en équilibre , et chemine en chantant ; C'est le lourd chariot, dont la marche bruyante Fait crier le pavé sous sa charge pesante ; Le char léger du fat, qui vole en un instant De Tennui qui le chasse à l'ennui qui Tattend.
Regardez ce moulin, où tombent en cascades / Sur l'arbre de Cérès les ondes de naïades ; / Tandis qu'au gré d'Éole, un autre avec fracas Tourne en cercle sans fin ses gigantesques bras.
Plus loin, c'est un vieux bourg que des bois environnent. I^à de leurs longs créneaux les cités se couronnent , Et le clocher, où plane un coq audacieux , Court en sommet aigu se perdre dans les cieux.
Plus heureux, si de loin commande au paysage Quelque temple fameux, monument du vieil âge. Dont les royales tours seprolongent dans l'air ; Royaumont, Saint-Denis, ou le vieux Westminster, Où dorment confondus le guerrier, le poète. Les grands hommes d'État, et Chatham à leur télé ; L'éloquent Westminster, où tout parle à l'orgueil De grandeur, de néant, et de gloire, et de deuil.
Oublierai-je ce fleuve , et ses bords , et ses îles ? Et si la vaste mer entoure vos asiles , Quel tableau peut valoir son courroux , son repos , Et ces vaisseaux lointains qui volent sur les flots ?
O ISice! heureux séjour, montagnes renommées, De lavande, de thym, de citron parfumées ; Que de fois sous tes plants d'oliviers toujours verts ,. Dont la pâleur s'unit au sombre azur des mers ,
régarai mes regards sur ce théâtre immense! Combien je jouissais ! soit que Fonde en silence , Mollement balancée , et roulant sans efforts , D'une frange d'écume allât ceindre ses bords ; Soit que son vaste sein se gonflât de colère; J'aimais à voir le flot , d'abord ride légère , De loin blanchir, s'enfler, s'allonger et marcher, Bondir tout écumant de rocher en rocher ; Tantôt se déployer comme un serpent flexible ,/; Tantôt , tel qu'un tonnerre , avec un bruit horrible , / Précipiter sa masse , et de ses tourbillons Dans les rocs caverneux engloutir les bouillons. / Ce mouvement , ce bruit , cette mer turbulente , Boulant , montant , tombant en montagne écumante/. Enivraient mon esprit, mon oreille, mes yeux , £t le soir me trouvait immobile en ces lieux.
Donc , si ce grand spectacle entoure vos domaines , Montrez, mais variez ces magnifiques scènes : Ici que la mer brille à travers les rameaux ; Là , dans renfoncement de ces profonds berceaux , Comme au bout d'un long tube , une voûte la montre; Au détour d'un bosquet ici l'œil la rencontre , La perd encor ; enfin la vue en liberté Tout à coup la découvre en son immensité.
Sur ces aspects divers fixez l'œil qui s'égare ; Mais , il faut l'avouer, c'est d'une main avare Que les hommes, les arts , la nature et le temps, Sèment autour de nous de riches accidents.
0 plaines de la Grèce ! ô champs de l'Ausonie ! Lieux toujours inspirants , toujours chers au génie ; Que de fois , arrêté dans un bel horizon , Le peintre voit , s'enflamme , et saisit son crayon ; Dessine ces lointains , et ces mers , et ces îles , tes ports , ces monts brûlants et devenus fertiles ;
Des laves de ces monts encor tout menaçants , Sur des palais détruits d'autres palais naissants , Et, dans ce long tourment de la terre et de Tonde , Un nouveau monde édos des débris du vieux monde !
Hélas ! je n*ai point vu ce séjour enchanté , Ces beaux lieux où Virgile a tant de fois chanté; Mais j*en jure et Virgile et ses accords sublimes , J'irai ! de l'Apennin je franchirai les cimes ; J'irai , plein de son nom , plein de ses vers sacrés , Les lire aux mêmes lieux qui les ont inspirés.
Vous , au lieu des beautés qu'étalent ces rivages , I<ravez-vous au dehors que de froids paysages , Formez-vous au dedans un asile enchanteur : Tel le sage dans lui sait trouver son bonheur. A vos scènes donnez l'air piquant du mystère ; Que votre art les promette , et que l'œU les espère^. Promettre, c'est donner; espérer, c'est jouir.
D'un vain luxe non plus n'allez pas m'éblouir. L'utile a sa beauté; gardez-vous de l'exclure. La richesse du luxe appauvrit la nature : Ses plants infructueux un moment flattent l'œil ; Mais Vertumne et Paies , exilés par Torgueil , Maudissent ces bosquets et ces fleurs inutiles , De leur fécond domaine usurpateurs stériles ; Bientôt le soc vengeur y revient sur leurs pas , Et Cérès en triomphe a repris ses États.
Plantez donc pour cueillir. Que la grappe pendante , La pèche veloutée et la poire fondante , Tapissant de vos murs l'insipide blancheur, D'un suc délicieux vous of&ent la fraîcheur ; Que sur l'oignon du Nil et sur la verte oseille En globes de rubis descende la groseille ; Que l'arbre offre à vos mains la pomme au teint vermeil , £t Fabricot doré par les feux du soleil.
A côté de vos fleurs , aimes à voir éclore,
Et le chou panaché que la pourpre colore,
Et les navets sucrés que Preneuse a nourris ,
Pour qui mon dur censeur m^accusa de mépris.
Ma muse aux dieux des champs ne fit point cette iujure :
Hôte aimable des bois , ami de la nature,
L'art des vers orne tout , et ne dédaigne rien ;
Tout plaît mis à sa place : aussi gardez-vous bien
DMmiter le faux goût qui mêle en son ouvrage
L'inculte , Télégant, le peigné , le sauvage ;
Que tout soit près de vous , fraîcheur, grâces , attraits ;
Et qu'ailleurs , au hasard désordonnant ses traits ,
La nature reprenne une marche plus fière. Enfin , pour vous donner un conseil moins vulgaire ,
Toujours Fart de planter ne. dicte pas des lois
Pour les vergers du sage et les jardins des rois. 11 est des lieux publies où le peuple s'assemble ,
Charmé de voir, d'errer et de jouir ensemble ;
Tant l'instinct social dans ses nobles désirs
Veut , comme ses travaux, partager ses plaisirs!
Là nos libres regards ne souffrent point d'obstacle.
Ils veulent embrasser tout ce riche qkectacle ;
Ces panaches flottants , ces perles , ces rubis ,
L'orgueil de la coiffure et l'éclat des habits ;
Ces voiles , ces tissus , ces étoffes brillantes ,
Et leurs reflets changeants , et leurs pompes mouvantes.
Tels , si dans ces jardins où la fable autrefois
A caché des héros , des belles et des rois ,
Dans la tige des lis , des œillets et des roses ,
l^es dieux mettaient un terme à leurs métamorphoses,
Tout à coup nous verrions , par un contraire effet,
S'animer, se mouvoir l'hyacinthe et l'œillet ,
Le lis en blancs atours , la jonquille dorée ,
Et la tulipe errante en robe bigarrée.
27» LES JâRDI^IS.
'J els nous plaisent ces lieux : aux champs élysiens Tel Paris réunit ses nombreux citoyens ; Au retour du printemps , tels viennent se confondre Au parc de Kensington les fiers enfants de Londre ; Vaste et brillante scène , où chacun est acteur, Amusant , amusé ,' spectacle et spectateur.
Muse , quitte un instant les rives paternelles; Revoie vers ces lieux que tu pris pour modèles : Chante ce Kensington qui retrace à la fois £t la main de Le Nôtre et les parcs de nos rois , Où dans toute sa pompe un grand peuple s'étale.
A peine Talouette , à la voix matinale , A du printemps dans Fair gazouillé le retour, Soudain , du long ennui de ce pompeux séjour, Où la vie est souffrante , où des foyers sans nombre , Mêlant aux noirs brouillards leur vapeur lente et sombre , Par ces canaux fumeux élancés dans les airs , S'en vont noircir le ciel de la nuit des enfers , Tout sort : de Kensington tout cherche la montagne ; La splendeur de la ville étonne la campagne ; Tout ce peuple paré , tout ce brillant concours , Le luxe du commerce et le faste des cours; Les harnais éclatants , ces coursiers dont l'audace D u barbe généreux trahit la noble race , Mouillant le frein d'écume , inquiets, haletants , Pleins des feux du jeune âge et des feux du printemps ; Le hardi cavalier qui , plus prompt que la foudre , Part , vole , et disparait dans des torrents de poudre ; Les rapides wiskis, les magnifiques chars ; Ces essaims de beautés , dont les groupes épars , Tels que dans FÉlysée , à travers les bocages , Ces fantômes légers glissent sous les ombrages , D'un long et blanc tissu rasent le vert gazon ; L'enfant , emblème heureux de la jeune saisou ,
Qui , gai comme Zéphire et frais comme l'Aurore^
Des roses du printemps en jouant se colore ;
Le vieillard, dont le cœur se sent épanouir
Et d'un beau jour encor se hâte de jouir ;
La jeunesse en sa fleur, et la santé riante ,
£t la convalescence à la marche tremblante,
Qui , pâle et faible encor, vient sous un ciel vermeil ,
Pour la première fois , saluer le soleil.
Quel tableau varié ! Je vois sous ces ombrages
Tous les états unis , tous les rangs, tous les âges.
Ici marche , entouré d'un murmure d'amour,
Ou l'orateur célèbre , ou le héros du jour :
Là c'est le noble chef d'une illustre famille ;
Une mère superbe et sa modeste fîile ,
Qui , mêlant à la grâce un trouble intéressant,
Semble rougir de plaire et plaît en rougissant;
Tandis que, tressaillant dans l'âme matemelie,
L'orgueil jouit tout bas d'être éclipsé par elle :
Plus loin , un digue Anglais , bon père , heureux époux ,
Chargé de son enfant , et fier d'un poids si doux ,
Le dispute aux baisers d'une mère chérie,
Et semble avec orgueil l'offrir à la patrie.
Voyez ce couple aimable enfoncé dans ces bois; Là tous deux ont aimé pour la première fois , Et se montrent la place où, dans son trouble extrême. L'un d'eux , en palpitant, prononça : Je vous aime. Là deux bons vieux amis vont discourant entre eux ; Ailleurs un étourdi , qu'emporte un char poudreux , Jette, en courant, un mot que la rapide roue Laisse bientôt loin d'elle, et dont Zéphyr se joue. On se cherche , on se mêle, on se croise au hasard ; On s'envoie un salut , un sourire , un regard ; Cependant, à travers le tourbillon qui roule, Plus d'un grave penseur, isolé dans la foule ,
Va poursuiYant son rêve : ou peut-être un banni
A l'aspect de ce peuple heureux et réuni ,
Qu'un beau site , un beau jour, un beau spectacle attire^
Se souvient de Longchamps , se recueille et soupire.
CHANT IIL
Je chantais les jardins , les vergers et les bois , Quand le cri de Bellone a retenti trois fois. A ces cris , arrachés des foyers de leurs pères , Nos guerriers^ ont volé sur des mers étrangères , Et Mars a de Vénus déserté les bosquets. inéux des champs ! dieux ! amis de Tinnocente paix , Ne craignez rien : Louis, au lieu de vous détruire , Veut sur des bords lointains, étendre votre empire; Il veut qu'en liberté les heureux Pensylvains Puissent cueillir les fruits qu'ont cultivés leurs mains. Et vous , jeunes guerriers qu'admire un autre monde , Je ne puis vers York , sur les gouffres de Tonde , Suivre votre valeur ; mais pour votre retour Ma muse des jardins embellit le séjour. Déjà j'ordonne aux fleurs de crottre pour vos têtes ; Pour vous de myrtes verts des couronnes sont prêtes. Je prépare pour vous le murmure des eaux , Les tapis des gazons , les abris des berceaux , Où , mollement assis, oubliant les alarmes , Tranquilles, vous direz la gloire de nos armes , Tandis qu'entre la crainte et l'espoir suspendus , Vos enfants frémiront d'un danger qui n'est plus.
Achevons cependant d'orner ces frais asiles. Jadis dans nos jardins les sables infertiles , Tristes, secs , et du jour réfléchissant les feux , importunaient les pieds , et fatiguaient les yeux.
CHANT m. 277
Tout était nu , brûlant : mais enGn TAngleterre
Nous apprit Fart d'orner et d'habilier la terre.
Soignez donc ces galons déployés sur son sein :
Sans cesse l'arrosoir ou la faux à la main ,
Désaltérez leur soif, tondez leur chevelure;
Que le roulant cylindre en foule la verdure ;
Que toujours bien choisis , bien unis , bien serrés ,
De l'herbe usurpatrice avec soin délivrés ,
Du plus tendre duvet ils gardent la finesse ;
£t quelquefois enfin réparez leur vieillesse.
Réservez toutefois aux lieux moins éloignés
Ce luxe de verdure et ces gazons soignés.
Du reste composez une riche pâture ,
Et que vos seuls troupeaux en fassent la culture.
Ainsi vous formerez des nourrissons nombreux ,
Des engrais pour vos champs , des tableaux pour vos yeux.
IHe rougissez donc point , quoique l'orgueil en gronde ,
D'ouvrir vos parcs au bœuf, à la vache féconde ,
Qui ne dégradent phis ni vos parcs ni mes vers.
Sur le climat encor réglez vos plants divers. N'allez pas des gazons prodiguer la parure Aux lieux où la chaleur dévore la verdure : La terre s'en attriste , et de ces prés flétris Les yeux avec regret parcourent les débris. Ah ! quand le ciel brâlant sèche nos paysages , Que ne puis-je , Albion , errer sur ces rivages Où la beauté , foulant le tendre émail des fleurs , Promène en pait ses yeux innocemment rêveurs ! Belle et fraîche Albion , fille aimable des ondes , Qui nourris tes tapis de leurs vapeurs fécondes : Là , même dans l'été , l'horizon le plus pur D'un rideau nébuleux voile encor son azur ; Par un soleil plus doux les plantes épargnées , D'une pluie insensible en tout temps sont baignées ;
t?8 LES JARDINS.
Sa secrète influence en nourrit la fraîcheur ; L'herbe tendre y renaît sous la main du faucheur; £t TAnglais sérieux à son ciel chargé d'ombres Doit des gazons plus gais et des pensers plus sombres.
Quel que soit le climat , dans vos jardins riants , C'est peu de déployer ces tapis verdoyants ; 11 en faut avec goût savoir choisir les formes. Craignez pour eux l'ennui des cadres uniformes : Eu d'insipides ronds , ou d'ennuyeux carrés , Je ne veux point les voir tristement resserres : Un air de liberté fait leur première grâce : Que tantôt dans les bois, dont l'ombre les embrasse , D'un air mystérieux ils aillent se cacher, Et que tantôt les bois les reviennent chercher. Telle est d'un beau gazon la force simple et pure.
Voulez-vous mieux l'orner, imitez la nature : Elle émaille les prés des plus riches couleurs. Hâtez-vous ; vos jardins vous demandent des fleurs. Fleurs charmantes ! par vous la nature est plus belle; Dans ses brillants travaux l'art vous prend pour modèle ; Simples tributs du cœur, vos dons sont chaque jour Offerts par l'amitié , hasardés par l'amour. D'embellir la beauté vous obtenez la gloire ; Le laurier vous permet de parer la victoire : Plus d'un hameau vous donne en prix à la pudeur ; L'autel même où de Dieu repose la grandeur Se parfume au printemps de vos douces offrandes ; Et la religion sourit à vos guirlandes. Mais c'est dans nos jardins qu'est votre heureux séjour. Filles de la rosée et de l'astre du jour. Venez donc de nos champs décorer le théâtre.
N'attendez pas pourtant qu'amateur idolâtre, Au lieu de vous jeter par touffes , par bouquets , J'aille de lits en lits , de parquets eu parquets ,
De chaque fleur nouvelle attendre la naissance , Observer ses couleurs , épier leur nuance. Je sais que dans Harlem plus d'un triste amateur ' Au fond de ses jardins s'enferme avec sa fleur, Pour voir sa renoncule avant l'aube s'éveille , D'une anémone unique adore la merveille , Ou, d'un rival heureux enviant le secret, Achète au poids de l'or les taches d'un œillet. Laissez-lui sa manie et son amour bizarre ; Qu'il possède en jaloux et jouisse en avare. Sans obéir aux lois d'un art capricieux , Fleurs , parure des champs et délices des yeux , De vos riches couleurs venez peindre la terre : Venez ; mais n'allez pas dans les buis d'un parterre Renfermer vos appas tristement relégués ; Que vos heureux trésors soient partout prodigués. Tantôt de ces tapis émaillez la verdure. Tantôt de ces sentiers égayez la bordure. Serpentez en guirlande , entourez ces berceaux ; En Méandres brillants courez au bord des eaux , Ou tapissez ces murs , ou dans cette corbeille Du choix de vos parfums embarrassez l'abeille. Que Rapin, vous suivant dans toutes les saisons, Décrive tous vos traits , rappelle tous vos noms ; A de si longs détails le dieu du goât s'oppose. Mais qui peut refuser un hommage à la rose , La rose , dont Vénus compose ses bosquets , Le printemps sa guirlande , et l'Amour ses bouq\iets ; Qu'Anacréon chanta , qui formait avec grâce Dans les jours de festin la couronne d'Horace; La rose au doux parfum, de qui l'extrait divin , Goutte à goutte versé par une avare main , Parfume , en s'exhalant, tout un palais d'Asie , Comme un doux souvenir remplit toute la vie ?
Mais ce riant sujet plaît trop à mes pinceaux, Destinés à tracer de plus mâles tableaux. Cette variété, charme de la nature , Dont ma muse tantôt vous traçait la peinture , Et dont elle dictait les charmantes leçons , Pour un autre sujet demande d'autres tons.
O TOUS , dont je foulais les pelouses fleuries , Il faut donc vous quitter, agréables prairies ! Un site plus sévère appelle mes regards.
Voyez de loin ces rocs confusément épars : De nos jardins , voués à la monotonie , Leur sublime âpreté jadis était bannie.
Depuis qu'enfin le peintre, y prescrivant des lois, Sur Tarpenteur timide a repris tous ses droits , Nos jardins, plus hardis, de ces effets s'emparent ; Mais de quelques beautés que ces masses les parent , Si le sol n'offre point ces blocs majestueux , De la nature en vain, rival présomptueux , L'art en voudrait tenter une infidèle image. Du haut des vrais rochers, sa demeure sauvage* , La nature se rit de ces rocs contrefaits , D'un travail impuissant avortons imparfaits.
Loin de ces froids essais qu'un vain effort étale, Aux champs de Midleton , aux monts de Dovedale ^, Whateli , je te suis ; viens, j'y monte avec toi. Que je m'y sens saisi d'un agréable effroi! Tous ces rocs variant leurs gigantesques cimes , Vers le ciel élancés , roulés dans des abîmes , L'un par l'autre appuyés , l'un sur l'autre étendus , Quelquefois dans les airs hardiment suspendus; Les uns taillés en tours, en arcades rustiques ; Quelques-uns , à travers leurs noirâtres portiques , Du ciel dans le lointain laissant percer l'azur ; Des sources , des ruisseaux le cours brillant et pur ;
Tout rappelle à l'esprit ces magiques retraites, Ces romantiques lieux qu'ont chantés les poètes. Heureux si ces grands traits embellissent vos champs !
Mais dans votre tableau leurs tons seraient tranchants , C^st là , c'est pour dompter leur inculte énergie , Qu'il faut d'un enchanteur le charme et la magie* Cet enchanteur, c'est l'art; ces charmes sont les bois. Il parle , les rochers s'ombragent à sa voix, Et semblent s'applaudir de leur pompe étrangère. Quand vous ornez ainsi leur sécheresse austère , Variez bien vos plants : offrez aux spectateurs Des contrastes de tons, de formes, de couleurs ; Que les plus beaux rochers sortent par intervalles. N'interromprez- vous point ces masses trop égales ? Cachez ou découvrez , variez à la fois Les bois par les rochers , les rochers par les bois.
N'avez-vous pas encor, pour former leur parure, Des arbustes rampants l'errante chevelure ? J'aime à voir ces rameaux , ces souples rejetons , Sur leurs arides flancs serpenter en festons ; J'aime à voir leurs fronts nus , et leurs têtes sauvages Se coiffer de verdure, et s'entourer d'ombrages. C'est peu : parmi ces rocs un vallon précieux , Un terrain moins ingrat vient-il rire à vos yeux , Saisissez ce bienfait ; déployez à la vue D'un sol favorisé la richesse Imprévue.
C'est un constraste heureux ; c'est la stérilité Qui cède un coin de terre à la fertilité. Ainsi vous subjuguez leur âpre caractère.
Non qu'il faille toujours les orner pour vous plaire ; Votre art , qui doit toujours en adoucir l'horreur, I^ur permet quelquefois d'inspirer la terreur. Lui-même il les seconde. Au bord d'un précipice , D'une simple cabane il pose l'édifice :
Le précipice encore en parait agrandi.
Tantôt d'un roc à l'antre il jette nn pont hardi.
A leur terrible aspect je tremble , et de leur cime
L'imagination me suspend sur l'abîme.
Je songe à tous ces bruits du peuple répétés ,
De voyageurs perdus , d'amants précipités ;
Vieux récits , qui charmant la foule émerveillée ,
Des crédules hameaux abrègent la veillée ,
Et que l'effroi du lieu persuade un moment.
Mais de ces grands effets n'usez que sobrement;
INotre cœur, dans les champs, à ces rudes secousses
Préfère un calme heureux, des émotions douces.
Moi-même , je le sens , de la cime des monts
J'ai besoin de descendre en mes riants vallons.
Je les ornai de fleurs, les couvris de bocages ;
Il est temps que des eaux roulent sous leurs ombrages.
£h bien, si vos sommets, jadis tout dépouillés , Sont , grâce à mes leçons , richement habillés , O rochers! ouvrez- moi vos sources souterraines ; Et vous, fleuves, ruisseaux, beaux lacs, claires fontaines, Venez , portez partout la vie et la fraîcheur. Ah ! qui peut remplacer votre aspect enchanteur? De près il nous amuse , et de loin nous invite : C'est le premier qu'on cherche, et le dernier qu'on quitte. Vous fécondez les champs ; vous répétez les cieux , ^ Vous enchantez l'oreille, et vous charmez les yeux. Venez ! puissent mes vers , en suivant votre course , Couler plus abondants encor que votre source , Plus légers que les vents qui courbent vos roseaux , Doux comme votre bruit , et purs comme vos eaux !
Et vous qui dirigez ces ondes bienfaitrices , Respectez leurs penchants , et même leurs caprices. Dans la facilité de ses libres détours Voyez l'eau de ses bords embrasser les contours.
De quel droit osez-vous, captivant sa souplesse,
De ses plis sinueux contraindre la mollesse ?
Que lui fait tout le marbre où vous l'emprisonnez ?
Voyez-vous , les cheveux au vent abandonnés,
Sans gène, sans apprêt , sans parure étrangère ,
Marcher, courir, bondir la folâtre bergère ?
Sa grâce est dans Taisance et dans la liberté.
Mais au fond d'un sérail contemplez la beauté :
Eu vain elle éblouit : vainement elle étale
De ses atours captifs la pompe orientale ;
Je ne sais quoi de triste , empreint dans tous ses traits ,
Décèle la contrainte , et flétrit ses attraits.
Que l'eau conserve donc la liberté qu'elle aime , Ou changez en beauté son esclavage même. Ainsi , malgré Morel, dont l'éloquente voix De la simple nature a su plaider les droits , .l'aime ces jeux où l'onde , en des canaux pressée , Part, s'échappe, et jaillit avec force élancée. A l'aspect de ces flots qu'un art audacieux Fait sortir de la terre et lance jusqu'aux cieux , L'homme se dit : « C'est moi qui créai ces prodiges. » L'homme admire son art dans ces brillants prestiges : Qu'ils soient donc déployés chez les grands et les rois ; Mais, je le dis encor : loin le luxe bourgeois , Dont le jet d'eau honteux , n'osant quitter la terre , S'élève à peine , et meurt à deux pieds du parterre.
C'est peu : tout doit répondre à ce riche ornement ; Que tout prenne alentour un air d'enchantement. Persuadez aux yeux que d'un coup de baguette Une fée , en passant , s'est fait cette retraite. Tel j'ai vu de Saint-Cloud le bocage enchanteur; L'œil de son jet hardi mesure la hauteur ; Aux eaux qui sur les eaux retombent et bondissent , Les bassins , les bosquets , les grottes applaudissent;
Le gazon est plus vert, Pair plus frais, des oiseaux Le chant s'anime au bruit de la chute des eaux ; Et les bois , inclinant leurs têtes arrosées , Semblent s'épanouir à ces douces rosées.
Plus simple 5 plus champêtre, et non moins belle aux yeux, La cascade ornera de plus sauvages lieux. De près est admirée, et de loin entendue, Cette eau toujours tombante et toujours suspendue ; Variée , imposante , elle anime à la fois Les rochers et la terre, et les eaux et les bois. Employez donc cet art ; mais loin l'architecture De ces tristes gradins où , tombant en mesure , D'un mouvement égal les flots précipités Jusque dans leur fureur marchent à pas comptés. La variété seule a le droit de vous plaire.
La cascade d'ailleurs a plus d'un caractère. Il faut choisir. Tantôt d'un cours tumultueux L'eau, se précipitant dans son lit tortueux , Court, tombe et rejaillit, retombe , écume et groiule ; Tantôt avec lenteur développant sou onde , Sans colère, sans bruit , un ruisseau doux et pur S'épanche , se déploie en un voile d'azur. L'œil aime à contempler ces frais amphithéâtres , Et l'or des feux du jour sur les nappes bleuâtres , Et le noir des rochers , et le vert des roseaux , Et l'éclat argenté de l'écume des eaux.
Consultez donc l'effet que votre art veut produire ; . Et ces flots, toujours prompts à se laisser conduire, Vont vous offrir, plus lents ou plus impétueux, Des tableaux gais ou Gers, grands ou voluptueux. Tableaux toujours puissants! Eh! qui n'a pas de l'oude Éprouvé sur son cœur l'impression profonde ? Toujours, soit qu'un courant vif et précipité Sur des cailloux bondisse avec agilité,
Soit que sur le limon une rivière lente
Déroule en paix les plis de son onde indolente,
Soit qu*à travers les rocs un torrent en courroux
Se brise avec fracas ; triste ou gai, vif ou doux,
Leur cours excite, apaise, ou menace , ou caresse.
De Vénus , nous dit-on , Técharpe enchanteresse /
Renfermait les amours, et les tendres désirs.
Et la joie, et Tespoir, précurseur des plaisirs.
Les eaux sont ta ceinture, ô divine Cybèle ! /
Non moins impérieuse, elle renferme en elle
La gaîté, la tristesse, et le trouble et Teffroi.
£h ! qui Ta mieux connu, Ta mieux senti que moi ?
Souvent, je m'en souviens, lorsque les chagrins sombres
Que de la nuit encore avaient noircis les ombres, /
Accablaient ma pensée et flétrissaient mes sens.
Si d*un ruisseau voisin j'entendais les accents.
J'allais, je visitais ses consolantes ondes;
Le murmure , le frais de ces eaux vagabondes ,
Suspendaient mes chagrins, endormaient ma douleur ,
Kt la sérénité renaissait dans mon cœur.
Tant du doux bruit des eaux TinQuence est puissante]
Pour prix de ces bienfaits , toi, dont le cours m'enchante« Ruisseau, permets que Part, sans trop t'enorgueiliir. T'embellisse à nos yeux, si Tart peut t'embellir.
Un ruisseau siérait mal dans une vaste plaine ; Son lit n'y tracerait qu'une ligne incertaine ; Modestes, au grand jour se montrant à regret, Ses flots veulent baigner un bocage secret ; Son cours orne les bois, les bois sont ses délices ; Là je puis à loisir suivre tous ses caprices , Son embarras charmant, sa pente, ses replis ; Le courroux de ses flots par l'obstacle embellis. Tantôt dana un lit creux, qu'un noir taillis ombrage , Cachant son ombre agreste et sa course sauvage ;
286 LES JARDISiS.
Tantôt à plein canal présentant son miroir. Je le vois sans l'entendre, ou Tentends sans le voir. Là ses flots amoureux vont embrasser des îles ; Plus loin il se sépare en deux ruisseaux agiles. Qui, se suivant Tun l'autre avec rapidité, Disputent de vitesse et de limpidité ; •Puis, rejoignant tous deux le lit qui les rassemble, " Murmurent enchantés de voyager ensemble. Ainsi , toujours errant de détour en détour. Muet, bruyant, paisible, inquiet tour à tour. Sous mille aspects divers son cours se renouvelle.
Mais vers ses bords riants la rivière m'appelle . Dans un champ plus ouvert, noble et pompeux tableau , Son onde, moins modeste, en larges nappes d'eau Roule, des feux du jour au loin étincelante. Elle laisse au ruisseau sa gaîté pétulante , Et son inquiétude, et ses plis tortueux ; Son lit, en longs courants, des vallons sinueux Suivra les doux contours et la molle courbure.
Si le ruisseau des bois emprunte sa parure , La rivière aime aussi que des arbres divers , Les pâles peupliers , les saules demi-verts. Ornent souvent son cours. Quelle source féconde De scènes^ d'accidents! Là j'aime à voir dans Tonde Se renverser leur cime, et leurs feuillages verts Trembler du mouvement et des eaux et des airs ; Ici le flot bruni fuit sous leur voûte obscure ; Là le jour par filets pénètre leur verdure ; Tantôt dans le courant ils trempent leurs rameaux , Et tantôt leur racine embarrasse les flots. Souvent , d'un bord à l'autre étendant leur feuillage , Ils semblent s'élancer et changer de rivage. Ainsi, l'arbre et les eaux se prêtent leurs secours : L'onde rajeunit l'arbre, et l'arbre orne son cours ;
CHâNT m. 287
Et tous deux, s'aliiaut sous des formes sans nombre.
Font un échange aimable et de fraîcheur et d'ombre.
Sachez donc les unir; ou si dans de beaux lieux
La nature sans vous ût cet hymen heureux ,
Respectez-la. Malheur à qui ferait mieux qu'elle !
Tel est, cher Watelet'i, mon cœur me le rappelle,
Tel est le simple asile où, suspendant son cours,
Pure comme tes mœurs , libre comme tes jours ,
Eu canaux ombragés la Seine se partage,
Et visite en secret la retraite d'un sage.
Ton art la seconda ; non cet art imposteur,
Des lieux qu'il croit orner hardi profanateur :
Digne de voir, d'aimer, de sentir la nature.
Tu traitas sa beauté comme une vierge pure.
Qui rougit d'être nue et craint les ornements. ,
Je crois voir le faux goût gâter ces lieux charmants.
Ce moulin, dont le bruit nourrit la rêverie.
N'est qu'un songe importun, qu'une meule qui crie ;
On récarte. Ces bords doucement contournés.
Par le fleuve lui-même en roulant façonnés,
S'alignent tristement. Au lieu de la verdure
Qui renferme le fleuve en sa molle ceinture,
L'eau dans des quais de pierre accuse sa prison ; ,
Le marbre fastueux outrage le gazon «
Et des arbres tondus la famille captive
Sur ces saules vieillis ose usurper la rive.
Barbares, arrêtez, et respectez ces lieux !
Et vous, fleuve charmant, vous , bois délicieux ,
Si j'ai peint vos beautés, si, dès mon premier âge,
Je me plus à chanter les prés, l'onde et l'ombrage,
Beaux lieux, offrez longtemps à votre possesseur
L'image de la paix qui règne dans son cœur?
7Î$ LES JAftDmS.
Autant qae la rivière , en sa molle souplesse. D'un rivage anguleux redoute la rudesse; Autant les bords aigus, les longs enfoncements, Sont d'un lac étendu les plus beaux ornements. Que la terre tantôt s'avance au sein des ondes , Tantôt qu'elle ouvre aux flots des retraites profondes ; Et qu'ainsi, s'appelamt d'un mutuel amour. Et la terre et les eaux se cherchent tour à tour. Ces aspects variés amusent votre vue.
L'œil aime dans un lac une vaste étendue : Cependant ofifrez-kii quelques points de repos. Si vous n'interrompez Fimmensité des flots , Mes yeux sans intérêt glissent sur leur surface. Amsi, pour abréger leur insipide espace , Ou qu'un frais bâtiment, des chaleurs respecté, Se présente de loin dans les flots répété; Ou bien faites éclore une Ile de verdure : Les !les sont des eaux la plus riche parure. Ou relevez leurs bords, ou qu'en bosquets épars Des masses d'arbres verts arrêtent vos regards. Par un contraire effet, si vous voulez l'étendre , Aux bords trop exhaussés ordonnez de descendre ; Ou reculez vos bois , ou commandez que l'eau Se perde en un bosquet, tourne au pied d'un coteau. A travers ces rideaux où l'eau fuit et se plonge L'imagination la suit et la prolonge.
Ainsi votre œil jouit de ce qu'il ne voit pas ; Ainsi le goût savant prête à tout des appas, Et des objets qu'il crée, et de ceux qu'il imite, Resserre, étend, découvre, ou cache la limite.
Du frais miroir des eaux, de leurs nombreux reflets Sachez aussi connaître et saisir les effets. Quelle que soit leur forme, étang, lac, ou rivière, Qu'il soit pour vos bosquets un centre de lumière,
CHANT IIL 269
Un foyer éclatant d'où les rayons du jour Pénètrent doucement dans les bois d'alentour, Et de Tonde au bocage, et du bocage à l'onde, Promènent en jouant leur lueur vagabonde; L'œil aime à voir glisser à travers les rameaux Et leur clarté tremblante et leurs jours inégaux : Là leur teinte est plus claire, ici plus rembrunie, Et de leurs doux combats résulte l'harmonie.
Or, maintenant que l'art dans ses jardins pompeux Insulte à mes travaux, dans mes jardins heureux Partout respire un air de liberté, de joie; La pelouse riante à son gré se déploie; Les bois indépendants relèvent leurs rameaux. Les fleurs bravent l'équerre , et l'arbre les ciseaux ; L'onde chérit ses bords, la terre sa parure; Tout est beau, simple et grand : c'est l'art de la nature.
Que dis-je? vos travaux sont encor imparfaits; Ces étangs sont déserts, et ces lacs sont muets. Eh bien, pour animer leur surface immobile. L'art vous présente encor plus d'un moyen utile. Pourquoi sur ces flots morts ne déployez-vous pas Le flottant appareil des rames et des mâts? Leur aspect vous amuse, et des barques légères Votre œil de loin poursuit les traces passagères ; Zéphire de la toile enfle les plis mouvants, Et chaque banderole est le jouet des vents. Faites plus; que la tanche, et la perche, et l'anguille, Y propagent en paix leur nombreuse famille. Donnez-leur quelques soins ; que, docile à vos lois , Leur troupe familière accoure à votre voix. Joignez-y ces oiseaux qui, d'une rame agile. Navigateurs ailés, fendent l'onde docile : A leur tête s'avance, et nage avec fierté , Le cygne au cou superbe, au plumage argenté;
Le <*yî;ne, à qui Terreur prêta des chants aimables , Et qui n'a pas besoin du mensonge des fables; A sa suite un essaim de ces oiseaux rameurs , Tous différents de voix, de plumage, de mœurs. Fend les eaux, bat les airs de ses ailes bruyantes ; Tout jouit, tout s'anime, et les eaux sont vivantes.
Et si des faits anciens, des traits miraculeux. Des amours, des combats, ou vrais, ou fabuleux. Créés par les romans, ou vivant dans l'histoire , D'un ruisseau, d'une source ont consacré la gloire , De leur antique honneur ces flots enorgueillis Par d'heureux souvenirs sont assez embellis. Quel cœur sans être ému trouverait Aréthuse, Alphée, ou le Lignon ; toi, surtout, toi, Vaucluse, Vaucluse, heureux séjour, que sans enchantement Ne peut voir nul poète, et surtout nul amant ! Dans ce cercle de monts qui, recourbant leur chaîne , Nourrissent de leurs eaux ta source souterraine , Sous la roche voûtée, antre mystérieux , Où ta nymphe, échappant aux regards curieux , Dans un gouffre sans fond cache sa source obscure. Combien j'aimais à voir ton eau^ qui, toujours pure, Tantôt dan$ son basshi renferme ses trésors , Tantôt en bouillonnant s'élève , et de ses bords Versant parmi des rocs ses vagues blanchissantes , De cascade en cascade au loin rejaillissantes , Tombe et roule à grand bruit; puis, calmant son courroux. Sur un lit plus égal répand des flots plus doux , Et, sous un ciel d'azur, coule, arrose et féconde Le plus riant vallon qu'éclaire l'œil du monde ! Mais ces eaux , ce beau ciel, ce vallon enchanteur, Moins que Pétrarque et Laure intéressaient mon cœur. La voilà donc , disais-je , oui , voilà cette rive Que Pétrarque charmait de sa lyre plaintive;
CHANT Ilï. 291
' Ici Pétrarque, à Laure exprimant son amour, Voyait naître trop tard, mourir trop tôt le jour ; Retrouverai-je encor sur ces rocs solitaires De leurs chiffres unis les tendres caractères? Une grotte écartée avait frappé mes yeux ; Grotte sombre , dis-moi si tu les vis heureux ! M'écriais-je. Un vieux tronc bordait- il le rivage , Laure avait reposé sous son antique ombrage : Je redemandais Laure k Técho du vallon , Et Técho n'avait point oublié ce doux nom. Partout mes yeux cherchaient, voyaient Pétrarque et Laure, £t par eux ces beaux lieux s'embellissaient encore.
Ah ! si dans vos travaux est toujours respecté Le lieu par un grand homme autrefois habité, Combien doit Tétre un sol embelli par lui-même ! Dans ces sites fameux c'est leur maître qu'on aime. £b! qui du Tusculum de l'orateur romain , Du Tivoli si cher au Pindare latin, Aurait osé changer la forme antique et pure ? Tout ornement l'altère, et l'art lui fait injure. Loin donc l'audacieux qui, pour le corriger. Profane un lieu célèbre en voulant le changer ! Le grand homme au tombeau se plaint de cet outrage , £t les ans seuls ont droit d'embellir son ouvrage. Gardez donc d'attenter à ces lieux révérés ; Leurs débris sont divins, leurs défauts sont sacrés. Conservez leurs enclos, leurs jardins, leurs murailles : Tel on laisse sa rouille au bronze de médailles. Tel j'ai vu ce Twicknham dont Pope est créateur ^ ; Le goût le défendit d'un art profanateur ; £t ses maîtres nouveaux, révérant sa mémoire, Dans l'œuvre de ses mains ont respecté sa gloire. Ciel ! avec quel transport j'ai visité ce lieu , Dont Mindipe est le maître, et dont Pope est le dieu !
292 LES JARDUNS.
Le plus humble réduit avait pour moi des charmes.
Le voilà ce musée où Tœil trempé de larmes^
De la tendre Héloïse il soupirait le nom ;
Là sa muse évoquait Achille, Agamemnon,
Célébrait Dieu , le m«nde, et ses lois étemelles ,
Ou les règles du goût, ou les cheveux des belles ;
Je reconnais Falcove où jusqu'à son réveil
liCS doux rêves du sage amusaient son sommeil ;
Voici le bois secret, voici l'obscure allée
Où s'échauffait sa verve,, en beaux vers exhalée.
Approchez, contemplez ce monument pieux,.
Où pleurait en silence un fils religieux :
Là repose sa mère ; et des touffes plus sombres
Sur ce saint mausolée ont redoublé leurs ombres ;
Là du Parnasse anglais le chantre favori
Se fit porter mourant sous son bosquet chéri ;
Et son œil, que déjà couvrait Tombre éternelle,
Vint saluer encor la tombe maternelle.
Salut, saule fameux que ses mains ont planté !
Hélas ! tes vieux rameaux dans leur caducité
Kn vain sur leurs. appuis. reposent leur vieillesse.
Un jour tu périras ; ses vers vivront sans cesse.
Gonsole-4oi pourtant ; celui qui, dans ses vers^
D'Homère, le premier, fit ouïr les concerts,.
'Bienfaiteur des jardins ainsi que du langage.
Le premier sur les eaux suspendit ton ombrage :
A peine le passant voit ce tronc respecté ,
La rame est suspendue,^ et l'esquif arrêté;
£t même en s'éloignant, vers ce lieu qu'il adore
Ses regards prolongés se retournent encore.
Mon sort est plus heureux ; par un secret amour
Près de ces bois sacrés j'ai fixé mon séjour.
Eh ! comment résister au charme qui m'entraîne ?
Par plus d'un doux rapport mon penchant m'y ramène.
eHANT IV. 293
Le chantre d'Ilion fut embelli par toi; Yij^le , moins heureux, fut imité par moi , Comme toi, je chéris ma noble indépendance. Comme toi, des forêts je cherche le silence. Aussi, dans ces bosquets par ta muse habités, Viennent errer souvent mes regards enchantés : J'y crois entendre encor ta voix mélodieuse ; JMnterroge tes bois, ta grotte harmonieuse; Je plonge sous sa voûte avec un saint effroi , Et viens lui demander des vers dignes de toi. Protège donc ma muse; et si ma main fidèle Jadis à nos Français te montra pour modèle. Inspire encor mes chants ; c'est toi dont le flambeau / Guida l'art des jardins dans un chemin nouveau ; Ma voix t'en fait hommage, et dans ce lieu champêtre Je viens t'offrir les fleurs que toi-même as fait naître.
' Non, je ne puis quitter le spéciale des champs.
£h ! qui dédaignerait ce sujet de mes chants?
11 inspirait Virgile , il séduisait Homère :
Homère, qui d'Achille a chanté la colère.
Qui nous peint la terreur attelant ses coursiers.
Le vol sifflant des dards, le choc des boucliers ,
Le trident de Neptune ébranlant les murailles,
Se plaît à rappeler , au milieu des batailles ,
Les bois, les prés, les champs ; et de ces frais tableaux
Les riantes couleurs délassent ses pinceaux.
Et lorsque pour Achille il prépare des armes.
S'il y grave d'abord les sièges, les alarmes ,
Le vainqueur tout poudreux, le vaincu tout sanglant ,
Sa main trace bientôt, d'un burin consolant,
2ft4 LES JARDINS.
La vigne, les troupeaux, les bois, les pâturages : Le héros se revêt de ces douces images, Part, et porte à travers les affreux bataillons L'innocente vendange et les riches moissons.
Chantre divin , je laisse à tes muses altières Le soin de diriger clés phalanges guerrières ; Diriger les jardins est mon paisible emploi. Déjà le sol docile a reconnu ma loi ; Des gazons l'ont couvert ; et, de sa niain vermeille, Flore sur leur tapis a versé sa corbeille ; Des bois ont couronné les rochers et les eaux. Maintenant, pour jouir de ces brillants tableaux, Dans ces champs découverts, sous ces obscures voûtes , D'agréables sentiers vont me frayer des routes. Des scènes à ma voix naîtront de toutes parts ; Pour les orner enfin j'y conduirai les arts ; Et le ciseau divin, la noble architecture , Vont de ces lieux charmants achever la parure.
Les sentiers, de nos pas guides ingénieux. Doivent, en les montrant, nous embellir ces lieux. Dans vos jardins naissants je défends qu'on les trace. Dans vos plants achevés l'œil choisit mieux leur place ; Vers les plus beaux aspects sachez les diriger. Voyez, lorsque vous-même, aux yeux de l'étranger, Vous montrez vos travaux, votre art avec adresse Va chercher ce qui plaît, évite ce qui blesse , Lui découvre en passant des sites enchantés , Lui réserve au retour de .nouvelles beautés , De surprise en surprise et l'amuse et l'entraîne , D'une scène qui Mt fait naître une autre scène; Et toujours remplissant ou piquant son désir. Souvent, pour l'augmenter, diffère son plaisir. Eh bien , que vos sentiers vous imitent vous-même.
Dans leurs formes encorfuyez tout vain système ,
Enfant du mauvais goât, par la mode adopté. La mode règne aux champs ainsi qu'à la cité. Quand de leur symétrique et pompeuse ordonnance Les jardins d'Italie eurent charmé la France , Tout de cet art brillant fut prompt à s'éblouir : Pas un arbre au cordeau n'osa désobéir ; Tout s'aligna partout; en deux rangs étalées S'allongèrent sans fin d'éternelles allées. Autre temps , autre goût. Enfin le parc anglais D'une beauté plus libre avertit le Français ; Dès lors on ne vit plus que lignes ondoyantes, Que sentiers tortueux , que routes tournoyantes. Lassé d'errer, en vain le terme est devant moi : Il faut encore errer, serpenter malgré soi , Et, maudissant vingt fois votre importune adresse, Suivre sans cesse un but qui recule sans cesse. Évitez ces excès ; tout excès dure peu. De ces sentiers divers chaque genre a son lieu ; L'un conduit aux aspects dont la grandeur frappante De loin fixe mes yeux et nourrit mon attente ; L'autre m'égarera dans ces réduits secrets Qu*un art mystérieux semble voiler exprès : Mais rendez naturel ce dédale factice.
Qu'il ait Tair du besoin, et non pas du caprice ; Que divers accidents rencontrés dans son cours, Les bois , les eaux, le sol commandent ces détours. Dans leur forme j'exige une heureuse souplesse ; Des longs alignements si je hais la tristesse, Je hais bien plus encor le cours ertibarràssé D'un sentier qui, pareil à ce serpent blessé. En replis convulsifs sans cesse s'entrelace , De détours redoublés m'inquiète , me lasse , Et, sans variété, brusque et capricieux. Tourmente et le terrain, «t mes pas, et mes yeux.
11 est des plis heureux, des courbes naturelles^ Dont les champs quelquefois vous offrent des modèles ; La route de ces chars, la trace des troupeaux Qui d'uQpas négligent regagnent les hameaux La bei^ère indolente, et qui, dans les prairies. Semble suivre au hasard ses tendres rêveries. Vous enseignent ces plis mollement onduleux. Loin donc de vos sentiers les contours anguleux ; !
Surtout, quand vers le but un long détour nous mène, |
Songez que le plaisir doit racheter la peine. !
Des poètes fameux osez imiter Fart ; Si leur muse en marchant se permet un écart , Ce détour me rit plus que le chemin lui-même. C'est Nisus défendant Euryale qu'il aime ; C^est au tombeau d'Hector son Andromaque en pleurs ; Qu'ainsi votre art m'égare en de douces erreurs. Des plus riants objets égayez le passage , Et qu'au terme arrivés, votre art nous dédommage Par d'aimables aspects , de riches ornements , De ce vivant poème épisodes charmants.
Ici vous m'of&irez des antres verts et sombres , Qu'habitent la fraîcheur, le silence et les ombres ; L'imagination y devance les yeux.
Plus loin c'est un beau lac qui réfléchit les cieux ;. Tantôt dans le lointain , confuse et fugitive , Se déploie une immense et noble perspective ; Quelquefois un bosquet riant, mais recueilli. Par la nature et vous richement embelli. Plein d'ombres et de fleurs, et d'un luxe champêtre. Semble dire : « Arrêtez ! où pouvez-vous mieux être ? » Soudain la scène change ; au lieu de la gaîté , C'est la mélancolie et la tranquillité ; C'est le calme imposant des lieux où sont nourries La méditation, les longues rêveries.
CHANT IV. a07
Là rhomme avec son eœiir revient s'entretenir^
Médite le présent, plonge dans Favenir,
Songe aux biens, songe aux maux épars dans sa carrière *,
Quelquefois, rejetant ses regards en arrière ,
Se plaît à distinguer, dans ie^cercle des jours.
Ce peu d'instants, hélas ! et si chers et si courts.
Ces fleurs dans un désert , ces temps où le ramène
Le regret du bonheur et même de la peine ! Craignez donc d'imiter ces froids décorateurs
Qui ne veulent jamais que des objets flatteurs ;
Jamais rien de hardi dans leurs froids paysages : Partout de frais berceaux et d'élégants bocages. Toujours des fleurs, toujours des festons ; c'est toujours Ou Je* temple de Flore, ou celui des Amours; Leur gaité monotone à la fin m'importune. Mais vous, osez sortir de la route commune ; Inventez, hasardez des contrastes heureux ; Des effets opposés peuvent s'aider entre eux. Imitez le Poussin : aux fêtes bocagères ' Il nous peint'les bergers et les jeunes bergères. Les bras entrelacés, dansant sous des ormeaux, £t près d'eux une tombe où sont écrits ces mots : Et moi je fus aussi pasteur dans PArcadie. Ce tableau des plaisirs, du néant de la vie , Semble dire : « Mortels, hâtez-vous de jouir; Jeux, danses et bergers, tout va s'évanouir. » £t dans l'âme attendrie, à la vive allégresse Succède par degrés une douce tristesse.
Imitez ces effets ; en de riants tableaux Ne craignez point d'offrir des urnes, des tombeaux D'oftrir de vos douleurs le monument fidèle. £h! qui n'a pas pleuré quelque perte cruelle.^ Loin d'un monde léger, venez donc à vos pleurs, Venez associer les bois, les eaux, les fleurs.
79i LES JARDINS.
Tout deYÎent un ami pour les âmes sensibles. Déjà, pour Fembrasser de leurs ombres paisibles. Se penchent sur la tombe, objet de vos regrets, L'if, le sombre sapin, et toi, triste cyprès. Fidèle ami des morts, protecteur de leur cendre. Ta tige, chère au cœur mélancolique et tendre, Laisse la joie au myrte et la gloire au laurier; Tu n*es pas Farbre heureux de Famant, du guerrier, Je le sais ; mais ton deuil compatit à nos peines.
Dans tous ces monuments point de recherches vaines. Pouvez- vous allier, dans ces objets touchants. L'art avec la douleur, le luxe avec les champs ? Surtout ne feignez rien. Loin ce cercueil factice, Ces urnes sans douleur, que plaça le caprice ; Loin ces vains monuments d'un chien ou d'un oiseau : C'est profaner le deuil , insulter au tombeau.
Ah ! si d'aucun ami vous n'honorez la cendre. Voyez sous ces vieux ifs la tombe où vont descendre * Ceux qui, courbés pour vous sur des sillons ingrats, Au sein de la misère espèrent le trépas. Rougiriez-vous d'orner leurs humbles sépultures? Vous n'y pouvez graver d'illustres aventures. Sans doute. Depuis Faube, où le coq matinal Des rustiques travaux leur donne le signal, Jusques à la veillée, où leur jeune famille Environne avec eux le sarment qui pétille. Dans les mêmes travaux roulent en paix leurs jours ; Des guerres, des traités n'en marquent point le cours : Naître, souffrir, mourir, c'est toute leur histoire. Mais leur cœur n'est point sourd au bruit de leur mémoire. Quel homme vers la vie, au moment du départ, Ne se tourne et ne jette un triste et long regard, A l'espoir d'un regret ne sent pas quelque charme , Et des yeux d'un ami n'attend pas une larme ?
Pour consoler leur vie honorez donc leur mort.
Celui qui, de son rang faisant rougir le sort,
Servit son Dieu, son roi, son pays, sa famille,
Qui grava la pudeur sur le front de sa fille,
D'une pierre moins brute honorez son tombeau;
Tracez-y ses vertus, et les pleurs du hameau :
Qu'on y lise : Ci-gît le bon fils, le bon père.
Le bon époux. Souvent un charme involontaire
Vers ces enclos sacrés appellera vos yeux.
£t toi qui vms chanter sous ces arbres pieux.
Avant de les quitter, Muse, que ta guirlande
Demeure à leurs rameaux suspendue en offrande.
Que d'autres dans leurs vers célèbrent la beauté; Que leur Muse, toujours ivre de volupté.
Ne se montre jamais qu'un myrte sur la tête, Qu'avec des chants de joie, et des habits de fête; Toi, tu dis au tombeau des chants consolateurs, TA ta main la première y jeta quelques fleurs.
Revenons, il est temps, sous de plus gais ombrages. L'architecture encore au fond de ces bocages M'attend , pour les orner d'édifices charmants. Ce ne sont plus du deuil les tristes monuments ; Ce sont d'heureu} réduits dont la riche parure, D'arbres environnée , embellit leur verdure. Mais j'en permets l'usage, et j'en proscris l'abus. Bannissez des jardins tout cet amas confus D'édifices divers, prodigués parla mode, Obélisque, rotonde, et kiosk, et pagode, Ces bâtiments romains, grecs, arabes, chinois. Chaos d'architecture, et sans but, et sans ehoix, Dont la prof^ision, stérilement féconde, Enferme en un jardin les quatre parts du monde.
Dans Stow, je l'avouerai, l'art plus judicieux ^ Et choisit mieux leur forme, et les disposa mieux :
Je crois, en admirant leur pompe enchanteresse. Ou voyager dans Rome, ou parcourir la Grèce. Mais les Grecs, les Romains, et les âges passés, Seuls dans ces grands travaux ne sont pas retracés : Non, ces lieux embellis par vous, par vos ancêtres, O couple vertueux ! me parlent de leurs mattres ; Ces murs, que la concorde honore de son nom. De votre heureux hymen me montrent Tunion : Qui peut voir, sans songer à vos vertus publiques, Ce monument sacré des vertus domestiques?
Salut , temple des arts , tempFe de Tamitié
Mais quoi ! je n'y vois point Tautel de la pitié !
Qui pourtant mieux que vous connut sa douce flamme ?
Ah! s'il n'est dans ces lieux, son temple est dans votre âme.
En vain cet Elysée, aimable et doux abri ,
Croit être du bonheur le séjour favori ;
Il n'est point confiné dans ce riant asile :
11 vous suit aux hameaux, à la cour, à la ville ;
Et faisant des heureux, sans craindre des ingrats,
L'Elysée est partout où s'adressent vos pas.
Quels que soient leur grandeur, leur nombre, leur figure,
Des bâtiments divers que la forme soit pure.
N'y cherchez pas non plus un oisif omemaiit;
Et sous l'utilité déguisez l'agrément.
La ferme, le trésor, le plaisir de son maître. Réclamera d'abord sa parure champêtre.
Que l'orgueilleux château ne la dédaigne pas ; Il lui doit sa richesse; et ses simples appas L'emportent sur son luxe, autant que l'art d'Àrmide Cède au souris naïf d'une vierge timide. La ferme! à ce nom seul, les moissons, les vergers, Le règne pastoral, les doux soins des bergers. Ces biens de l'âge d'or, dont l'image chérie Plut tant à mon enfance, âge d'or de la vie.
RéreUIent dans mon cœur mille regrets touchants.
Venez ; de vos oiseaux j'entends déjà les chants ;
J'entends rouler les chars qui traînent Fahondance,
Et le bruit des fléaux qtii tombent en cadence. Ornez donc ce séjour; mais, absurde à grands frais,
N'allez pas ériger une ferme en palais.
£légante à la fois et simple dans son style ,
La ferme est aux jardins ce qu'aux vers est l'idylle. Ah ! par les dieux des champs que le luxe effronté
De ce modeste lieu soit toujours rejeté. N'allez pas déguiser vos pressoirs et vos granges. Je veux voir l'appareil des moissons, des vendanges ; Que le crible, le van, où le froment doré Bondit avec la paille et retombe épuré, La herse, les traîneaux, tout l'attirail champêtre. Sans honte à mes regards osent ici paraître ; Surtout, des animaux 4ue le tableau mouvant Au dedans, au dehors, lui donne un air vivant. Ce n'est plus da château la parure stérile, La grâce inanimée et la pompe immobile ; Tout vit, tout est peuplé dans ces murs, sous ces toits. Que d'oiseaux différents et d'instinct et de voix. Habitant sous l'ardoise, ou la tuile ou le chaume , Famille, nation, république, royaume.
M'occupent de leurs mœurs, m'amusent de leurs jeux ! A leur tête ffst le coq, père, amant, chef heureux, Qui^ roi sans tyrannie et sultan sans mollesse, A son sérail ailé prodiguant sa tendresse. Aux droits de la valeur joint ceux de la beauté. Commande avec douceur, caresse avec fierté ; Et, fait pour les plaisirs et l'empire et la gloire , ^Aime, combat, triomphe, et chante sa victoire. Vous aimerez à voir leurs jeux et leurs combats, Leurs haines, leurs amours, et jusqu'à leurs repas.
La corbtille à la main , la sage ménagère A peine a reparu : la nation légère, Du sommet de ses tours, du penchant de ses toits, En tourbillons bruyants descend tout à la fois : La foule ande en cercle autour d'elle se presse; D'autres, toujours chassés et revenant sans cesse, Assiègent la corbeille, et jusq.ue dans la main. Parasites hardis, viennent ravir le grain.
Soignez donc, protégez c^ peuple domestique ; Que leur logis soit sain, et non pas magniûque. Que leur font des réduits richement décorés. Le marbre des bassins, les grillages* dorés? Un seul grain de millet leur plairait davantage. La Fontaine Ta dit. O véritable sage ! La Fontaine, c'est toi qu'il faudrait en ces lieux; Chantre heureux de l'instinct, ils t'inspireraient mieux ; liC paon, fier d'étaler l'iris qui le décore. Du dindon rengorgé l'orgueil plus sot encore. Pourraient à nos dépens ^ayer ton pinceau : Là de tes deux pigeons tu verrais le tableau , Et deux coqs amoureux, à la discorde en proie. Te feraient dire encore : « Amour , tu perdis Troie ! » Ainsi nous plaît la ferme et son air animé.
Dans cet autre réduit quel peuple renfermé De ses cris inconnus a frappé mes oreilles ? Là sont des animaux, étrangères merveilles ; * Là dans un doux exil vivent emprisonnés Quadrupèdes, oiseaux, l'un de l'autre étonnés. IS'allez pas rechercher les espèces bizarres; Préférez les plus beaux, et non pas les plus rares; Ofifrez-nous ces oiseaux qui, nés sous d'autres cieux, Favoris du soleil, brillent de tous ses feux; L'or pourpré du faisan, l'émail de la pintade. Logez plus richement ces oiseaux de parade :
CHANT IV. a03
Eux-mêmes sont un luxe ; et puisque leur beauté Rachète à vos regards leur inutilité , De ces captifs brillants que les prisons soient belles. Surtout ne m'offrez point ces animaux rebelles, De qui l'orgueil s'indigne et languit dans nos fers. £h! quel œil sans regret peut voir le roi des airs, L'aigle, qui se jouait au milieu de Tor^ge, Oublier aujourd'hui dans une indigne cage La fierté de son vol et l'éclair de ses yeux ? Rendez-lui le soleil et la voûte des deux : Un être dégradé ne peut jamais nous plaire.
Tandis que, déployant leur parure étrangère, Ces hôtes différents semblent briguer mon choix, Mon odorat charmé m'appelle sous ces toits Où, de même exilés et ravis à leur terre. D'étrangers végétaux habitent sous le verre : Entourez d'un air doux ces frêles rejetons ; Mais, vainqueur des climats, respectez les saisons ; Ne forcez point d'éelore, au sein de la froidure, :,
Des biens qu'à d'autres temps destinait la nature ; Laissez aux lieux flétris par des hivers constants Ces fruits d'un faux été, ces fleurs d'un fiaux printemps ; Et lorsque le soleil va mûrir vos richesses, Sans forcer ses présents, attendez ses largesses.
Mais j'aime à voir ces toits, ces abris transparents. Receler des climats les tributs différents , Cet asile enhardir le jasmin d'Ibérie, La pervenche frileuse oubUer sa patrie, Et le jaune ananas, par ces chaleurs trompé , Vous livrer de son fruit le trésor usurpé. Tel nous plaît Trianon ; tel Paris nous étale De deux mondes rivaux la pompe végétale : Tel, formant une cour à l'épouse des rois , Kiow des plants étrangers a rassemblé le choix ^ ;
A ces sujets nouveaux leur reine vient sourire; Ch~aci)n, comme Albion, bénit son doux empire, £t, retrouvant ici son climat, sa saison, Pardonne son exil, et chérit sa prison.
Motivez donc toujours vos divers édifices. Des animaux, des fleurs, agréables hospices. Combien d'autres encQre, adoptés par les lieux, Approuvés par le goût, peuvent charmer nos yeux Sous ces saules que baigne une onde salutaire Je placerais du bain Fasile solitaire; Plus loin une cabane, où règne la fraîcheur. Offrirait le filet et la ligne au pécheur. Vous voyez de ce bois la douce solitude ; J'y consacre un asile aux muses, à l'étude. Dans ce majestueux et long enfoncement J'ordonne un obélisque, auguste monument; il s'élève, et j'écris sur la pierre attendrie : A nos braves marins, mourant pour la patrie. Quelques pleurs, en passant, s'échappent de vos yeux.
Là-haut c'est une tour, où l'art ingénieux Élève et fait jouer ces tablettes parlantes Qui des faits confiés à leurs feuilles mouvantes Se transmettent dans l'air les rapides signaux. Indignée à l'aspect de ces courriers nouveaux, La déesse aux cent yeux, aux cent voix infidèles, A brisé sa trompette et replié ses ailes.
Ainsi vos bâtiments, vos asiles divers Pïe seront point oisifs, ne seront point déserts. Au site assortisses leur figure, leur masse; Que chacun, avec goût établi dans sa place. Jamais trop resserré, jamais trop étendu, Laisse briller la scène, et n'y soit point perdu.
Sachez ce qui convient ou nuit au caractère. Un réduit écarté, dans un lieu solitaire.
Peint mieux la solitude encore et Tabandon. Montrez-vous donc fidèle à chaque expression ; N'allez pas au grand jour offrir un ermitage ; Ne cachez point un temple au fond d'un bois sauvage ; Un temple veut paraître au penchant d'un coteau ; Son site aérien répand dans le tableau L*éclat, la majesté, le mouvement, la vie ; Je crois voir un aspect de la belle Ausonie.
Par un contraire effet, vous cacherez au jour L*asile du silence, ou celui de l'amour : Ainsi de Radzivil se dérobe le temple; L'œil de loin le devine, et de près le contemple Dans son île charmante, abri voluptueux. Là tout est frais, riant, simple, majestueux : Au dedans un jour doux , le calme ,* le mystère , Lés traits chéris du dieu qu'en secret on révère ; Au dehors les parfums de cent vases divers fin nuage odorant exhalés dans les airs ; Ce beau lac, dont l'azur réfléchit son portique ; Ces restes d'un vieux temple , et cette voâte antique Qui voit d'heureux troupeaux dormir aux mêmes liçux Où leur sang autrefois eût coulé pour les dieux ; L'heureuse allégorie , et la fable et l'histoire , Tout ce qui plaît aux yeux, et parle à la mémoire : La nature et les arts, le génie et le goût, Tout sert à l'embellir ; lui-même embellit tout. Heureux quand Radzivil daigne en orner les fêtes, Et vient au dieu du temple assurer des conquêtes ! Telle est des bâtiments la grâce et la beauté.
Mais de ces monuments la brillante gaîté. Et leur luxe moderne, et leur fraîche jeunesse. D'un auguste débris valent-ils la vieillesse ? L'aspect désordonné de ces grands corps épars. Leur forme pittoresque attachent les regards ;
Par eux le eours des ans est marqué sur la terre ; Détruits par les volcans, ou l'orage ou la guerre, Us instruisent toujours, consolent quelquefois. Ces masses qui du temps sentent aussi le poids Enseignent à céder à ce commun ravage, A pardonner au sort. Telle jadis Cartbage Vit sur ses murs détruits Marins malheureux ; Et ces deux grands débris se consolaient entre eux.
Liez donc à vos plants ces vénérables restes. Et toi, qui, m'égarant dans ces sites agrestes, Bien loin des lieux frayés, des vulgaires chemins. Par des sentiers nouveaux guides Fart des jardins, O soeur de la Peinture, aimable Poésie, A ces vieux monuments viens redonner la vie ; Viens présenter au goût ces riches accidents , Que de ses lentes mains a dessinés le temps.
Tantôt c'est une antique et modeste chapelle. Saint asile où jadis, dans la saison nouvelle , Vierges, femmes, enfants, sur un rustique autel. Venaient pour les moissons implorer TÉternel ; Un long respect consacre encore ces ruines. Tantôt c'est un vieux fort , qui du haut des collines , Tjrran de la contrée, effiroi de ses vassaux. Portait jusques au ciel l'orgueil de ses créneaux ; Qui dans ces temps affreux de discorde et d'alarmes Vit les grands coups de lance et les nobles faits d'armes De nos preux chevaliers, des Bayards, des Henris ; Aujourd'hui la moisson flotte sur ses débris. Ces débris, cette mâle et triste architecture Qu'environne une fraîche et riante verdure ; Ces angles, ces glacis, ces vieux restes de tours, Où l'oiseau couve en paix le fruitde ses amours , Et ces troupeaux peuplant ces enceintes guerrières. Et l'enfant qui se joue où combattaient ses pères ;
Saisissez ce contraste, et déployez aux yeux Ce tableau doux et fier, champêtre et belliqueux.
Plus loin, une abbaye antique, abandonnée, Tout à coup s'offre aux yeux, des bois environnée. Quel silence ! C'est là qu'amante du désert La Méditation avec plaisir se perd Sous ces portiques saints, où des vierges austères , Jadis, comme ces feux, ces lampes solitaires Dont les mornes clartés veillent dans le saint lieu, Pâles, veillaient, brûlaient, se consumaient pour Dieu. Le saint recueillement, la paisible innocence Semble encor de ces lieux babiter le silence ; La mousse de ces murs^ ce dôme, cette tour, Les arcs de ce long cloitre impénétrable au jour, Les degrés de l'autel usés par la prière, Ces noirs vitraux, ce sombre et profond sanctuaire Où peut-être des coeurs, en secret malheureux , A l'inflexible autel se plaignaient de leurs nœuds, Et pour des souvenirs encor trop pleins de charmes . A la religion dérobaient quelques larmes ; Tout parle, tout émeut dans ce séjour sacré. Là, dans la solitude en rêvant égaré, Quelquefois vous croirez, au déclin d'un jour sombre D'une Hélolse en pleurs entendre gémir l'ombre. Mettez donc à profit ces restes révérés , Augustes ou touchants , profanes ou sacrés.
Mais loin ces monuments dont la ruine feinte ^ Imite mal du temps l'inimitable empreinte ; Tous ces temples anciens récemment contrefaits, Ces restes d'un château qui n'exista jamais. Ces vieux ponts nés d'hier, et cette tour gothique Ayant l'air délabré , sans avoir l'air antique , Artifice à la fois impuissant et grossier! Je crois voir cet jenfant tristementgrimacier,
Qui Jouant la vieillesse et ridant son visage ,
Perd, sans paraître vieux, les grâces du jeune âge.
Mais un débris réel intéresse mes yeux ;
Jadis contemporain de nos simples aïeux ,
J*aime à Tinterroger, je me plais à le croire ;
Des peuples et des temps il me redit l'histoire;
Plus ces temps sont fameux, plus ces peuples sont grands,
Et plus j'admirerai ces restes imposants.
O champs de Tltalie ! ô campagnes de Rome I Où dans tout son orgueil gît le néant de l'homme ! C'est là que des aspects fameux par de grands noms. Pleins de grands souvenirs et de hautes leçons, Vous offrent des çbjets trésors des paysages. Voyez de toutes parts comment le cours des âges Dispersant, déchirant de précieux lambeaux. Jetant temple sur temple^ et tombeaux sur tombeaux , De Rome étale au loin la ruine immortelle ; Ces portiques, ces arcs, où la pierre fidèle Garde du peuple-roi les exploits éclatants ; Leur masse indestructible a fatigué le temps : Des fleuves suspendus ici mugissait l'onde. Sous ces portes passaient les dépouilles du monde ; Partout confusément dans la poussière épars. Les thermes, les palais, les tombeaux des Césars, Tandis que de Virgile, et d'Ovide et d'Horace , La douce illusion nous montre encor la trace. Heureux, cent fois heureux l'artiste des jardins Dont l'art peut s'emparer de ces restes divins ! Déjà la main du temps sourdement le seconde ; Déjà sur les grandeurs de ces maîtres du monde La nature se plaît à reprendre ses droits. Au lieu même où Pompée, heureux vainqueur des rois, Étalait tant de faste, ainsi qu'au jour d'Évandre, La flûte des bergers revient se faire entendre.
Voyez rire ces champs au laboureur rendus, Sur ces combles tremblants ces chevreaux suspendus, L'orgueilleux obélisque au loin couché sur Therbe , L'humble ronce embrassant la colonne superbe ; Ces forêts d'arbrisseaux, de plantes, de buissons , Montant, tombant en grappe, en touffes, en festons, Par le souffle des vents semés sur ces ruines ; Le figuier, Tolivier, de leurs faibles racines Achèvent d'ébranler Touvrage des Romains ; £t la vigne flexible, et le lierre aux cent mains. Autour de ces débris rampant avec souplesse , Semblent vouloir cacher ou parer leur vieillesse.
Mais si vous n'avez pas ces restes renommés , I9'avez-vous pas du moins ces bronzes animés, Et ces marbres vivants, déités des vieux âges, Où. l'art seul fut divin et força les hommages?
Je sais qu'un goût sévère a voulu des jardins Exiler tous ces dieux des Grecs et des Romains. Et pourquoi ? Dans Athène et dans Rome nourrie , ffotre enfance a connu leur riante féerie ; Ces dieux n'étaient-ils pas laboureurs et bergers ? Pourquoi donc leur fermer vos bois et vos vergers ? Sans Pomone vos fruits oseront-ils éclore? De l'empire des fleurs pouvez-vous chasser Flore .' Ah ! que ces dieux toujours enchantent nos regards ! L'idolâtrie encore est le culte des arts. Mais que l'art soit parfait ; loin des jardins, qu'on chasse Ces dieux sans majesté, ces déesses sans grâce. A chaque déité choisissez son vrai lieu ; Qu'un dieu n'usurpe pas les droits d'un autre dieu ; Laissez Pan dans les bois. D'où vient que ces Naïades, Que ces Tritons à sec se mêlent aux Dryades.? Pourquoi ce Nil en vain couronné de roseaux, £t dont l'urne poudreuse est l'abri des oiseaux ?
Otez-moi ces lions et ces tigres sauvages ,
Ces monstres me font peur, même dans leurs images :
Et ces tristes Césars, cent fois plus monstres qu'eux ,
Aux portes des bosquets sentinelles affreux,
Qui, tout hideux d'effroi, de soupçons et de crimes,
Semblent encor de l'œil désigner leurs victimes :
De quel droit s'of&ent-ils dans ce riant séjour ?
Montrez-moi des mortels plus chers à notre amour.
En des lieux consacrés à leur apothéose.
Créez un Elysée où leur ombre repose :
Loin des profanes yeux, dans des vallons couverts
De lauriers odorants, de myrtes toujours verts,
En marbre de Paros of&ez-nous leurs images ;
Qu'une eau lente se plaise à baigner ces bocages ,
Et qu'aux ombres du soir mêlant un jour douteux,
Diane aux doux rayons soit l'astre de ces lieux.
Leur tranquille beauté sous ces dais de verdure.
De ces marbres chéris la blancheur tendre et pure,
Ces grands hommes, leur calme et simple majesté.
Cette eau silencieuse, image du Léthé,
Qui semble, pour leurs cœurs exempts d'inquiétude ,
Rouler l'oubli des maux et de l'ingratitude ;
Ces bois , ce jour mourant sous leur ombrage épais ,
Tout des mânes heureux y respire la paix.
Vous donc n'y consacrez que des vertus tranquilles.
Loin tous ces conquérants en ravages fertiles :
Comme ils troublaient le monde, ils troubleraient ces lieux;
Placez-y les amis des hommes et des dieux ,
Ceux qui, par des bienfaits , vivent dans la mémoire,
Ces rois dont leurs sujets n'ont point pleuré la gloire.
Montrez-y Fénelon à notre œil attendri ;
Que Sully s'y relève embrassé par Henri.
Donnez des fleurs, donnez ; j'en couvrirai ces sages Qui dans un noble exil, sur de lointains rivages,
Cherchaient et répandaient les arts consolateurs ;
Toi surtout, brave Cook, qiii, cher à tous les coeurs ^,
Unis par les regrets la France et TAngleterre ;
Toi qui, dans ces climats où le bruit du tonnerre
Nous annonçait jadis, Triptôlème nouveau, /
Apportais le coursier, la brebis, le taureau,
Le soc cultivateur, les arts de ta patrie.
Et des brigands d'Europe expiais la furie.
Ta voile en arrivant leur annonçait la paix ;
Et ta voile en partant leur laissait des bien&iits :
Reçois donc ce tribut d'un enfant de la France.
Et que fait son pays à ma reconnaissance ?
Ses vertus en ont fait notre concitoyen.
Imitons notre roi, digne d'être le sien.
Hélas ! de quoi lui sert que deux fois son audace
Ait vu des cieux brûlants, fendu des mers de glace;
Que des peuples, des vents, des ondes révéré.
Seul sur les vastes mers son vaisseau fût sacré;
Que pour lui seul la guerre oubliât ses ravages ?
L'ami des arts, hélas ! meurt en proie aux saui'ages !
Aux bords d'une eau limpide , en des bosquets fleuris ,
Mêlez donc son image à ces bustes chéris ;
Et que son doux aspect , ses malheurs, et vos larmes,
A ces lieux enchantés prêtent encor des charmes.
Mais c'est peu d'enseigner l'art d'embellir les champs , 11 faut les faire aimer; et peut-être en mes chants. Bien mieux qu'un froid précepte, une histoire touchante Rendra plus chers encor les travaux que je chante. Ces doux soins qui du sage occupent les loisirs , Quelquefois les rois même ont goûté leurs plaisirs. C'est toi que j'en atteste, ô vieillard magnanime! Toi, né du sang royal, modeste Abdolonyme. Obscur et retiré dans son paisible enclos, Entre son doux travail et son heureux repos,
Le vieillard oubliait le sang qui le 6t naître ;
Pïul séjour n'égalait sa demeure champêtre :
D'un côté, c'est Sidon, et son port, et ses mers ;
De l'autre, du Liban les cèdres toujours verts ,
Dont les sommets pompeux , disposés en étage ,
Levaient cime sur cime, ombrage sur ombrage ;
Au flanc de la montagne, un fertile coteau.
Vêtu d'un vert tapis, s'étendait en plateau ,
Et de là deux filets d'une onde cristalline
Tombaient en mumurant le long de la colline ;
Au centre du jardin, vers le soleil naissant ,
Un vallon fortuné se courbait en croissant ,
Zone délicieuse, en tout temps ignorée
Et du midi brûlant et du fougueux Borée ;
Dans le fond , les sapins , les cyprès fastueux ,
En cercle dessinaient leurs troncs majestueux ;
Mille arbustes divers y versaient sans blessure
Le nard le plus parfait, la myrrhe la plus pure ;
Au devant on voyait, déployant son trésor.
Le citron, orgueilleux de son écorce d'or.
Et la rouge grenade, et la figue mielleuse,
Et du riche palmier la datte savoureuse ;
Autour, quelques rochers du marbre le plus pur,
Veinés d'or et d'argent, et de pourpre et d'azur,
Charmaient plus ses regards, dans leurs masses rustiques ,
Que ceux dont l'art jadis décorait ses portiques ; *
Sur leurs flancs ondoyaient des arbrisseaux en fleurs.
Différents de parfums, de formes, de couleurs ;
La rose les parait , et sur une onde pure
De vieux saules penchaient leur longue chevelure :
Plus loin c'est un troupeau qui , content sous ses lois ,
Lui peignait l'origine et les devoirs des rois.
Les premiers souverains furent pasteurs des hommes ,
Se disait-il souvent ; mais dans l'âge où nous sommes
Quels sages envieraient ces illustres dangers?
11 disait, et, content du sceptre des bergers ,
Il soignait tour à tour ses troupeaux et ses plantes ;
Son fils le secondait de ses mains innocentes.
L'un est majestueux encore en son déclin ;
Sa barbe en flots d'argent se répand sur son sein ;
Sur son teint vigoureux une mâle vieillesse
N'a point décoloré les fleurs de la jeunesse ;
Sa marche est assurée, et son auguste front
Du temps et du malheur semble braver l'affront.
Son fils est dans sa fleur ; mais de l'adolescence
Les traits déjà plus mûrs s'éloignent de l'enfance ;
La rose est sur sa joue, et d'un léger coton
Le duvet de la pèche ombrage son menton;
Son air est doux, mais fier ; et de sa noble race
Je ne sais quoi de grand conserve encor la trace.
Tous deux , lorsque le soir tempérait les chaleurs ,
Au repos de la nuit abandonnant les fleurs ,
Quelquefois de l'empire ils lisaient les annales,
£t du peuple et des grands les discordes fatales ; . Comment, au bruit confus de mille affreuses voix. Le crime ensanglanta la demeure des rois, £t du trône brisé fît tomber leurs ancêtres. Le vieillard les pleurait ; mais sous ses toits champêtres Tranquille il était loin d'envier leur splendeur. Tel n'était point son fils : un instinct de grandeur Quelquefois dans son âme éveillait son courage Au-dessus de son sort, au-dessus de son âge-. Mais , l'exemple d'un père arrêtant son essor, A son labeur champêtre il se plaisait encor. / Tel un jeune arbrisseau, qui sur les vastes plaines Doit déployer un jour ses ombres souveraines, Dans un antique bois qu'a foudroyé le del. Faible, se cache encor sous l'abri paternel.
314 LES JARDWS.
' An centre do jardin est un autel diampétre; Là tous deux des saisons ils adoraient le maîbre. Un soir, après avoir fini leurs doux travaux, Désaltéré leurs fleurs , taillé leurs arbrisseaux. Au pied de cet autel couronné de guirlandes. Tous deux agenouillés présentaient leurs offrandes. L'air était en repos : les rayons du soleU, Glissant obliquement de Foccident vermeil , Peignaient au loin les mers de leur pourpre flottante; Les vaisseaux de Sidon dans leur voile ondoyante A peine recueillaient quelque souffle des vents ; La vague avec lenteur roulait ses plis mouvants ; Enfin tout était calme, et la nature entière Semblait avec respect écouter leur prière. Chaque vœu vers le del s'élève en liberté ; Par les voûtes d'un temple il n'est point arrêté; Et les fruits parfumés , les fleurs et la verdure , Formaient de mille x>deurs l'encens de la nature. Le vieillard,.le premier, au maître des humains Levait, en suppliant, ses vénérables mains : Il priait pour ses fruits, pour son fils, pour l'empire. Sur ses lèvres errait un auguste sourire ; Son fils l'accompagnait de ses timides vœux ; Leurs voix montaient ensemble à l'oreille des dieux ; Soixante ans de vertus recommandent le père; L'innocence du fils protège sa prière.
Un si touchant spectacle attendrissait le ciel ; Et dans le même instant, au pied du même autel. Tout l'Olympe attentif contemplait en silence Le malheur, la vertu, la vidllesse et l'enfiinee. Voilà que tout à coup résonne aux environs L'éclatante trompette et le bruit des cuirons ; Une troupe guerrière entoure cette enceinte; Le jeune Abdolonyme a tressaUli de crainte :
CHANT iV. 315
« Mon fils, dit le vieillard, ne t'épouvante pas !
Lorsque l'orgueil armé rassemble ses soldats,
Le riche peut trembler, mais le pauvre est tranquille. »
Il dit, reste à Tautel, et demeure immobile.
Mais la trompette sonne une seconde fois,
£t l'écho roule au loin, prolongé dans les bois :
C'est le vainqueur de Tyr, c'est lui, c'est Alexandre !
Fatigué de marcher sur des palais en cendre ,
££&oi du trône, il veut en devenir l'appui.
Et ce caprice auguste est digne encor de lui.
Des portes du jardin les pilastres rustiques
Pl'offîraient point des palais les marbres magnifiques :
D'un simple bois de chêne ils étaient façonnés ;
Ces lieux d'un yert rempart étaient environnés ;
Les mûriers, les buissons, les blanches aubépines ,
Ensemble composaient ces murs tissus d'épines.
Alexandre s'arrête ; et ce triomphateur,
Qui des plus fiers remparts abaissa la hauteur,
Contemple avec respect cette faible barrière ;
11 laisse hors des murs sa cohorte guerrière;
11 porte dans l'enceinte un pas religieux,
Et craint de profaner lecalme de ces lieux :
A peine il les a vus, ses passions s'apaisent.
Son orgueil s'attendrit, ses victoires se taisent ;
Et sur ce cœur fougueux, sur ce tyran de&rois,
La nature un instant a repris tous ses droits.
11 cherche le vieillard, il le voit, il s'approche :
«Ce lieu méfait, dit-il, un trop juste reproche : 11 me dit que j'ai trop méconnu le bonheur. A terrasser les rois je mettais mon honneur ; Je yais jouir enfin d'un charme que j'ignore : Ton sang régna jadis, il doit régner encore ; Sors de l'obscurité : les peuples et les rois Sont toujours criminels d'abandonner leurs droits.
3t« LES JARDINS.
Jie me refuse pas cette nouyelle gloire ; C'est le prix le plus doux qu'attendait ma yictoire. Viens donc ; tout te rappelle au rang de tes aïeux , Tes' vertus et ton peuple, Alexandre et les dieux. »
« Ainsi ta main toujours dispose des couronnes ; Aux uns tu les ravis, aux autres tu les donnes , Répondit le vieillard, et de tes fières lois Le plus obscur réduit ne peut sauver les rois ! * Ué bien , à mes destins je suis prêt à souscrire ; Pour le rendre à mon fils, je reprends mon empire. Toi, si tu peux des champs goûter eûcor la paix, Contemple cet asile, et conçois mes regrets ! y
Permets donc qu'en ces lieux le sommeil des chaumières Pour cette nuit du moins ferme encor mes paupières. Et qu'en ce doux abri prolongeant mon séjour, Je dérobe aux grandeurs le reste d'un beau jour; Demain à mes devoirs je consens à me rendre. »
Cette noble fierté plaît au cœur d'Alexandre ; Mais durant leurs adieux, le fils, dans le jardin. Ayant cueilli des fleurs qu'entrelace, sa main, A ces lauriers cruels qu'ensanglanta Bellone Demande à marier sa modeste couronne.
Le héros lui sourit, et ee front triomphant Se courbe avec plaisir sous la main d'un enfant ; Il le prend, il l'embrasse ; et, fixant son visage. Dans ses destins futurs aime à voir son ouvrage. 11 part enfin, s'éloigne, et s'arrache à regret A ce couple innocent qu'il envie en secret ; 11 s'éloigne indigné de sa grandeur cruelle. Qui traîne le ravage et le deuil après elle. Prend pitié de sa gloire, et sent avec douleur Qu'il a conquis le monde et perdu le bonheur. Mais ce jour le console : il éprouve en lui-même Ce plaisir pur qui fuit l'orgueil du diadème,
Qu'i^ore la victoire, et quitte ces beaux lieux,
Fier d'un plus beau triomphe et plus grand à ses yeux.
Le vieillard tout le soir suit sa tâche innocente ;
Il va de fleur en fleur, erre de plante en plante ,
Se hâte de jouir, et dans le fond du cœur
Recueille avidement un reste de bonheur.
A peine Thorizon avait rougi Taurore^^^ '
Que , pressant dans ses bras cet enfant qu'il adore ,
« Je vais régner, dit-il, et ce terrible emploi ,
Mon fils, après ma mort, retombera sur toi :
Que je te plains ! ces bois, ces fleurs, sujets fidèles ,
Ne m'étaient point ingrats, ne m'étaient point rebelles ,
Qu'un sort bien différent nous attend aujourd'hui!
Viens donc, 6 cher enfant , viens, ô mon doux appui !
Du malheur de régner viens consoler ton père.
Et vous , objets charmants , toi , cabane si chère ,
Voîis que je cultivais , vergers délicieux ,
Arbres que j'ai plantés , recevez mes adieux.
Hélas ! coulant ici mes heures fortunées ,
Heureux, par vos printemps ie comptais mes années ;
Ces fastes valaient bien les annales des rois.
Puisse du moins l'empire être heureux sous mes lois ,
Et, me dédommageant de vos pures délices ,
Par le bonheur commui> payer mes sacrifices ! »
Il dit , promène encor ses regards attendris Sur ses bois, sur ses fleurs, ses élèves chéris. Et part , environné d'une brillante escorte. Mais du palais à peine il a touché la porte , Mille ressouvenirs se pressent sur son cœur i Dans un confus transport de joie et de douleur En silence il parcourt le séjour de ses pères , Témoin de leur grandeur, témoin de leurs misères. Leur ombre l'y poursuit : il pense quelquefois Entendre autour de lui leur gémissante voix :
Mais les flots d'un vin pur, et le sang des victimes
Achèvent d'effocer la trace de ces crimes ;
Il règne, et Féquité préside à ses projets :
Son sceptre est moins pesant, chéri par ses sujets.
Cependant quelquefois , loin d'un monde profane
Il revient en secret visiter sa cabane :
Revient s*asseohr encore au pied de ses ormeaux,
De ses augustes mains émonde leurs rameaux ;
£t s'occupant en roi, se délassant en sage,
D'un bonheur qu'il n*a plus adore encor l'image.
' Dont le cbarme autrefois avait tenté Virgile.
Le lecteur ne me saura peut-être pas mauvais gré de rapporter ici l'esquisse rapide que Virgile a tracée des jardins,' qu'il regrette de ue pouvoir chanter.
Si mon valssean , longtemps égaré loin dn bord. Ne se hâtait enfin de regagner le port , Peat-étre je peindrais les lieax chéris de Flore ; Le narcisse en mes vers s'empresserait d'éclore : Les roses m'ooTriraient leurs ealices brillants , Le tortaenx concombre arrondirait ses flancs ; Du persil toujours vert , des pAles chicorées , Ma muse abreuverait les tiges altérées ; Je courberais le lierre et l'acanthe en berceaux , Et du myrte amoureux j'ombragerais les eiwx.
On Toit que cette composition de jardin est très-simple et très-naturelle. On y trouve mêlés l'utile et Tagréable ; c'est à la fois le yerger, le potager et le parterre : mais c'est là le jardin d'un habitant ordinaire des champs, tel qu*un sage, avec des goûts simples, voudrait l'orner, le cultiver luimême ; tel que Taimable poète qui le décrit eût aimé à Tembellir. Il n'a pas prétendu parler des fameux jardins que le luxe des vainqueurs du monde, des Locullus , des Grassus , des Pompée et des César , avait remplis des richesses de TAsie et des dépouilles de Tunivers.
3 Du simple Alcinoûs le luxe encor rustique Décorait un verger.
Cest un monument précieux de l'antiquité et de Thistoire des jardins , que la description que fait Homère de celui d'AlcinoOs. On voit qu'elle tient de près à la naissance de l'art; que tout son luxe consiste dans Tordre et la symétrie, dans la richesse du sol , et dans la fertilité des arbres , dans les deux fontaines dont il est orné; et tous ceux qui Tondraient unjardin pour en jouir, et non pour le montrer, n*en desianderaient pas d'antre.
3 D'an art plus magnifique
Babylone éleva des jardins dans les airs.
Ces jardins suspendus existaient encore en partie seize siècles après leur création , et firent l'étonnement d'Alexandre à son entrée dans Babylone. ,
* Qoand Rome aa moade entier eut envoyé des fers , ].es vainqnears , dans des parcs ornés par la victoire , Allaient calmer leur fondre et reposer leur gloire.
Il existe an monument trés-précieax do goût et de la forme des Jardins romains dans une lettre de Pline le Jeune ( liv. Y, lett. vi ) : on y voit qu'on connaissait déjà l'art de tailler les arbres , et de leur donner différentes figures de vases ou d'animaux ; que l'architecture et le luxe des édifices étaient l'un des principaux ornements de leurs parcs; mais que tous avaient un objet d'utilité ; ce qu'on a trop oublié dans les jardins modernes.
^ PHILIPPE m'enconrage , et mon snjet m'appelle.
Philippe. Monseigneur le comte d'Artob, frère do roi (depuis Charles X).
Belœil , tout à la fols magikiflqae et champêtre.
Belœil était un jardin magnifique de II. le prince de Ligne , situé près d'Ath , dans les Pays-Bas.
^ Tel que ce fl-ais bonton,
Timide avant-conrenr de la belle saison ,
L'aimable Tivoli d'une forme non? elle
Fit le premier en France entrevoir le modèle.
Le local de Tivoli se refusait aux grands effets pittoresques ; mais M. Boutin a eu le mérite d'en tirer le meilleur parti possible, et surtout d'avoir le premier essayé avec succès le genre Irrégulier.
* Les Gr&ces , en riant , dessinèrent Montreail.
Montreuil, près Versailles , appartient à madame Elisabeth , soeur du roi.
' Manpertnis, le Désert, Rincy, limonrs, Autenil.
Maupertuis. Ce jardin, connu sous le nom de V Elysée, appartient à H. le marquis de Montesquiou. Si de belles eaux , de superbes plantations , un mélange heureux de collines et de vallons font un beau lieu, l'Élysêe est digne de son aimable nom.
Le Désert. Ce jardin a été dessiné avec beaucoup de goût par M. de Monville.
Rincy. Ce beau jardin appartient à monseigneur le duc d'Orléans.
Limours, Ce lieu, naturellement sauvage , a été très-embelli par madame la comtesse de Brionne, et a perdu un peu de sa rudesse, sans perdre son caractère.
Auteuil est le premier jardin qui ait été composé dans le véritable goût des jardins anglais. Il appartient à madame la comtesse de BouTflere , si distinguée par son esprit çt ses grâces.
" Semblable à son auguste et jeune déité , Trianon joint la grâce avec la majesté. '
Le petit Trianon, jardin de la reine» est an modèle de ce genre. La richesse y parait avoir été toujours employée par le goût.
" Et toi , d'un prince aimable ô l'asile fidèle , Dont le nom trop modeste est indigne de toi !
Il s'agit du joli jardin de Bagatelle , qni a été composé avec beaucoup de goût pour monseigneur le comte d'Artois.
■2 Je ne décide point entre Kent et Le Ndtre. Kent , architecte et dessinateur fameux en Angleterre , fut le premier qui tenta avec succès le genre libre, qui' commence à se répandre dans toute l'Europe.
13 Pour chercber un ami qni me parle du cœur. Ce vers, comme on sait, est de Racine (dans Bérénice, acte I , scène iv ). L'auteur en fait Tapplication aux charmes du genre irrégulier et naturel, qui , moins éblouissant au premier coup d*œil, est sans doute plus varié, et d'un intérêt plus durable.
** Regardez dans Milton , etc.
Plusieurs Anglais prétendent que c^est cette belle description du paradi« terrestre , et quelques morceaux de Spencer, qui ont donné l'idée des jardins irréguliers; et, quoiqu'il soit probable que ce genre vienne des Chinois, j'ai préféré Tautorité de Hilton, comme plus poétique. D'ailleurs j'ai cru qu'on verrait avec plaisir toute la magnificence du plus grand roi du monde, tous les prodiges des arts mis en opposition avec les charmes de la nature naissante , l'innocence des premières créatures qui l'embellirent , et l'intérêt des premières amours.
■& Tel est Bleinfaeim , Bleinheim la gloire de ses maîtres. BleinheimeBt un château orné de superbes jardins, et situé à quelques milles de Londres. Ce château a été construit en vertu d'une décision du parlement , pour être offert au duc de Marlborough , en récompense du ses brillants services.
<< Je songe , ô Rosamonde 1 à ta touchante histoire.
RosAMONDE, fille du baron Walter de Glifford , a été la première mattresse de Henri II , roi d'Angleterre , et une des plus belles femmes du royaume. Elle habitait le palais du roi à Woodstock , où a été bâti depuis le château de Bleinheim; elle quitta ce lieu pour aller s'enfermer dans un eouvent , où elle mourut pénitente* Addison a fait de Rosamonde le sujet d'un drame lyrique.
* Il estdctteov* alfrmix, oè ém ehaaiM de lears pèrct Dca protcriU font jetés aux terres étrangères.
M. Tbohas Weld a foarni on établisBcment aux religieux de la Trappe sur les terre», à Liilworlh. prè» Warebam.
* Hais sartoat , ai l'exil de lear cloître plevz...
AlluBioo à rbospitalité géuéreme que les Chartreux et les frères de la Trappe ont trouYée dans leur exil pendant la révolution , en Suisse, en Wes^ïbaUe, et surtout en Angleterre.
> Ta conaas ee secret , 6 toi dont le coteaa , Dont la Terte CoUine offre un si donx tableau , etc.
Le duc d*Barooort , fils atné du maréctial , avait créé dans sa terre d'Harcoorttprèsde Caen« un des plus beaux jardins de France, celui de la CoIUm; et il y jouissait en sage des charmes de la retraite , lorsqu'il fut nommé gouverneur du Dauphin, premier fils de Louis XTI, qui est mort à Meudon en 1789. Ce duc, qui avait écrit sur les Jardins, est mort en 1800 , à Londres , où il était depuis plusieurs années ambassadeur du roi de France.
* Je fen prends à témoin , Jeune Potareri.
Cest le nom d'un habitant d*0-Ta1ti , amené en France par M. de BongainvUle, célèbre par plus d'un genre de courage, et connu si avantageusement comme militaire et comme voyageur. Le trait que Je raconte ici de ce jeune 0-TaItien est très^:onnu et très-intéressant. Je n'ai fait que changer le lieu de la scène» que J*ai placée au Jardin du Roi. J*aorais voulu mettre dans mes vers toute la sensibilité qui existe dans le peu de mots qu'il prononçait en embrassant Tarbre qu'il reconnut, et qui lui rappelait sa patrie. C'est O'Taiti, disait-il; et en regardant les autres arbres : Ce n*e8t pas O'Tafti,
* Où l'amour sans pudeur n'est pas sans innocence.
On a remarqué dans tous les peuples où la société a fait peu de progrès une certaine innocence dans les mœurs, très-différente de la réserve et de la pudeur qui accompagnent toujours la vertu dans les femmes des nations civilisées. Dans File d'O-Talti, dans la plupart des autres fies de la mer du Sud, à Madagascar, etc., les femmes mariées croimt se devoir exclusivement à leurs maris, et manquent rarement à la fidélité conjugale : mais les filles n'y attachent aucune idée de crime, ni même de honte; elles ne s'assujettissent, ni dans leurs discours , ni dans leur babillement, ni dans leurs manières, à ce que nous regardons comme des devoirs pour leur sexe. Mais chez elles c'est simplicité, et non corruption : ell^ ne
méprisent point les règles de la décence , elles les ignorent Dans ce pays la nature est grossière, mais elle n'y est pas dépravée : voilà ce que j'ai essayé de rendre par ce vers.
* Que Toire art les promette , et qae l'œil les espère. Promettre, c'est donner; espérer, c'est joair.
Ce dernier hémistiche se trouve dans une épittre charmante de M. de Saint-Lambert ; c'est par réminiscence qa*il s'est glissé dans mon ouyrage
CHANT m.
1 Je sais qae dans Harlem pins d'un triste amaf ear. An fond de ses jardins s'enferme avec sa flenr.
Harlem est une ville de Hollande où se fait un grand commerce de fleurs. On sait à quel degré d'extravagance des amateurs ont porté dans ce genre l'amour de la rareté et des jouissances exclusives.
> Da haut des vrais rochers , sa demenre sauvage , La natnre se rit de ces rocs contrefaits. D'an travail impaissant avortons inparfaits.
En général, on ne peut bien imiter les rochers, pas plus que tous les grands effets de la nature. Elle ne permet à Tart de tenter des hardiesses que lorsqu'il combat avec toutes les ressources du génie de l'opulence. C'esf ainsi que s'est formé, d'après les dessins de Robert, le superbe rocher de Versailles , dont l'effet ne peut être deviné que par l'imagination.
3 Anx champs de Midieton , aax monts de Dovedale , "Whateli , je te sais ; viens , j'y monte avec toi.
MidUion et Dovedale, vallons dans le Derbyshire , renommés par les formes pittoresques de leur chaîne de rochers , décrits par Whateli, fameux dessinateur de jardins anglais , dont j'ai , ainsi que Mocel , dans son charmant TraiU des Jardina , emprunté quelques traits, tels que celui de la ca* bane et du pont suspendus sur des précipices. Mais j'ai tâché d'exprimer d'une manière qui m'appartint les sensations que font naître ces aspects effrayants.
* Tel est, cber Watelet, etc.
daude-Henri Watelet, receveur général des finances, né à Paris, en 1718, Fun des quarante de l'Académie française, membre de plusieurs Académies étrangères, mort à Paris, le 15 février 1786.
& Tel j'ai va ce Twicknham dont Pope est créateur.
Twfcknbam, village situé à trois lieues de Londres , sur les bords de la Tamise : on y voit encore la maison et le jardin qui avaient appartenu à pope, et qu'il avait achetés avec le produit de sa traduction d'Homère.
■ Imites le PooMia : mnx ftCes boeagèrei Il no«« peint les bergers et les jeunes beiigèret.
Ce fameax tableaa est lans doute le plus beaa des taMeaax de paysages. Si ron ne savait d'ailleurs combien rimagination du Poussin s'était nourrie des ouvrages des grands poètes anciens , ce tableau suffirait pour le prouver. Presque tontes les odes voluptueuses d'Horace ont le même caractère : partout , au milieu des fêtes et des plaisirs, U montre la mtfrt dans le lointain. I Hâtez-vous, dit-il : qui sait si nous vivrons demain? Nous mourrons, il faudra quitter cette belle maison, cette femme charmante, et de tous ces arbres que vous cultivez, le seul cyprès suivra son maître , hélas! trop peu durable. »
Cest cette même philo6q[>hie , puisée dans les poètes anciens , qui dictait
Chanlien ces vers , pleins d'une si douce mélancolie
Mojcs qui dans ce liea champêtre Kfte soin me fhes nourrir.
Beaux arbres qui m'avei tu naître , Bientôt tous me Terres mourir.
Ces contrastes de sensations moitié voluptueuses, moitié tristes, agitant
• l'âme en sens contraire, font toi^ours une impression profonde; et c'est
ce qui m'a engagé à Jeter an milieu des scènes riantes des jardins la vne
mélancolique des urnes et des tombeaux consacrés à l'amitié ou à la vertu.
* Vojes sous ces Tienx ifs la tombe o& vont descendre Ceux qui , courbés pour vous sur des sillons ingrats. Au sein de la misère espèrent le trépas.
Dans ces vers, consacrés aux humbles sépultures des habitants de la campagne, j'ai imité quelques vers du Cimetière de Gray.
3 Dans Stow , je l'aTonerai , l'art plus judicieux , etc.
SloWf château et jardin situés dans le comté de Bnckingham. C'est ce jardin qui a fourni le premier modèle des jardins dits anglais.
* Kiow des plants étrangers a rassemblé le choix.
KiaWf résidence royale à deux lieues de Londres : on en admire le jardin botanique, où se trouvent les plantes les plus rares des deux hémisphères.
* Mais loin ees monuments dont la ruine fieinte Imite mal du temps l'inimitable empreinte.
IL de Cliabanon, dam une épitre fort agréable, écrite en faveur des jardins du genre irrégulier, a remarqué avant moi que les vieux monnments réveillaient des souvenirs ; avantage que n'ont pas les ruines facticee.
Cette idée se troaye dans d^autres ouvrages, et particulièrement dans celui de Wliateli : et d'ailleurs elle est si naturelle , qu'elle était facile à trouver.
* Toi , surtoat, brave Cook , etc.
Tout le monde connaît les voyages instructifs et courageux du célèbre et malheureux Cook, et l'ordre que fit donner Louis XYI de respecter son Taisseau sur toutes les mers ; ordre qui fait un égal honneur aux sciences , à cet illustre voyageur, et au roi, dont il devenait pour ainsi dire le sujet par ce genre nouveau de bienfaisance et de protection.
DEULLE. 38
CHANT PREMIER
Boileau jadis a su, d'une imposante voix. Dicter de l'art des vers les rigoureuses lois ; Le chantre de Mantoue a su des champs dociles Hâter les dons tardifs par des leçons utiles : Mais quoi! l'art de jouir, et de jouir des champs Se peut-il enseigner ? Non, sans doute ; et mes chants . Des austères leçons fuyant le ton sauvage. Viennent de la nature offrir la douce image, Inviter les mortels à s'en laisser charmer : Apprendre à la bien voir, c'est apprendre à l'aimer. Ainsi, qu'après Yanière et le bon Hésiode , Du régime rural d'autres riment le code ; D'un pinceau moins usé , dans un cadre nouveau, Des champêtres plaisirs je trace le tableau ; Et d'un riant séjour le possesseur tranquille Le maître bienfaisant , l'agriculteur habile , L'observateur des champs , leur peintre harmonieux Tour à tour dans mes vers vont paraître à vos yeux ; Sujet digne en effet du chantre de Mantoue : A son style divin tout cède , je l'avoue ; Mais dans ce fonds , heureux par sa fécondité , J'ai pour moi la richesse et la variété. Inspirez donc mes chants, beaux lieux , frais paysages , Où la vie est plus pure, où les mortels plus sages Ne se reprochent point le plaisir qu'ils ont eu! Qui fait aimer les champs fait aimer la vertu :
Ce sont les vrais plaisirs, les vrais biens qae je ehante.
Mais peu savent goûter leur volupté louchante : Pour les bien savourer c'est trop peu que des sens y Il faut un cœur paisible et des goûts innocents. Toutefois , n'allons pas , déclamateurs stériles , Affliger de conseils tristement inutiles I9os riches d'autrefois , nos pauvres Lueullus , Errants sur les débris d'un luxe qui n'est plus. On a trop parmi nous réformé l'opulence 1 Mais je ne parle pas seulement à la France ; Ainsi que tous les tçmps j'embrasse tous les lieux.
O vous qui dans les champs prétendez vivre heureux > N'offrez qu'un encens pur aux déités champêtres. Héritier corrompu de ses simples ancêtres , Ce riche qui , d'avance usant tous ses plaisirs . Ainsi que son argent , tourmente ses désirs, S'écrie à son lever : « Que la ville m'ennuie ! Volons aux champs ; c'est là qu'on jouit de la vie , Qu'on est heureux. » Il part, vole, arrive; l'ennui' Le reçoit à la grille et se traîne avec lui. A peine il a de l'œil parcouru son parterre. Et son nouveau kiosk , et sa nouvelle serre , Les relais sont mandés : lassé de son château , Il part , et court bâiller à l'opéra nouveau. Ainsi , changeant toujours de dégoûts et d'asile, Il accuse les champs , il accuse la ville ; Tous deux sont innocents : le tort est à son cœur ; Un vase impur aigrit la plus douce liqueur.
Le calme heureux des champ& craint une pompe vaine : L'orgueil produit le faste , et le faste la gène. Tel est l'homme ; il corrompt et dénature tout. Qu'au milieu des cités son superbe dégoût Ait amené les bois , les fleurs et la verdure, Je lui pardonne enoor : j'aime à voir la nature»
Toujours chassée en vain, vengeant toujours ses droits, Rentrer à force d'art chez les grands et les rois. Mais je vois en pitié le Grésus imbécile Qui jusque dans les champs me transporte la ville : Avec pompe on le couche , on rhabille , on le sert ; Et Mondor au village est à son grand couvert.
Bien plus à plaindre encor I^s jeunes téméraires Qui, lassés tout à coup du manoir de leurs pères , Vont sur le grand théâtre , ennuyés à grands frais , Étaler leurs champarts, leurs moulins , leurs forêts ; Des puissances du jour assiègent la demeure , Pour qu'un regard distrait en passant les effleure ; Ou que par l'homme en place un mot dit de côté D'an faux air de crédit flatte leur vanité. Malheureux ! qui bientôt reviendront , moins superbes , Et vendanger leur vigne et recueillir leurs gerbes , Et sauront qu'il vaut mieux, sous leurs humbles lambris , Vivre heureux au hameau qu'intrigant à Paris.
Et vous qui de la cour affrontez les tempêtes. Qu'ont de commun les champs et le trouble où vous êtes ? Vous y paraissez peu ; c'est un gîte étranger, De votre inquiétude hospice passager.
Qu'un jour vous gémirez de vos erreurs cruelles ! Les flatteurs sont ingrats ; vos arbres sont fidèles , Sont des hôtes plus sûrs ^ de plus discrets amis , Et tiennent beaucoup mieux tout ce qu'ils ont promis.
Désertant des cités la foule solitaire, D'avance venez donc apprendre à vous y plaire. Cultivez vos jardins , volez quelques instants Aux projets des cités , pour vos projets des champs ; Et si vous n'aimez pas la campagne en vrais sage , La vanité du moins chérira son ouvrage.
Cependant, pour charmer ses champêtres loisirs, La plus belle retraite a besoin de plaisirs.
Choisissons : mais d'abord n*ayons pas la folie De transporter aux champs Melpomène et Thalle. Non qu'au séjour des grands j'interdise ces jeux :- Cette pompe couYient à leurs châteaux pompeux , Mais sous nos humhles toits ces scènes théâtrales Gâtent le doux plaisir des scènes pastorales : Avec Tart des cités arrive leur vain bruit ; L'étalage se montre , et la gaîté s'enfuit. Puis quelquefois les mœurs se sentent des coulisses , £t souvent le boudoir y choisit ses actrices. Joignez-y ce tracas de so.tte vanité , Et les haines naissant de la rivalité; C'est à qui sera jeune, amant, prince ou princesse, Et la troupe est souvent un beau sujet de pièce. Vous dirai-je l'oubli de soins plus importants , Les devoirs immolés à de vains passe>temps ? Tel néglige ses fils pour mieux jouer les pères; Je vois une Mérope , et ne vois point de mères . ^ L'homme fait place au mime , et le sage au bouffon. Néron, bourreau de Rome , en était l'histrion : Tant l'homme se corrompt alors qu'il se déplace ! Laissez donc à MoIé , cet acteur plein de grâce , Aux Fleury , aux Sain val , ces artistes chéris , L'art d'embellir la scène et de charmer Paris ; .Charmer est leur devoir : vous , pour qu'on vous estime , Soyez l'homme des champs ; votre rôle est sublime.
Et quel charme touchant ne promettent-ils pas A des yeux exercés , à des sens délicats I Insensible habitant des champêtres demeures , Sans distinguer les lieux , les saisons et les heures , Le vulgaire au hasard jouit de leur beauté : Le sage veut choisir. Tantôt la nouveauté Prête aux objets naissants sa grâce enchanteresse , Tantôt de leur déclin l'aspect nous intéresse.
Le cœur vole au plaisir que l'instant a produit , Et cherche à retenir le plaisir qui s'enfuit* Ainsi râmé jouit, soit qu'une fraîche aurore Donne la vie aux fleurs qui s'empressent d'éclore ; Soit que l'astre du monde , en achevant son tour, Jette languissamment les restes d'un beau jour. Tel quand des fiers combats Homère se repose , Il aime à colorer l'Aurore aux«doigts de rose : Tel le brillant Lorrain , de son pinceau touchant , Souvent dore un beau ciel des rayons du couchant.
Étudiez aussi les moments de l'année :
L'année a son aurore, ainsi que la journée. Ah ! malheureux qui perd un spectacle si beau ! Le jeune papillon, échappé du tombeau , Qui sur les fruits naissants , qui sur les fleurs nouvelks, S'envole frais, brillant , épanoui comme elles , Jouit moins au sortir de sa triste prison Que le sage au retour de la jeune saison , Lorsque sur les coteaux , sur les monts , dans les plaines , Tout est gazon , zéphyr, ou ruisseaux^ ou fontaines. Ah , les beaux jours vont donc me rendre les beaux vers ! Le chêne s'est éteint dans mes foyers déserts. Adieu des paravents l'ennuyeuse clôture.
Adieu livres poudreux , adieu triste lecture ! Le grand livre des champs vient de s'ouvrir : je cours Du ruisseau libre enfin reconnaître le cours , Du premier rossignol entendre le ramage. Voir le preïnier bouton , voir le premier feuillage , Et renaître moi-même avec l'ombre et les fleurs !
Si du printemps nouveau l'on chérit les faveurs. Les beaux jours expirants ont aussi leurs délices : Au printemps de l'année on bénit les prémices ; D'ans l'automne ces bois , ces soleils pâlissants Intéressent notre âme en attristant nos s«ns.
333 L'HOBOfE DES CHAMPS.
Le printemps nous inspire une aimable folie , L'automne les douceurs de la mélancolie. On revoit les beaux jours avec ce vif transport Qu'inspire un tendre ami dont on pleurait la mort ; Leur départ, quoique triste, à jouir nous invite : Ce sont les doux adieux d'un ami qui nous quitte; Chaque instant qu'il accorde on aime à le saisir, £t le regret lui-même augmente le plaisir.
Majestueux été , pardonne à mon silence ! J'admire ton éclat, mais crains ta violence , Et je n'aime à te voir qu'en de plus doux instants, Avec Fair de l'automne ou les traits du printemps. Que dis-je ! ah , si tes jours fatiguent la nature , Que tes nuits ont de charme! et quelle fraîcheur pure Vient remfdacer des cieux le brûlant appareil ! Combien l'œil, fatigué des pompes du soleil , Aime à voir de la nuit la modeste courrière Revêtir mollement de sa pâle lumière Et le sein des vallons et le front des coteaux. Se glisser dans les bois et trembler dans les eaux I
L'hiver, je l'avouerai , je suis l'ami des villes ; Là des charmes ravis aux campagnes fertiles , Grâce au pinceau flatteur, aux sons harmonieux , L'image frappe encor mon oreille et mes yeux ; Et j'aime à comparer, dans ce portrait fidèle , Le peintre à la nature et l'image au modèle. Si pourtant dans les champs l'hiver retient mes pas , L'hiver a ses beautés. Que j'aime et des frimas L'éclatante blancheur, et la glace brillante En lustres azurés à ces roches pendante ! Et quel plaisir encor lorsque , échappé dans l'air. Un rayon du printemps vient embellir l'hiver. Et, tel qu'un doux souris qui naît parmi des larmes, A la campagne en deuil rend un moment ses charmes l
Qu'on goûte avec transport cette faveur des cieux !
Quel beau jour peut valoir ce rayon précieux ,
Qui du moins un instant console la nature !
Et si mon œil rencontre un reste de verdure
Dans les champs dépouillés , combien j'aime à le voir !
Aux plus doux souvenirs il mêle un doux espoir ;
Et je jouis , malgré la froidure cruelle ,
Des beaux jours qu'il promet, des beaux jours qu*il rappelle.
Le ciel devient-il sombre, eh bien, dans ce salon , Près d'un chêne brûlant , j'insulte à Taquilon ; Dans cette chaude enceinte, avec goût éclairée, Mille heureux passe-temps abrègent la soirée. J'entends ce jeu bruyant où , le cornet en main , L'adroit joueur calcule un hasard incertain. Chacun sur le damier ûxe d'un œil avide Les cases , les couleurs , et le plein et le vide ; Les disques noirs et blancs volent du blanc au noir; Leur pile croît, décroît. Par la crainte et l'espoir Battu, chassé, repris , de sa prison sonore Le dé , non sans fracas, part, rentre , part encore ; Il court , roule , s'abat : le nombre a prononcé.
Plus loin , dans ses calculs gravement enfoncé, Un couple sérieux qu'avec fureur possède L'amour du jeu rêveur qu'inventa Palamède , Sur des carrés égaux , différents de couleur, Combattant sans danger, mais non pas sans chaleur. Par cent détours savants conduit à la victoire Ses bataillons d'ébène et ses soldats d'ivoire. Longtemps des camps rivaux le succès est égal ; Enfin l'heureux vainqueur donne l'échec fatal , Se lève , et du vaincu proclame la défaite : L'autre reste atterré dans sa douleur muette Et , du terrible mat à regret convaincu , Regarde encor longtemps le coup qui l'a vaincu.
Z ii L'HOMME DES CHAMPS.
Ailleurs , e*e8t le piqaet des graves douairières , Le loto do grand-oncle, et le wisk des grands-pères. Ijà 9 sur un tapis vert , un essaim étourdi Pousse contre l'ivoire un ivoire arrondi. Mais trois coups de marteau font r^entir la porte > Cest la poste du soir, le courrier qui l'apporte , Ainsi que son cheval , bien morfondu , bien las. Revient glacé de givre et poudré de frimas , Portant, sans le savoir, le destin de la terre. Le sort de Pétersbourg, celui de l'Angleterre, L'état des fonds publics, les nouvelles de cour. Billets de mariage et messages d'amour.
Tout cela , grâce au ciel , faiblement l'intéresse ; Mais chaque curieux autour de lui s'empresse : Qu'est-ce qui s'est passé dans ce pauvre univers , Et quels travers nouveaux remplacent nos travers ? Va-t-on des trois pouvoirs établir l'équilibre ? Quel peuple est par nos rois menacé d'être libre ' ? • Quel ami des Français sous leurs coups est tombé ? Voyons , depuis deux jours, quel trône a succombé. Chacun a son courrier, et chacun sa gazette. L'un affecte en lisant une mine discrète; L'autre rit aux éclats , l'autre cache des pleurs. Ah ! nous sommes vaincus? Non, nous sommes vainqueurs, Dit l'autre. Où donc eut lieu cette aûaire fameuse? Eh mais , c'est sur la Sambre. Eh non , c'est sur la Meuse , Dit l'autre au coin du feu. Vains discours , bruit perdu ! Car on saura demain qu'on ne s'est point battu. Mais le souper s'annonce , et l'heure de la table Rejoint les deux partis : un flacon délectable Verse avec son nectar les aimables propos , Et comme son bouchon fait partir les bons mots. On se lève , on reprend sa lecture ordinaire : Ou relit tout Racine , on choisit dans Voltaire.
Tantôt un bon roman charme le coin du feu : ïlélas ! et quelquefois un bel esprit du lieu Tire un traître papier; il lit , Tennui circule : L'un admire en bâillant Tassommant opuscule , Et â*un sommeil bien franc l'autre dormant tout haut , Aux battements de mains se réveille en sursaut. On rit; on se remet de la triste lecture ; On tourne un madrigal , on conte une aventure. Le lendemain promet des plaisirs non moins doux , Et la gaîté revient, exacte au rendez- vous. Ainsi dans Thiver même on connaît Tallégresse. Ce n'est plus ce dieu sombre , amant de la tristesse , C'est un riant vieillard , qui sous le faix des ans Connaît encor la joie , et plaît en cheveux blancs.
En tableaux variés les beaux jours plus fertiles Ont des plaisirs plus vi£s , des scènes moins tranquilles. Eh ! qui de ses loisirs peut mettre alors l'espoir Dans ces tristes cartons peints de rouge et de noir ! L'homme veut des plaisirs ; mais leurs pures délices Ont besoin de santé , la santé d'exercices. ,
laissez donc à l'hiver, laissez à la cité , Tous ces jeux où la sombre et morne oisiveté , Pour assoupir l'ennui réveillant l'avarice , Se plaît dans un tourment et s'amuse d'un vice. Loin ces tristes tapis I Les eaux et les forêts De leurs jeux innocents vous offrent les attraits, Et la guerre des bois et les pièges des ondes. Compagne des Sylvains, des Nymphes vagabondes, Muse , viens , conduis-moi dans leurs sentiers déserts : Le spectacle des champs dicta les premiers vers.
Sous ces saules touffus , dont le feuillage sombre A la fraîcheur de l'eau joint la fraîcheur de l'ombre , Le pêcheur patient prend son poste sans bruit , Tient sa ligne tremblante et sur l'onde la suit.
Penché, l'oeil immobile, il observe avec joie Le liège qui s'enfonce et le roseau qui ploie. Quel imprudent , surpris au piège inattendu , ^K l'hameçon fetal demeure suspendu?
Est-ce la truite agile , ou la carpe dorée , Ou la perche étalant sa nageoire pourprée , Ou l'anguille argentée errant en longs anneaux, Ou le brochet glouton qui dépeuple les eaux 3?
Au peuple ailé des airs faut-il livrer la guerre , Le chasseur prend son tube , image du tonnerre ; Il rélève au niveau de l'œil qui le conduit ; Le coup part, l'éclair brille , et la fiflidre le suit. Quels oiseaux V9 percer la grêle meurtrière? C'est le vanneau plamtif errant sur la bruyère ; C'est toi , jeune alouette , habitante des airs ! Tu meurs en préludant à tes tendres concerts !
Mais pourquoi célébrer cette lâche victoire , Ces triomphes sans fimit, et ces combats sans gloire ! O Muse ! qui souvent, d'une si douce voix , Imploras la pitié pour les chantres des bois Ah I dévoue à la mort l'animal dont la tête Présente à notre bras une digne conquête , li'ennemi des troupeaux eVcelui des moissons. Mais quoi! du cor bruyant j'entends déjà les sons ; L'ardent coursier déjà sent tressaillir ses veines. Bat du pied , mord le frein, sollicite les rênes. A ces apprêts de guerre , au bruit des combattants , Le cerf frémit , s'étonne , et balance longtemps. Doit-il loin des chasseurs prendre son vol rapide ? Doit-il leur opposer k)n audace intrépide ? De son front menaçant ou de ses pieds légers A qui se fiera-t-il dans ces pressants dangers ? 11 flotte irrésolu : la peur enfin l'emporte; 11 part, il court, il vole : un moment le transporte
CHAMT I. 337
Bien loin de la forêt, et des chiens et du cor.
Le coursier, libre enfin , s'élance et prend Tessor :
Sur lui Fardent chasseur part comme la tempête ,
Se penche sur ses crins , se suspend sur sa tête ;
Il perce les taillis, il rase les sillons,
Et la terre sous lui roule en noirs tourbillons.
Cependant le cerf vole , et les chiens sur sa voie Suivent ces corps légers que le vent leur envoie ; Partout où sont ses pas sur le sable imprimés , Us attachent sur eux leurs naseaux enflammés ; Alors le cerf tremblant de son pied , qui les guide , Maudit l'odeur traîtresse et Tempreinte perfide. Poursuivi, fugitif, entouré d'ennemis.
Enfin dans son malheur il songe à ses amis. Jadis de la forêt dominateur superbe, S'il rencontre des cerfs errants en paix sur l'herbe, Il vient au milieu d'eux , humiliant son front , Leur confier sa vie et cacher son affront. Mais , hélas l chacun fuit sa présence importune , Et la contagion de sa triste fortune : Tel un flatteur délaisse un prince infortuné ! Banni par eux , il fuit , il erre abandonné. Il revoit ces grands bois, si chers à sa mémoire , Où cent fois il goûta les plaisirs et la gloire , Quand les monts , les rochers, les antres d'alentour, Bépondaient à ses cris et de guerre et d'amour, Et qu'en sultan superbe à ses jeunes maîtresses Sa noble volupté partageait ses caresses. Honneur, empire, amour, tout est perdu pour lui. C'est en vain qu'à ses maux prêtant un faible appui , D'un cerf qu'il &it partir l'involontaire audace Succède à ses dangers , et s'élance à sa place : Par les chiens vétérans le piège est éventé. Du son lointain des cors bientôt é[(ouvanté ,
H part, rase la terre; ou , vieilli dans la feintr ,
De ses pas en sautant il interrompt Fempreintc ;
Ou , tremblant et tapi loin des chemins frayés ,
Veille et porte alentour ses regards effrayés ;
Se relève , repart , croise et confond sa route.
Quelquefois il s'arrête, il regarde , il écoute ;
Et des chiens , des chasseurs, de Técho des forêts
Déjà Faffreux concert le frappe de plus près.
Il part encor ; s'épuise encore en ruses vaines.
Mais déjà la terreur court dans toutes ses veines ;
Chaque bruit est pour lui Fannonce de son sort ,
Chaque arbre un ennemi, chaque ennemi la mort.
Alors , las de traîner sa course vagabonde,
De la terre infidèle il s*élance dans l'onde ,
£t change d'élément, sans changer de destin.
Avide , et réclamant son barbare festin ,
Bientôt vole après lui , d'écume dégouttante ,
Brûlante de fureur, et de soif haletante ,
La meute aux cris aigus , aux yeux étincelants.
L'onde à peine suffit à leurs gosiers brûlants :
Mais à leur fier instinct d'autres besoins commandent.
C'est de sang qu'ils ont soif, c'est du sang qu'ils demandent.
Alors désespéré , sans amis , sans secours ,
A la fureur enfin sa faiblesse a recours.
Hélas ! pourquoi faut-il qu'en ruses impuissantes
T^ frayeur ait usé ses forces languissantes?
£t que n'a-t-il plus tôt, écoutant sa valeur.
Par un noble combat illustré son malheur ?
Mais enfin , las de perdre une inutile adresse ,
Superbe , il se ranime , il s'avance , il se dresse ,
Soutient seul mille assauts ; son généreux courroux
Iléserve aux plus vaillants ses plus terribles coups.
Sur lui seul à la fois tous ses ennemis fondent ;
Leurs morsures , leurs cr% , leur rage se confondent.
GHANT I. 331)
Il lutte , il frappe encore : efforts infructueux ! Hélas ! que lui servit son port majestueux , Et sa taille élégante, et ses rameaux superbes, Et ses pieds suspendus sur la pointe des herbes? 11 chancelle, il succombe , et deux ruisseaux de pleurs De ses assassins même attendrissent les cœurs.
Permettez-vous ces jeux sans en être idolâtre : N'imitez point ce fou, chasseur opiniâtre , Qui ne parle jamais que meute, que chevaux ; Qui croirait avilir l'honneur de ses châteaux Si de cinquante cerfs les cornes menaçantes N'ornaient pompeusement ses portes triomphantes ; Vous conte longuement sa chasse , ses exploits , Et met , comme le cerf, l'auditeur aux abois.
Étes-vous de retour sous vos lambris tranquilles , Là des jeux moins bruyants , des plaisirs plus utiles Vous attendent encore. Aux délices des champs Associez les arts et leurs plaisirs touchants. Beaux-arts! eh! dans quel lieu n'avez-vous droit de plaire! Est-il à votre joie une joie étrangère ? Non ; le sage vous doit ses moments les plus doux : Il s'endort dans vos bras ; il s'éveille pour vous. Que dis-je ? autour de lui tandis que tout sommeille , La lampe inspiratrice éclaire encor sa veille. Vous consolez ses maux, vous parez son bonheur ; Vous êtes ses trésors, vous êtes son honneur, L'amour de ses beaux ans , l'espoir de son vieil âge , Ses compagnons des champs , ses amis de voyage \ Et de paix , de vertus , d'études entouré , L'exil même avec vous est un abri sacré. Tel l'orateur romain , dans les bois de Tuscule, Oubliait Rome ingrate; ou tel, son digne énmle, Dans Frênes , d' Aguesseau goûtait tranquillement D'un repos occupé le doux recueillement :
3i0 L'HOMME DES CHAMPS.
Tels de leur noble exil tous âewL channaieut les peines. Malheor aux esprits dors, malheor aox âmes vaines , Qui dédaignent les arts an temps de leur £iveur ! Les beaux-arts à leur toi^r, dans les temps du malheur, Les livrent sans ressource à leur vile infortune : Mais avec leurs amis ils font prison commune , Les suivent dans les champs, et , payant leur amour, Amusent leur exil et chantent leur retour^.
Mais c'est peu des beaux lieux, des beaux jours, de Tétude : Je veux que l'amitié, peuplant ma solitude , Me donne ses plaisirs et partage les miens. O jours de ma jeunesse ! hélas ! je m*en souviens , Épris de la campagne, et Faimant en poëte, Je ne lui demandais qu*un désert pour retraite , Pour compagnons , des bois , des oiseaux et des fleurs. Je l'aimais , je Taimais jusque dans ses horreurs ; Je me plaisais à voir, battus par les tempêtes , Les sapins abaisser et redresser leurs têtes ; J'allais sur les frimas graver mes pas errants , Et de loin j'écoutais la course des torrents. Mais tout passe ; aujourd'hui qu'un sang moins vif m'enflamme, Que les besoins des sens font place à ceux de l'âme , S'il est longtemps désert, le plus aimable lieu Ne me platt pas longtemps : les arbres parlent peu , Dit le bon la Fontaine ; et ce qu'un bois m'inspire Je veux à mes côtés trouver à qui le dire.
Ainsi , fermant la porte au sot qui de Paris Vient troubler votre joie et tuer vos perdrix, De ceux qu'unit à vous une amitié sincère Préparez, décorez la chambre hospitalière. Ce sont de vieux voisins, des proches, des enfants. Qui visitent des lieux chers à leurs premiers ans : C'est un père adoré qui vient dans sa vieillesse Reconnaître les bois qu'a plantés sa jeunesse;
La ferme à son aspect semble se réjouir, Les bosquets s'égayer, les fleurs s'épanouir. Tantôt c'est votre ami, votre ami de l'enfance, Qui de vos simples goûts partage l'innocence. Chacun retrouve là ses passe-temps chéris , Son meuble accoutumé, ses livres favoris ^. Tantôt Robert arrive, et ses riches images Doublent, en les peignant, vos plus beaux paysages; Et tantôt son pinceau, dans de plus doux portraits , De ceux que vous aimez vous reproduit les traits. Ainsi, plein des objets que votre cœur adore, De vos amis absents vous jouissez encore.
Ces lieux chers aux vivants sont aussi chers aux morts : Qui vous empêchera de placer sur ces bords, Près d'un ruisseau plaintif, sous un saule qui pleure. D'un ami regretté la dernière demeure ? Est-il un lieu plus propre à ce doux monument Où des mânes chéris dorment plus mollement? Du bon Helvétien qui ne connaît l'usage ? Près d'une eau murmurante, au fond d'un vert bocage , Il place les tombeaux ; il les couvre de fleurs : Par leur douce culture il charme ses douleurs , Et pense respirer, quand sa main les arrose , L'âme de son ami dans l'odeur d'une rose^.
r^e pouvez -vous encore y consacrer les traits De ceux par qui fleurit l'art fécond de Cérès Pouvez-vous à Berghem refuser un asile.
Un marbre à Théocrite, un bosquet à Virgile ? Hélas ! je n'ai point droit d'avoir place auprès d'eux ; Mais si de l'art des vers quelque ami généreux Daigne un jour m'accorder de modestes hommages , Ah ! qu'il ne place pas le chantre des bocages Dans le fracas des cours ou le bruit des cités. Vallons que j'ai chéris, coteaux que j'ai chantés ,
342 LUIOMME DES CHAMPS.
.Souffrez que parmi tous ce monument repose; Qu*un peuplier le couvre et qu*un ruisseau Tarrose ! Mes vœux sont exaucés : du sein de leur repos Un essaim glorieux de belles, de héros. Qui, successeurs polis des Sarmates sauvages, De Tantique Vistule honorent les rivages. Auprès de Saint-Lambert, de Pope, de Thomson, Ofi^ dans ses jardins une place à mon nom. Que dis-je? tant d'honneur n'est pas Êiit pour ma muse La gloire de ces noms du mien serait confuse. Mais si dans un bosquet obscur et retiré Il est un coin désert, un réduit ignoré. Au-dessous de Gesner, et bien loin de Virgile, Hôtes de ces beaux lieux, gardez-moi cet asile. Content, je vous verrai dans vos riants vallons De Tart que je chantai pratiquer les leçons. Enrichir vos hameaux, parer leur solitude, Des partis turbulents calmer l'inquiétude. Heureux si quelquefois sous vos ombrages verts L^écho redit mon nom, mon hommage et mes vers: !
Mais, ne l'oubliez pas : à la ville, au village. Le bonheur le plus doux est celui qu'on partage. Heureux ou malheureux, l'homme a besoin d'autnii ; Il ne vit qu'à moitié, s'il ne vit que pour lui. Vous donc, à qui des champs la joie est étrangère, Ah ! faites-y le bien, et les champs vont vous plaire. Le bonheur dans les champs a besoin de bonté. Tout se perd dans le bruit d'une vaste cité; Mais au sein des hameaux, le château, la chaumière, Et l'oisive opulence et l'active misère. Nous offrent de plus près leur contraste affligeant, Et contre l'homme heureux soulèvent l'indigent. Alors vient la bonté qui désarme l'envie, Rend ses droits au malheur, l'équilibre à la vie,
Corrige les saisons, laisse à rinfortuné Quelques épis du champ par ses mains sillonné , Comble en6n par ses dons cet utile intervalle Que met entre les rangs la fortune inégale.
£h I dans quels lieux le ciel, mieux qu'au séjour des champs, Nous instruit-il d'exemple aux généreux penchants ? De bienfaits mutuels voyez vivre le monde. Ce champ nourrit le bœuf, et le bœuf le féconde ; L'arbre suce la terre, et ses rameaux flétris A leur sol maternel vont mêler leurs débris : Les monts rendent leurs eaux à la terre arrosée ; L'onde rafraîchit l'air, l'air s'épanche en rosée : Tout donne et tout reçoit, tout jouit et tout sert. Les cœurs durs troublent seuls ce sublime concert.
L'un, si du dé fatal la chance fut perfide, Parcourt tout son domaine en exacteur avide; Sans sécher une larme épuisant son trésor. L'autre , comme d'un poids, se défait de son or. Quoi ! ton or t'importune ? 6 richesse impudente I Pourquoi donc près de toi cette veuve indigente. Ces enfants dans leur fleur desséchés par la faim. Et ces filles sans dot, et ces vieillards sans pain ?
Oh! d'uif simple hameau si le ciel m'eût fait maître, Je saurais en jouir : heureux, digne de l'être , Je voudrais m'entourer de fleurs, de riches plants, De beaux fruits , et surtout de visages riants ; Et ne souffrirais pas qu'attristant ma fortune , La îajm vint m'étaler sa pâleur importune. Mais je hais l'homme oisif : la bêche, les râteaux, Le soc, tout l'arsenal des rustiques travaux , Attendrait l'indigent, sûr d'un juste salaire. Et chez moi le travail bannirait la misère.
Enfin des maux cruels affligent*iis ses jours, Au vieil âge, aux douleurs , nous devons des secours.
Dans les appartements du logis le moins vaste, Qu*il en soit un où Tart, avec ordre et sans faste, Arrange le dépôt des remèdes divers A ses infirmités incessamment offerts.
L'oisif, de qui l'ennui vient vous rendre visite. Louera plus volontiers, de sa voix parasite. Vos glaces, vos tapis, votre salon doré ; Mais pour tous les bons cœurs ce lieu sera sacré. Souvent à vos bienfaits joignez votre présence ; Votre aspect consolant doublera leur puissance. Menez-y vos en&nts ; qu'ils viennent sans témoin Offrir leur don timide au timide besoin ; Que surtout votre fille, amenant sur vos traces La touchante pudeur, la première des grâces. Comme un ange apparaisse à Thumble pauvreté. Et fasse en rougissant l'essai de la bonté. Ainsi, comme vos traits, leurs mœurs sont voire image; Votre exemple est leur dot , leurs vertus votre ouvrage. Cœurs durs, qui payez cher de fastueux dégoûts , Ah I voyez ces plaisirs, et soyez-en jaloux.
L'homme le plus obscur quelquefois sous le cliaume Gouverne en son idée une ville, un royaume. Moi, jamais, dans l'erreur de mes illusions, * Je n'aspire à régler le sort des nations : Me formant du bonheur une plus humble image Quelquefois je m'anmse à régler un village ; Je m'établis le chef de ces petits États. Mais à mes propres soins je ne me borne pas ; Au bon gouvernement de ce modeste empire Je veux que du hameau chaque pouvoir conspire. O vous, pour qui j'écris le code des hameaux, Souffrez que mes leçons se changent en tableaux.
Voyez-vous ce modeste et pieux presbytère? Là vit l'homme de Dieu, dont le saint ministère
Du peuple réuni présente au ciel les vœux. Ouvre sur le hameau tous les trésors des cieux, Soulage le malheur, consacre Thyménée, Bénit et les moissons et les fruits de Tannée; Enseigne la vertu y reçoit Thomme au berceau , Le conduit dans la vie, et le suit au tombeau. Je ne choisirai point pour cet emploi sublime Cet avide intrigant que Tintérêt anime , Sévère pour autrui , pour lui-même indulgent ; Qui pour un vil profit quitte un temple indigent, Dégrade par son ton la chaire pastorale, £t sur Tesprit du jour compose sa morale. Fidèle à son église, et cher à son troupeau , Le vrai pasteur ressemble à cet antique ormeau Qui des jeux du village ancien dépositaire Leur a prêté cent ans son ombre héréditaire , £t dont les verts rameaux , de Tâge triomphants, Ont vu mourir le père et naître les enfants. Par ses sages conseils , sa bonté , sa prudence , Il est pour le village une autre providence. Quelle obscure indigence échappe à ses bienfaits ? Dieu seul n'ignore pas les heureux qu'il a faits. Souvent dans ces réduits où le malheur assemble Le besoin, la douleur et le trépas ensemble, Il parait, et soudain le mal perd son horreur, Le besoin sa détresse, et la mort sa terreur. Qui prévient le besoin prévient souvent le crime. Le pauvre le bénit , et le riche l'estime ; Et souvent deux mortels, l'un de l'autre ennemis , S'embrassent à sa table et retournent amis.
Honorez ses travaux. Que son logis antique , Par vous rendu décent et non pas magnifique , Au dedans des vertus renfermant les trésors, D'un air de propreté s'embellisse au dehors :
La pauvreté dégrade, et le faste révolte. Partagez avec lui votre riche récolte : Ornez son sanctuaire et parez son autel. Liguez-vous saintement pour le bien mutuel : Et quel spectacle, ô Dieu ! vaut celui d'un village Qu'édiûe un pasteur, et que console un sage ! Non, Rome subjuguant Tunivers abattu Ne vaut pas un hameau qu*habite la vertu , Où les bienfaits de Fun, de Tautre les prières. Sont les trésors du pauvre et Tespoir des chaumières.
Il est dans le village une autre autorité : G*est des enfants craintifs le maître redouté. Muse, baisse le ton, et, sans être grotesque. Peins des fils du hameau le mentor pédantesque. Bientôt j'enseignerai comment un soin prudent Peut de ce grave emploi seconder Fascendant.
Mais le voici : son port, son air de suffisance, Marquent dans son savoir sa noble confiance. Il sait, le fait est sûr, lire, écrire et compter; Sait instruire à Técole, au lutrin sait chanter ; Connaît les lunaisons , prophétise Torage , £t même du latin eut jadis quelque usage. Dans les doctes débats ferme et rempli de cœur, Même après sa défaite il tient tête au vainqueur. Voyez, pour gagner temps , quelles lenteurs savantes Prolongent de ses mots les syllabes traînantes ! Tout le monde Tadmire, et ne peut concevoir Que dans un cerveau seul loge tant de savoir. Du reste, inexorable aux moindres négligences, Tant il a pris à cœur le progrès des sciences ! Paraît-il , sur son front ténébreux ou serein Le peuple des enfants croit lire son destin. 11 veut, on se sépare; il fait signe, on s'assemble ; 11 s'égaye , et Ton rit ; il se ride , et tout tremble.
n caresse, il menace, il punit, il absout. Même absent ^ on le craint; il voit, il entend tout : Un invisible oiseau lui dit tout à l'oreille ; Il sait celui qui rit , qui cause , qui sommeille , Qui néglige sa tâche , et quel doigt polisson D'une adroite boulette a visé son menton. Non loin croît le bouleau , dont la verge pliante Est sourde aux cris plaintifs de leur voix suppliante. Qui , dès qu'un vent léger agite ses rameaux , Fait frissonner d'effroi cet essaim de marmots, Plus pâles, plus tremblants encor que son feuillage. Tel, ô doux Chanonat, sur ton charmant rivage. J'ai vu, j'ai reconnu, j'ai touché de mes mains Cet arbre dont s'armaient mes pédants inhumains. Ce saule , mon effroi, mon bienfaiteur peut-être.
Des enfants du hameau tel est le grave maître^. En secondant ses soins rendez-le plus soigneux. Rien n'est vil pour le sage ; un sot est dédaigneux. 11 faut dans les emplois , quoi que l'orgueil en pense , Aux grands la modestie , aux petits l'importance. Encouragez-le donc; songez que dans ses mains De ce peuple naissant reposent les destins; Et, rendant à ses yeux son office honorable , Laîssez'le s'estimer pour qu'il soit estimable.
Eh ! quel tableau des mœurs ne vous offrira pas Tout ce peuple d'enfants sujets de ses États ! C'est là que l'homme est lui, que nul art ne déguise De ses premiers penchants la naïve franchise. L'un, docile et traitable après le châtiment, Laisse apaiser d'un mot son court ressentiment; Il essuie en riant une dernière larme ; Un affront l'irritait, un souris le désarme : L'autre, ferme, inflexible, affecte un froid dédain, Et garde obstinément un silence mutin.
848 L*HOMMË DES CHAMPS.
Tel, décelant déjà son âme magnanirtie, Jadis Caton enfant fut un boudeur sublime.
Mais l'heure des jeux sonne : observez-les encor Dans ces jeux où l'instinct prend son premier essor. L'un, apprenti Rubens, charbonne la muraille; L'autre, Chevert jEîitur, met sa troupe en bataille; L'autre, Euclide nouveau , confie au sol mouvant Ses cercles, ses carrés, dont s'amuse le vent ; L'autre de ses châteaux fait, défait l'assemblage; L'autre est l'historien , le conteur du \illage : Là peut-être un rival des Régnier, des Boileau , Fouette un buis tournant , qui châtierait les sots. Peut-être un successeur des Mole, des Préville, Peint les travers des champs , qui peindrait ceux des villes. Aujourd'hui , sans songer à son dessein futur. Son cœur est satisfait si, lancé d'un bras sûr. Le caillou sur les eaux court, tombe et se relève, Ou si par un bon vent son cerf-volant s'enlève.
Dès qu'un heureux hasard vient l'offrir à vos yeux, Hâtez- vous , saisissez ce germe précieux. Tels ces jeunes œillets n'attendent pour éelore Qu'un des rayons du jour, qu'un des pleurs de l'Aurore. Tels d'un lis s'élevant dans le fond des déserts Les parfums négligés se perdent dans les airs. Cultivés, protégés par vos secours propices, Ces jeunes sauvageons crohront sous vos auspices; Hâtés par vos bienfaits, leurs fruits seront plus doux, Et leur succès flatteur rejaillira sur vous.
Des préjugés aussi préservez le jeune âge. Naguère des esprits hantaient chaque village ; Chaque bourg en tremblant consultait son devin ; Tout château renfermait son spectre, son lutin, Et dans de longs récits la vieillesse conteuse En troublait le repos de l'enfance peureuse ;
Surtout, Torsqu'aux iueuis d'un nocturne flambeau
L^heure de la veillée assemblait le hameau ,
Toujours de revenants quelque effrayante histoire
Resserrait de frayeur le crédule auditoire. '
Loin d'eux ces fictions ^ qui sèment la terreur,
Filles des préjugés et mères de Terreur !
Ah ! contons-leur plutôt la bonne moissonneuse ,
Soigneuse d'oublier Tépi de la glaneuse ;
Le bon fils , le bon père, et l'invisible main
Qui punit l'homicide et nourrit l'orphelin.
Ainsi vous assurez , bienfaiteur du village , Des secours au vieillard, des leçons au jeune âge. Ce n'est pas tout encor : que d'heureux passe-temps De leurs jours désœuvrés amusent les instants. Hélas ! qui l'eût pu croire ? une bonté bacbare De ces jours consolants est devenue avare. Ce temps, leur dites-vous , de stériles loisirs , Ce temps est au travail volé par les plaisirs. Ainsi votre bonté du repos les dispense. Et l'excès du travail en est la récompense ! Hélas ! au laboureur, à l'utile ouvrier, Dans les jours solennels pouvons-nous envier Le vin et les chansons , le fifre et la musette ; A leur fille Thonneur de sa simple toilette? I^od; laissons-leur du moins, pour prix de leur labeur. Une part à la vie , une part au bonheur.
Vous-même secondez leur naïve allégresse. Déjà je crois en voir la scène enchanteresse. Pour peindre leurs plaisirs et leurs groupes divers , Donnez, ah! donnez-moi le pinceau de Téniers.
Là des vieillards buvant content avec délices , L'un ses jeunes amours, l'autre ses vieux services, Et son grade à la guerre , et dans quel grand combat Lui seul avec de Saxe il a sauvé TÉtat.
Près d^eux, non sans frayeur dans les airs suspendue ,
Églé monte et descend sur la corde tendue;
Zéphyr Tient se jouer dans ses flottants habits,
Et la pudeur craintive en arrange les plis.
Ailleurs s'ouvre un long cirque où des boules rivales
Poursuivent vers le but leurs courses inégales ;
Et, leur fil à la main , des experts à genoux
Mesurent la distance et décident des coups.
Ici, sans employer l'élastique raquette,
La main jette la balle, et la main la rejette.
Là d'agiles rivaux sentent battre leur cœur ;
Tout part, un cri lointain a nommé le vainqueur.
Plus loin, un buis roulant de la main qui le guide
S'échappe, atteint, parcourt dans son cercle rapide
Ces cônes alignés qu'il renverse en son cours ,
Kt qui, toujours tombant , se redressent toujours ;
Quelquefois, de leurs rangs parcourant l'intervalle,
11 hésite, il prélude à leur chute fatale;
11 les menace tous, aucun n'a succombé ;
Enfin il se décide, et le neuf est tombé.
Et vous, archers adroits, prenez le trait rapide ;
Un pigeon est le but. L'un de l'oiseau timide
Effleure le plumage , un autre rompt ses nœuds ;
L'autre le suit de l'œil , et l'atteint dans les cieux :
L'oiseau tourne dans l'air sur son aile sanglante ,
Et rapporte en tombant la flèche triomphante.
Mais c'est auprès du temple, autour du grand ormeau,
Que*s'assemblent la fleur et l'amour du hameau.
L'archet rustique part, chacun choisit sa belle;
On s'enlace, on s'enlève, on retombe avec elle.
Plus d'un cœur bat, pressé d'une inrtive main.
Et le folâtre amour prélude au sage hymen.
Partout rit le bonheur, partout brille la joie ;
L'adresse s'entretient, la vigueur se déploie :
Leurs jeux sont innocents, leur plaisir acheté. Et même le repos bannit Foisiveté.
Vous, charmé de ces jeux, riche de leur aisance, Vous goûtez le bonheur qui suit la bienfaisance. Heureux, vous unissez dans votre heureux hameau Le riche à Tindigent, la cabane au château; Vous créez des plaisirs , vous soulagez des peines, Du lien social vous resserrez les chaînes ; Et, satisfait de tout , et ne regrettant rien , Vous dites comme Dieu : Ce que j'ai fait est bien.
Heureux qui dans le sein de ses dieux domestiques Se dérobe au fracas des tempêtes publiques , Et, dans de frais abris trompant tous les regards , Cultive ses jardins, les vertus et les arts ! Tel , quand des triumvirs la main ensanglantée Disputait les lambeaux de Rome épouvantée, Virgile, des partis laissant rouler les flots. Du nom d'Amaryllis enchantait les échos, r^ul mortel n*eût osé , troublant de si doux charmes , Entourer son réduit du tumulte des armes; Et lorsque Rome, enfin lasse de tant d'horreurs , Sous un règne plus calme oubliait ses fureurs. S'il vint redemander au maître de la terre Le champ de ses aïeux que lui ravit la guerre , Bientôt on le revit, loin du bruit des palais. Favori du dieu Pan, courtisan de Paies, Fouler, près du beau lac où le cygne se joue, Les prés délicieux de sa chère M antoue * ; Là, tranquille au milieu des vergers, des troupeaux , Sa bouche harmonieuse errait sur ses pipeaux ,
352 L'HOMMK DES CHAMPS.
Et, ranimant le goût des richesses rustiques. Chantait aux Gers Romains ses douces Géorgiques. Gomme lui je n*eus point un champ de mes aïeux. Et le peu que j'avais je Tabandonne aux dieux; Mais comme lui, fuyant les discordes civiles, J'échappe dans les bois au tumulte des villes , Et, content de former quelques rustiques sons, A nos cultivateurs je dicte des leçons. Vous donc qui prétendiez , profanant ma retraite , En intrigant d'État transformer un poète, Épargnez à ma Muse un regard indiscret; De son heureux loisir respectez le secret. Auguste triomphant pour Virgile fut juste : J'imitai le poète, imitez donc Auguste , Et laissez-moi, sans nom, sans fortune et sans fers, Rêver au bruit des eaux, de la lyre et des vers. Quand des agriculteurs j'enseigne l'art utile, Je ne viens plus, marchant sur les pas de Virgile, Répéter aux Français les leçons des Romains : Sans guide m'élançant par de nouveaux chemins , Je vais orner de fleurs le soc de Triptolème, Et sur mon propre luth chanter un art que j'aime.
Je ne prends pas non plus pour sujet de mes chants Les vulgaires moyens qui fécondent les champs « Je ne vous dirai point dans quel lieu , sous quel signe 11 £aut planter le cep et marier la vigne ; Quel sol veut l'olivier, dans quels heureux terrains Réussissent les fruits et prospèrent les grains. La culture offre ici de plus brillants spectacles : Au lieu de ses travaux , je chante ses miracles , Ses plus nobles efforts , ses plus rares bienfaits. Féconde en grands moyens , fertile en grands effets , Ge n'est plus cette simple et rustique déesse Qui suit ses vieilles lois ; c'est une enchanteresse
Qui, la baguette en main, par de hardis travaux Fait naître des aspects et des trésors nouveaux , Compose un sol plus riche et des races plus belles , Fertilise les monts, dompte les rocs rebelles , Dirige dans leurs cours les flots emprisonnés, Fait commercer entre eux les fleuves étonnés; Triomphe des climats, et sous ses mains fécondes Confond les lieux, les temps, les saisons et les mondes.
Quand Thomme cultiva pour la première fois , De ce premier des arts il ignorait les lois; Sans distinguer le sol et les monts et les plaines. Son imprudente main leur confia ses graines : Mais bientôt, plus instruit, il connut les terrains ; Chaque arbre eut sa patrie, et chaque sol ses grains. Vous, faites plus encore ; osez par la culture Corriger le terroir et dompter la nature. Rival de Duhamel, surprenez ses secrets* ; Connaissez, employez Fart fécond des engrais : Pour fournir à vos champs Taliment qu'ils demandent , La castine , la chaux , la marne vous attendent : Que la cendre tantôt, tantôt les. vils débris Des grains dont sous leurs toits vos pigeons sont nourris ; Tantôt de vos troupeaux la litière féconde , Cliangent en sucs heureux un aliment immonde : Ici, pour réparer la maigreur de vos champs , Mêlez la grasse argile à leurs sables tranchants; Ailleurs, pour diviser les terres limoneuses , Mariez à leur sol les terrtô sablonneuses. Vous, dont le fol espoir, couvant un vain trésor. D'un stérile travail croit voir sortir de l'or. D'un chimérique bien laissez là l'imposture : L'or naît dans les sillons qu'enrichit la culture ; La terre est le creuset qui mûrit vos travaux, £t le soleil lui-même échauffe vos fourneaux.
Les Tdlà, les vrais biens, et la vraie alchimie.
Jadis , heureux vainqueur dhine terre ennemie , Un vieillard avait su de ses champs plus féconds Vaincre Tingratitude et doubler les moissons. Il avait, devinant Fart heureux d'Angleterre , Pétri , décomposé , recomposé la terre , Gréé des prés nouveaux; et les riches sainfofns Et Therbe à triple feuille avaient payé ses soins; !ci des jeunes fleurs il doublait la couronne, Là de fruits inconnus enrichissait Tautomne : Nul repos pour ses champs, et la variété , Seule, les délassait de leur fécondité.
Enviant à ses soins un si beau privilège. Un voisin accusa son art de sortilège.
Gté devant le juge , il étale à ses yeux Sa herse, ses râteaux, ses bras laborieux; Raconte par quels soins son adresse féconde A su changer la terre, a su diriger Tonde : « Voilà mon sortilège et mes enchantements , » Leur dit-il. Tout éclate en applaudissements : On Tabsout; et son art, doux charme de sa vie , Gomme d*un sol ingrat , triompha de Tenvie^. Imitez son secret : que votre art souverain Ose changer, dompter ou créer le terrain. Augmentez , propagez les richesses rustiques , Et joignez votre exemple aux usages antiques. Pourtant, des nouveautés amant présomptueux ^ rrallez pas vous bercer d'essais infructueux ; Gardez-vous d'imiter ces docteurs téméraires , Hardis blasphémateurs des travaux de leurs pères ; Laissez là ces projets recueillis par Rozier ^ , Beaux dans le cabinet, féconds sur le papier. Des semeurs citadins l'élégante méthode , Leurs modernes semoirs , leur charrue à la mode ,
CHANT ir. 3d5
Leur ferme en miniature ; enfin tous les secrets Qu*admire le Mercure et que maudit Cérès : De vos sages aîeux respectant les pratiques, Laissez à ces docteurs leurs tréteaux dogmatiques.
Cependant n'allez pas, trop superstitieux , Suivre servilement les pas de vos aîeux : Créant à Tart des champs de nouvelles ressources , Tentez d'autres chemins , ouvrez-vous d'autres sources. Ne vous rebutez pas; ehl quels brillants succès Ne vous ont pas payés de vos premiers essais ! Dans nos champs étonnés que de métamorphoses ! Sur un simple buisson jadis naissaient les roses , £t le pommier dans l'air déployait ses rameaux : Le rosier maintenant , ô prodiges nouveaux ! Élève vers les cieux sa tête enorgueillie , Et sur des arbres nains la pomme est recueillie. Que de fleurs parmi nous , fières de leurs rayons , Ont accru leurs honneurs et doublé leurs festons ! Osez plus : appelez les familles lointaines , £t mariez leur race aux races Indigènes. Pourtant n'imitez pas cet amateur fougueux Qui hait tous nos trésors ; l'arbre le plus pompeux Lui déplaît s'il n'est pas nourrisson de l'Afrique , Ou naturel de l'Inde , ou colon d'Amérique. Ainsi, quand de Paris les inconstants dégoûts De Londres , sa rivale , adoptèrent les goûts , La scène , les salons , et la cour et la ville , Tout paya son tribut à cette humeur servile. Devenus , d'inventeurs , copistes maladroits, Nos arts dépaysés méconnurent leurs droits ; Sous de pesants jokeys nos chevaux haletèrent , Nos clubs de politique et de punch s'enivrèrent ; Versailles s'occupa de popularité; Chacun eut ses wiskis , ses vapeurs et son thé.
Moi-même , comparant le parc anglais au notre, J*hésitai , je Tavoue , entre Kent et -le Nôtre ; Mais je permis Tusage et proscrivis l'excès. Sensible à la beauté de nos arbres français , Le bon cultivateur, malgré leurs vieilles formes , PTexclut point nos tilleuls, nos chênes et nos ormes ; Il fuit des nouveautés les goûts extravagants : Mais si par un beau tronc , des rameaux élégants , L'arbre d'un sol lointain offre un hôte agréable , Les nôtres font accueil à l'étranger aimable ; Plutôt pour ses appas que pour sa rareté, Ils lui font les honneurs de l'hospitalité; Et si l'utilité vient se joindre à la grâce , Aux droits de citoyen ils admettent sa race. Tel des Alpes nous vint le cytise riant ^ ; Ainsi pleure incliné le saule d'Orient, Consacré par l'amour à la mélancolie ; Le peuplier reçut ses frères d'Italie , £t pour nous , fatigué d'obéir au turban , Le cèdre impérial descendit du Liban.
Sachez aussi comment de leurs terres natales S'éloignent sans péril les races végétales ; Préparez leur exil : vers un ciel étranger Un passage trop brusque est souvent un danger ; Faites-leur par degrés oublier leur patrie. De ces ménagements tu connus l'industrie , Ingénieux Nollin , qui d'arbres de ton choix Si souvent enrichis les jardins de nos rois : Du tropique brûlant sur ses roches poudreuses Malte accueillait d'abord ces plantes voyageuses ; D'Hières , à leur tour, les champs moins embrasés Présentaient un asile aux plants dépaysés ; Lyon les attendait , et son<;limat propice A la plante adoptive offrait un doux auspice ;
£t dans Paris enfin l'arbuste acclimaté , Prétait à nos jardins son ombrage emprunté. Ainsi de lieux en lieux , et de races en races , De son sol primitif Farbre perdait les traces , Changeait son naturel, et pour de nouveaux cieux Quittait , sans s'appauvrir, les champs de ses aïeux ; Tant les ans et les soins , et l'adroite culture , Subjuguent l'habitude et domptent la nature I Imitez ce grand art , et des plants délicats Nuancez le passage à de nouveaux climats.
Vous dirai-je , à l'aspect de ces riches peuplades , Quel charme embellira vos douces promenades? Par elles votre esprit parcourt tous les climats : Ces pins aux verts rameaux , amoureux des frimas , Nourrissons de l'Ecosse ou de la Virginie , Et des deux continents heureuse colonie , En vous offrant les plants des deux mondes divers , Vous portent aux deux bouts de Timmense univers. Le thuya vous ramène aux plaines de la Chine. L'arbre heureux de Judée, à la fleur purpurine, Se montre-t-il à vous, vous vous peignez soudain Les bords religieux qu'arrose le Jourdain. Vous parcourez des champs policés ou sauvages ; Vos plants sont des pays, vos pensers des voyages , Et vous changez cent fois de climats et de lieux.
Soit donc que par les soins d'un art industrieux Il donne à son pays des familles nouvelles , Soit que par ses secours nos races soient plus belles , Heureux l'homme entouré de ses nombreux^ujets ! Le vulgaire n'y voit que des arbres muets; Vous , ce sont vos enfants : vous aidez leur faiblesse, Vous formez leurs beaux ans , vous soignei leur vieillesse; Vous en étudiez les diverses humeurs , Vous leur donnez des lois , vous leur donnez des moeurs :
358 L*FIOMME DES CHAMPS.
Et corrigeant leurs fruits , leurs fleurs et leur feuillage , De la création vous acheyez Fouvrage.
Donnez les mêmes soins aux divers animau}^ : Qu'ils sojent par vous plus forts , mieux vêtus et plus beaux; Soignez bien les enfants , choisissez bien les mères , Changez ou maintenez les mœurs héréditaires; A ceux dont nos cantons reçoivent les tributs Ajoutez , s'il se peut , d'étrangères tribus : Mais toujours sur les lieux réglez votre industrie. !Ne contraignez jamais à quitter leur patrie Ceux qui, féconds ailleurs , semblent , pour vous punir. Refuser de s'aimer, refuser de s'unir, Ou qui , dégénérant de leur antique race , De leurs traits primitifs perdent bientôt la trace. A cet oiseau parleur que sa triste beauté Ne dédommage pas de sa stérilité Je préfère celui qui^ né dans nos campagnes, A son nid , ses amours , ses chants et ses compagnes
£t qui ne connaît point le pouvoir des climats? Le tigre parmi nous ne se reproduit pas ; Le lion, dont le sang incessamment bouillonne , Dédaigne sous nos toits Tamour de la lionne; Les chiens de nos climats , sujets aux mêmes lois , Perdent chez l'Africain et leur poil et leur voix : Et , sans lait pour son (ils, la mère européenne Le remet dans l'Asie à la femme jndienne^.
Faites donc votre choix : ceux de qui les penchants Se font à votre ciel, se plaisent à vos champs , Adoptez-les. Ainsi des rochers de la Suisse S'unit à nos taureaux la féconde génisse , Et , pendue aux buissons de ce coteau riant , La chèvre aventurière a quitté l'Orient. Là le bélier anglais patt la verte campagne : Là la brebis d'Afrique et le mouton d'Espagne
De leur belle toismi traînent le riche poids. Ici le coursier barbe est errant dans vos bois ; Là bondit d'Albion la cavale superbe , Tandis que ses enfants qui folâtrent sur Tberbe , Se cherchant, se fuyant, se défiant entre eux , De leur course rivale entrelacent les jeux 7.
Aspects délicieux ! perspectives charmantes ! Quelle scène est égale à ces scènes mouvantes , A ces riants tableaux! Oh ! de mes derniers jours Si le ciel à mon choix avait laissé le cours , Oui , je l'avoue , après Taimable poésie , L'utile agriculture eût exercé ma vie.
Est- il un soin plus doux? Calme , mais occupé , C'est là qu'en ses désirs le sage est peu trompé : Autour de ses jardins, de ses flottantes gerbes, De ses riches vergers , de ses troupeaux superbes ,
L'espoir au front riant se promène avec lui : 11 voit ses jeunes ceps embrasser leur appui ; .
Sur le fruit qui mûrit, sur la fleur près d'éclore ,
Il court interroger le lever de Taurore,
Les vapeurs du midi , les nuages du soir.
L'inquiétude même assaisonne l'espoir ;
£t toujours entouré de dons ou de promesses ,
Il sème , attend , recueille , ou compte ses richesses.
£t trop heureux encor lorsque des soins si doux
Par le même intérêt unissent deux époux ,
£t resserrent les nœuds d'une sage famille !
Le père et son enfant , et la mère et sa fille ,
Chacun a son emploi. Les travaux importants,
Les forêts à planter, la culture des champs ,
L'art par qui la moisson et la vigne prospère ,
Sont les amusements et la gloire du père :
Son fils aux mêmes soins s'exerce sous ses lois ;
Lui-même l'initie à ses heureux emplois ,
Lui conte ses projets; il lui lègue d'avance Ses desseins , ses succès , sa longue expérience : « Ces vergers , lui dit-il, ces prés créés par moi , Ces travaux commencés seront finis par toi ; Entretiens ces canaux , ils furent mon ouvrage ; Soigne ces jeunes plants, ces bois sont de ton âge. »
Trésor de son ménage , et chère à son époux , La mère a des emplois moins graves et plus doux : Les soins du colombier, ceux de la bergerie. Occupent ses moments ; la fraîche laiterie Lui doit l'appétissante et simple propreté , Le parterre ses fleurs , la maison sa gatté ; Elle tient sous ses lois les oiseaux domestiques , Prépare leur enceinte et leurs palais rustiques , Leur perche pour dormir, leur abri pour couver : Elle y court le matin ; son œil aime à trouver La mère sur son nid , Tenfant qui vient d'édore , Et la poule en travail, et son œuf tiède encore. Joyeuse, elle saisit son innocent butin , Et déjà le promet au banquet du matin. Et pourrais-je oublier les soins de la volière ? Elle-même nourrit la troupe familière.
Console ces captife de Tempire de Fair, I^eur porte le mouron , la chenille et le ver; Elle-même préside à leurs doux mariages , Elle assortit leur race , établit leurs ménages , Des couples amoureux forme Theureux lien , Et voit dans leur bonheur une image du sien. T^iCS temps sont-ils venus d'une chaîne si douce « C'est elle qui leur jette et la laine et la mousse , Et le tendre coton qui , tapissant leurs nids, Sur le plus fin duvet recevra leurs petits. Sa fille raccompagne, et, doucement rêveuse , Prodigue aussi ses soins à la troupe amoureuse ;
Tantôt les agaçant da geste et de la voix ,
A leurs becs irrités abandonne ses doigts.
L'une et l'autre préside au luxe de la table;
Le café par leurs soins coule plus délectable ,
Et le gâteau doré , délices du festin ,
Paraît plus savoureux préparé par leur main.
Cependant la moisson, les fruits, et les vendanges ,
Remplissent les pressoirs, les celliers et les granges.
Tels vivaient nos aïeux , tels on vit ces châteaux ,
De nos vieux chevaliers vénérables berceaux ;
Ainsi les champs, les bois, prodiguaient à leur maître
Leur richesse innocente et leur luxe champêtre.
Hélas! pour mes vieux jours j'attendais ces plaisirs; Et déjà l'espérance, au gré de mes désirs, De mon domaine heureux m'investissait d'avance. Je ne possédais pas un héritage immense; Mais j'avais mon verger, mon bosquet, mon berceau. Dieux ! dans quels frais sentiers serpentait mon ruisseau ! Combien je chérissais mes fleurs et mon ombrage ! Quels gras troupeaux erraient dans mon gras pâturage ! Tout riait à mes yeux; mon esprit ne rêvait Que des meules d'épis et des ruisseaux de lait. Trop courte illusion ! délices chimériques ! De mon triste pays les troubles politiques M'ont laissé pour tout bien mes agrestes pipeaux. Adieu mes fleurs ! adieu mes fruits et mes troupeaux I Eh bien , forêts du Pinde , asiles frais et sombres , Revenez, rendez-moi vos poétiques ombres. Si le sort m'interdit les doux travaux des champs. Du moins à leurs bienfaits je consacre mes chants : Des vergers, des guérets tous- les dieux me secondent, La colline m'écoute , et les bois me répondent.
Vous donc qui, comme moi, de ce bel art épris. Voulez à vos rivaux en disputer le prix,
Monts où j'ai tant rêvé, pour qui , dans mon ivresse , Des plus riants vallons j*oubliais la mollesse, I9e pourrai-je encor voir vos rocs majestueux , Entendre de vos flots le cours tumultueux ? Oh ! qui m'enfoncera sous vos portiques sombres, Dans vos sentiers noircis d'impénétrables ombres !
Mais ce n'est plus le temps : autrefois des beaux- arts Sur ces monts, sur ces rocs j'appelais les regards : C'est au cultivateur qu'aujourd'hui je m'adresse , J'invoque le besoin, le travail et l'adresse ; Je leur dis : Voyez-vous bondir ces flots errants? Courez, emparez-vous de ces fougueux torrents ; Guidez dans des canaux leur onde apprivoisée ; Que, tantôt réunie et tantôt divisée , Elle tourne la roue, élève les marteaux , Et dévide la soie , ou dompte les métaux. Là, docile ouvrier, le fier torrent façonne Les toisons de Paies , les sabres de Bellone : Là, plus prompt que l'éclair, le flot lance les mâts Destinés à voguer vers de lointains climats : Là pour l'art des Didot Annonay voit paraître Les feuilles où ces vers seront tracés peut-être. Tout vit; j'entends partout retentir les échos Du bruit des ateliers, des forges et des flots; Les rocs sont subjugués : l'homme est grand , l'art sublime; La montagne s'égaye et le désert s'anime.
Sachez aussi comment des fleuves , des ruisseaux , On peut mettre à profit les salutaires eaux ; Et Pomone et Paies, et Flore et les Dryades, Doivent leurs doux trésors à l'urne des Naïades^ Surtout dans les climats où l'ardente saison Jusque dans sa racine attaque le gazon , Et laisse à peine au sein de la terre embrasée Tomber d'un ciel avare une faible rosée.
GHANT ir. 365
Mon loin est ud ruisseau ; mais de ce mont jaloux Le rempart ennemi le sépare de vous :
£h bien , osez tenter une grande conquête. Venez , de vos sapeurs déjà l'armée est prête. Sous leurs coups redoublés le mont cède en croulant. La brouette aux longs bras, qui gémit en roulant , Qui, partout se frayant un facile passage , Sur son unique roue agilement voyage, S'emplissant, se vidant, allant, venant cent fois , Des débris entassés transporte au loin le poids. Enfin le mont succombe : il s'ouvre, et sous sa voûte Ouvre au ruisseau joyeux une facile route. La Naïade s'étonne, et, dans son lit nouveau, A ses brillants destins abandonne son eau. Il vient, il se partage en fertiles rigoles ; Ses limpides filets sont autant de Pactoles. Sur son passage heureux tout renaît, tout verdit : De ses États nouveaux son onde s'applaudit ; Et, source de fraîcheur, d'abondance et de gloire , Vous paye en peu de temps les frais de la victoire 9.
Dans les champs où, plus près de l'astre ardent du jour, Au sein de ses vallons Lima sent tour à tour, Par le vent dé la mer, par celui des montagnes. Le soir et le matin rafraîchir ses campagnes. Avec bien moins de frais et bien moins d'art encor, L'homme sait des ruisseaux disposer le trésor ; Et, suivant qu'il répand ou suspend leur largesse. Retarde sa récolte ou hâte sa richesse. Près du fruit coloré la fleur s'épanouit, L'arbre donne et promet : l'homme espère et jouit. Là le cep obéit au fer qui le façonne ; Ici de grappes d'or la vigne se couronne ; Et, sans que l'eau du ciel lui dispense ses dons.
L'homme au cours des ruisseaux asservit les saisons.
ai.
Lieux charmants, où les cieux sont féconds sans nuage, Et qui ne doivent point^leur richesse à Torage ! Tant l'art a de pouvoir ! tant i*bomnie audacieux Sait vaincre la nature et corriger les cieux !
Ne pouvez-vous encor de ces terres fangeuses Guider dans des canaux les eaux marécageuses, Et , donnant à Cérès des trésors imprévus, Montrer au ciel des champs qu*il n'avait jamais vus ? Tantôt , coulant sans but, des sources vagabondes A leur libre penchant abandonnent leurs ondes , Et suivent au hasard leur cours licencieux : Changez en long canal ces flots capricieux; Bientôt vous allez voir mille barques agiles Descendre, remonter sur ses ondes dociles : Aux cantons étrangers il porte vos trésors ; Des fruits d'un sol lointain il enrichit vos bords; Par lui les intérêts, les besoins se confondent, Tous les biens sont communs, tous les lieux se répondent, Et l'air, l'onde et la terre, en bénissent l'auteur.
Riquet de ce grand art atteignit la hauteur. Lorsqu'à ce grand travail du peuple monastique , Dont longtemps l'ignorance honora Rome antique, Son art joignit encor des prodiges nouveaux , Et réunit deux mers par ses hardis travaux. Non, l'Egypte et son lac, le Nil et ses merveilles , Jamais de tels récits n'ont frappé }es oreilles. Là, par un art magique , à vos yeux sont offerts Des fleuves sur des ponts, des vaisseaux dans les airs ; Des chemins sous des monts, des rocs changés en voûte , Où vingt fleuves, suivant leur ténébreuse route , Dans de noirs souterrains conduisent les vaisseaux Quidu noir Achéron semblent fendre les eaux ; Puis, gagnant lentement l'ouverture opposée, Découvrent tout à coup un riant Elysée ,
Des vergers pleins de fruits , et des prés pleins de fleurs,
£t d'un bel horizon les brillantes couleurs.
£n contemplant du mont la hauteur menaçante ,
Le fleuve quelque temps s'arrête d'épouvante ;
Mais , d'espace en espace en tombant retenus ,
Avec art aplanis, avec art soutenus,
Du mont, dont la hauteur au vallon doit les rendre.
Les flots, de chute en chute, apprennent à descendre ;
Puis, traversant en paix Témail fleuri des prés.
Conduisent à la mer les vaisseaux rassurés :
Chef-d'œuvre qui vainquit les monts, les champs, les ondes,
£t joignit les deux mers qui joignent les deux mondes ! Mais ces fleuves féconds sont souvent destructeurs :
Sachez donc réprimer ces flots dévastateurs.
Tout connut ce bel art ; et l'antiquité même
£n présente à nos yeux l'ingénieux emblème.
Du fabuleux Ovide écoutez le récit.
Achéloûs, dit-il, échappé de son lit ,
Entraînait les troupeaux dans ses eaux orageuses.
Roulait l'or des moissons dans ses vagues fangeuses ,
Emportait les hameaux , dépeuplait les cités , £t changeait en déserts les champs épouvantés. Soudain Hercule arrive , et veut dompter sa rage. Dans les flots écumants il se jette à la nage. Les fend d'un bras nerveux, apaise leurs bouillons, £t ramène en leur lit leurs fougueux tourbillons. Du fleuve subjugué l'onde en courroux murmure : Aussitôt d'un serpent il revêt la figure ; Il siffle, il s'enfle, il roule, il déroule ses nœuds Et de ses vastes plis bat ses bords sablonneux. A peine il l'aperçoit, le vaillant fils d'Alcmène De ses bras vigoureux lensaisit et l'enchaîne ; Il le presse, il l'étouffé, et de son corps mourant Laisse le dernier pli sur l'arène expirant.
361 LHOMHE DES CHAMPS.
Se relève ea fureur, et lui dit : « Téméraire ! Osas-tu bien d'Hercule affronter la colère? £t ne savais-tu pas qu'en son berceau fameux Des serpents étouffés furent ses premiers jeux ? » Étonné, furieux de sa double victoire, Le Deuve de ses flots prétend vengw la gloire ; Il fond sur son vainqueur : ce n'est phis un serpent En replis onduleux sur le sable rampant, C'est un taureau superbe, au front large et sauvage; Ses bonds impétueux déchirent son rivage, Sa tête bat les vents , le feu sort de ses yeux ; 11 mugit, et sa voix a fait trembler les cieux. Hercule, sans effroi, voit renaître la guerre. Part, vole , le saisit, le combat et l'atterre , L'accable de son poids, presse de son genou Sa gorge haletante et son robuste cou ; Puis, fier et triomphant de sa rage étouffée. Arrache un de ses dards, et s'en fait un trophée. Aussitôt les syl vains, les nymphes de ces bords , Dont il vengea Tempire et sauva les trésors, Au vainqueur qui repose apportent leurs offrandes , L'entourent de festons, le parent de guirlandes ; Et dans la corne heureuse épanchant leurs faveurs,. La remplissent de fruits , la couronnent de fleurs.
Heureuse fiction» aimable allégorie , Du peintre et du poëte également chérie! Eh! qui dans ce serpent, dans ces plis sinueux» IVe voit des flots errants les détours tortueux Soumettant à nos lois leur fureur vagabonde ? Ce taureau qui mugit, c'est la vague qui gronde ; Ces deux cornes du fleuve expriment les deux bras ; Celle qu'arrache Alcide en ces fameux combats. Riche des dons de Flore et des fruits de Pomone , De rhomme, heureux vainqueur des eaux qu'il emprisonne,
Marque la récompense ; et sous ces heureux traits L'abondance aux mortels verse encor ses bienfaits.
Ce travail vous étonne? £h'! voyez le Batave Donner un frein puissant à l'Océan esclave. Là le chêne, en son sein fixé profondément y Présente une barrière au fougueux élément; S'il n'a plus ces rameaux et ces pompeux feuillages Qui paraient le printemps et bravaient les orages , Sa tige dans les mers soutient d'autres assauts , £t brise fièrement la colère des eaux.
Là d'un long mur de joncs l'ondoyante souplesse , Puissante par leur art, forte par sa faiblesse. Sur le bord qu'il menace attend' le flot grondant , Trompe sa violence, et résiste en cédant. De là ce sol conquis et ces plaines fécondes Que la terre étonnée a vus sortir des ondes , Ces champs pleins de troupeaux , ces prés enfants de Fart. Le long des flots bruyants qui battent ce rempart, Le voyageur, surpris , au-dessus de sa tête Entend gronder la vague et mugir la tempête , £t dans ce sol heureux à force de tourment La nature est tout art, l'art tout enchantement.
Vous ne pouvez sans doute offrir ces grands spectacles ; Mais votre art plus borné peut avoir des miracles : Donnez-lui donc l'essor ; sachez par vos travaux Vaincre ou mettre à profit le cours puissant des eaux. Tantôt à votre sol l'onde livrant la guerre Mord en secret ses bords, et dévore sa terre ; Tantôt par son penchant le courant entraîné Vous livre, en s'éloignant, son lit abandonné ; Ailleurs, d'un champ qu'il ronge emportant les ruines , Ses flots officieux vous cèdent leurs rapines. Recevez leurs présents, et, protégeant leurs bords , De l'onde usurpatrice arrêtez les efforts ;
Et, gouvernant son cours rebelle ou volontaire , Traitez-le comme esclave ou comme tributaire.
Souvent même, dit-on, tout un frêle terrain De sa base d'argile est détaché soudain, Glisse, vogue sur Tonde, et vers l'autre rivage D'un voisin étonné va joindre l'héritage. Le nouveau possesseur, qu'enrichissent ces eaux , Contemple à son réveil ses domaines nouveaux. Tandis qu'à l'autre bord ses déplorables maîtres Ont vu s'enfuir loin d'eux les champs de leurs ancêtres.
Muse, attendris tes sons, et chante la douleur De la belle Égérie , heureuse en son malheur. Sous les monts de rÉcx)sse, en un lac où des îles Pressent , dit-on, les flots de leurs masses mobiles ; Son père possédait un modique terrain , Élevé sur les eaux et flottant sur leur sein ; Telle, comme une fleur jetée au sein de l'onde, Gallimaque nous peint cette île vagabonde , L'asile de Latone et le berceau des dieux. Du hasard et des flots travail capricieux. Celle que je décris, de racines sauvages , De mousses , de rameaux enlacés par les âges , Se forma lentement ; des feuillages flétris L'enrichissent encor de leuts féconds débris , Et les caps avancés, à qui l'eau fait la guerre , De leur lente ruine avaient accru sa terre ; Autour d'elle flottaient des saules , des roseaux. Là n'étaient point nourris de superbes troupeaux , La génisse féconde et la brebis bêlante : Quelques chevreaux épars, famille pétulante. Sous les lois d'Égérie erraient seuls en ce lieu : C'était peu ; mais le pauvre est riche de si peu ! Souvent, en l'embrassant, son respectable père Lui disait : « 0 ma fille , image de ta mère!
Mon cœur se Test promis, cette île que tu vois, C'est ta dot ; ces chevreaux et ce pré sont à toi. »
Maître, au bord opposé, d'un bois, d'une prairie, Dolon depuis longtemps adorait Égérie ; Trop heureux si, troublant un bonheur aussi doux , Son père n'eût déjà fait choix d'un autre époux ! ' Toutefois, de L'amour l'adresse industrieuse A les dédommager était ingénieuse.
Le lac plus d'une fois sur ses flots complaisants Du rivage opposé leur porta les présents. Les beaux fruits de Dolon, les fleurs de la bergère ; Souvent l'heureux Dolon , sur sa barque légère , Visitait l'île heureuse. On sait que de l'amour Les îles en tout temps sont le plus cher séjour. Celle-ci n'était point la magique retraite Que d'Alcine ou d'Armide enfanta la baguette ; Un charme encor plus doux y fixait ces amants : Se voir, s'aimer, voilà leurs seuls enchantements; Fallait-il se quitter ? condamnés à l'absence , En perdant le plaisir , ils gardaient Tespérance.
Enfin le tendre Amour, au gré de leur ardeur, Voulut unir leur sort, comme il unit leur cœur. Parmi les déités que révèrent ces ondes , Doris fut la plus belle ; en ses grottes profondes Le lac n'enferma point un plus rare trésor. Sous les flots azurés brillaient ses tresses d'or ; L'eau s'enorgueillissait d'une charge aussi belle. Les flots plus mollement murmuraient autour d'elle, Les nymphes l'admiraient. Le jeune Palémon Pour elle de sa trompe adoucissait le son. Et jamais chez Thétis nymphe plus ravissante Ne reçut les baisers de l'onde caressante. Ëole l'adorait , et son fougueux amour Vainement l'appelait dans sa bruyante cour;
La nymphe refusait les farouches hommages D'an dieu dont les soupirs ressemblent aux orages : L'amant le plus bruyant n'est pas le plus aimé.
L'Amour vole à ce dieu par lui-même enflammé : « Éole, écoute-moi, lui dit-il. Égérie Du sensible l)olon dès longtemps est chérie; Son père la destine aux vœux d'un autre amant : Seconde mes désirs pour ce couple charmant ; Que rUe d' Égérie, au gré de la tempête, Vers les champs de Dolon vogue, aborde, et s'arrête; Qu'alors tous deux unis , ils se donnent leur foi : Je le jure, à ce prix Dons vivra pour toi ; Mais ne l'entraîne point dans ta cour turbulente , Permets-lui d'habiter dans sa grotte charmante; Écarte de ses bords l'aquilon furieux, £t que les seuls zéphyrs soupirent dans ces lieux : L'Amour le veut ainsi. » Le dieu parle et s'envole. . L'espoir d'un prix si doux flatte le cœur d'Éole. Pour hâter un bonheur de qtii dépend le sien , Il veut de ces amants former l'heureux lien.
Un jour (l'île ce jour ne les vit point ensemble) Soudain l'air a mugi , l'onde croit, l'île tremble ; Les flots tumultueux rugissent alentour : Rien n'égale un orage excité par l'Amour. L'île cède : Égérie est en pleurs sur la rive; £lle rappelle en vain son île fugitive. Hélas ! et son amour, injuste un seul moment, Craint en perdant sa dot de perdre son amant. Fille aimable, bannis une crainte importune ! L'aveugle Amour est cher à l'aveugle Fortune , £t tous deux de ton île ils dirigent le cours. Le terrain vagabond, après de longs détours , Se rapproche des lieux où, seul sur le rivage , Dolon, triste et pensif, entend gronder l'orage.
Il regarde , il s'étonne ; il observe longtemps
Cette île voyageuse et ces arbres flottants,
Quand soudain à ses yeux , quelle surprise extrême !
La terre, en approchant^ montre l'île qu'il aime.
Il tremble : il craint pour elle une vague, un écueil;
Il la suit sur les eaux , il la conduit de l'œil.
L'île longtemps encor flotte au gré de l'orage ;
La vague enfin la pousse et l'applique au rivage.
Dolon court, Dolon vole : il parcourt ces beaux lieux
Si chéris de son cœur, si connus à ses yeux ;
Il cherche le bosquet, il cherche la cabane.
Où leurs discrets amours fuyaient un œil profane ;
Les flots impétueux auront-ils respecté
Les fleurs qu'elle arrosait, l'arbre qu'elle a planté ?
Trouvera-t-il encor sur l'écorce légère
De leurs chiffres unis le tendre caractère ?
Tout l'émeut, tout occupe et son âme et ses yeux ;
D'un cœur moins effrayé , d'un œil moins curieux.
Un tendre ami parcourt l'air, les traits , le visage
D'un ami que les flots jetèrent au rivage.
Le calme sur les eaux à peine a reparu, Dolon retourne aux lieux d'où l'île a disparu , Va trouver ses amis , les console , les mène Au rivage où leur île est jointe à son domaine. Le changement d'abord la déguise à leurs vœux ; Mais d'Égérie à peine elle a frappé les yeux : « Ah ! la voilà ! di^elle. » « Oui , la voilà, s'écrie Le sensible Dolon, ton- île tant chérie ! Viens ; nous pourrons encore , à l'ombre de ces bois , Entrelacer nos noms et marier nos voix : N'accuse point le sort , n'accuse point l'orage ; Puisqu'il sert mon amour, je bénis son naufrage. Un dieu , sans doute , un dieu propice aux tendres cœurs Sur la vague orageuse a guidé ses erreurs ,
Vers ce rivage ami les dieux l'ont amenée : Qu'ainsi puisse nous joindre un heureux hyménée ! »
Il dit : la mère pleure et le père consent, Et la belle Égérie accepte en rougissant. Et cependant il veut que cette iie si chère Reprenne sa parure et sa forme première : Un pont joint à ses bords ce fortuné séjour , Sacré par le malheur, plus sacré par Famour ; Mais son art l'affermit , et Tonde mugissante Vient briser sur ses bords sa colère impuissante. Ainsi cette île errante eut un frein dans les flots, Le bonheur un asile, et l'amour sa Délos.
CHANT IlL
Que j'aime le mortel, noble dans ses penchants , Qui cultive à la fois son esprit et ses champs ! Lui seul jouit de tout. Dans sa triste ignorance Le vulgaire voit tout avec indififérence : Des desseins du grand Être atteignant la hauteur , Il ne sait point monter de Touvrage à l'auteur. Non , ce n'est pas pour lui qu'en ses tableaux si vastes Le grand peintre forma d'harnipnieux contrastes : Il ne sait pas comment, dans ses secrets canaux, De la racine au tronc, du tronc jusqu'aux rameaux , Des rameaux au feuillage, accourt la sève errante ; Comment naît des cristaux la masse transparente. L'union , les reflets et le jeu des couleurs : Étranger à ses bois, étranger à ses fleurs. Il ne sait point leurs noms , leurs vertus , leur famille : D'une grossière main il prend dans la charmille Ses fils au rossignol , au printemps ses concerts. Le sage seul , instruit des lois de l'univers ,
Sait.goûter dans les champs une volupté pure : C'est pour Tami des arts qu'existe la nature.
Vous donc, quand des travaux ou des soins importants Du bonheur domestique ont rempli les instants , Cherchez autour de vous de riches connaissances Qui, charmant vos loisirs, doublent vos jouissances. Trois règnes à vos yeux étalent leurs secrets. Un maître doit toujours connaître ses sujets : Observez les trésors que la nature assemble. Venez ; marchons, voyons , et jouissons ensemble.
Dans ces aspects divers que de variété ! Là tout est élégance , harmonie et beauté. C'est la molle épaisseur de la fraîche verdure , C'est de mille ruisseaux le caressant murmure , Des coteaux arrondis, des bois majestueux , £t des antres riants l'abri voluptueux ; Ici d'affreux débris , des crevasses affreuses , Des ravages du temps empreintes désastreuses , Un sable infructueux aux vents abandonné; Des rebelles torrents le cours désordonné ; La ronce , la bruyère , et la mousse sauvage, £t d'un sol dévasté l'épouvantable image. Partout des biens , des maux , des fléaux , des bienfaits ! Pour en interpréter les causes , les effets , Vous n'aurez point recours à ce double génie Dont l'un veut le désordre, et l'autre l'harmonie : Pour vous développer ces mystères profonds , Venez , le vrai génie est celui des Buffons.
Autrefois, disent-ils, un terrible déluge, Laissant l'onde sans frein et l'homme sans refuge. Répandit , confondit en une vaste mer Et les eaux de la terre et les torrents de l'air; Où s'élevaient des monts étendit des campagnes. Où furent des vallons éleva des montagnes ,
Joignit deux continents dans les mêmes tombeaux , Du globe déchiré dispersa les lambeaux , Lança Feau sur la terre et la terre dans Tonde , Et roula le chaos sur les débris du monde. De là ces grands amas dans la terre enfermés , Ces bois , noirs aliments des volcans oiflammés. Et ces énormes lits , ces couches intestines y Qui d'un monde sur Fautre entassent les ruines. Ailleurs d'autres dépôts se présentent à vous. Formés plus lentement par des moyens plus doux. Les fleuves , nous dit-on , dans leurs errantes courses , En apportant aux mers les tributs de leurs sources , Entraînèrent des corps Fun à Fautre étrangers , Quelques-uns plus pesants , les autres plus légers : Les uns au fond de Feau toat à coup se plongèrent ; Quelque temps suspendus, les autres surnagèrent ; De là , précipités dans Fhumide séjour, Sur ces premiers dépôts s'assirent à leur tour : Des couches de limon sur eux se' répandirent , Sur ces lits étendus d'autres lits s'étendirent ; Des arbustes sur eux gravèrent leurs* rameaux , Non brisés par des chocs , non dissous par les eaux , Mais dans leur forme pure. En vain leurs caractères Semblent offrir aux yeux des plantes étrangères , Que des fleuves , des lacs, et des mers en courroux , Le roulement affî'eux apporta parmi nous : Leurs traits inaltérés , les couches plus profondes Des lits que de la mer ont arrêtés les ondes ; Souvent de minces lits , léger travail des eaux , L'un sur Fautre sculptés par les mêmes rameaux , Tout d'une cause lente annonce aux yeux l'ouvrage. Ainsi , sans recourir à tout ce grand ravage , Le sage ne voit plus que des effets constants. Le cours delà nature et la marche du temps.
Mais j'aperçoiç d'ici les débris d'un village : D'on désastre fameux tout annonce l'image. Quels malheurs l'ont produit ? Avançons, consultons Les lieux et les vieillards de ces tristes cantons. Dans les concavités de ces roches profondes , Où des fleuves futurs l'air déposait les ondes , L'eau, parmi les rochers se filtrant lentement , De ces grands réservoirs mina le fondement : Les voûtes , tout à coup à grand bruit écroulées, Remplirent ces bassins ; et les eaux refoulées , *
Se soulevant en masse et brisant leurs remparts , Avec les bois , les rocs , et leurs débris épars , Des hameaux , des cités traînèrent les ruines ; Leur cours se lit encore au creux de ces ravines, £t Termite du lieu, sur un décombre assis, Eo fait aux voyageurs d'effroyables récits.
Ailleurs ces noirs sommets dans le fond des campagnes Versèrent tout à coup leurs liquides montagnes , £t le débordement de leurs bruyantes eaux Forma de nouveaux lacs et des courants nouveaux. - Voyez-vous ce mont chauve et dépouillé de terre , A qui fait l'aquilon une étemelle guerre ? L'Olympe pluvieux , de son front escarpé Détachant le limon par ses eaux détrempé , L'emporta dans les champs , et de sa cime nue Laissa les noirs sommets se perdre dans la nue : L'œil s'afQige à l'aspect de ces rochers hideux.
Poursuivons : descendons de ces sauvages lieux , Des terrains variés marquons la différence. Voyons comment le sol , dont la simple substance Sur les monts primitifs où les dieux l'ont jeté , Conserve , vierge encor , toute sa pureté , S'altère en descendant des montagnes aux plaines. Denuance en nuance et de veines en veines
L^obserrateur le soit d*iin regard curieux *.
Tantôt de rouragan c'est le cours furieux ; Terrible , il prend son vol , et dans des flots de poudre Part, conduisant la nuit , la tempête et la foudre; Balaye , en se jouant, et forêt et cité; Refoule dans son lit le fleure épouvanté , Jusqu'au sommet des monts lance la mer profonde , Et tourmente en courant les airs , la terre et Tonde; De là sous d'autres champs ces champs ensevelis , t)es monts changeant de place , et ces fleuves de lits; £t la terre sans fruits , sans fleurs et sans verdure , Pleure en habit de deuil sa riante parure.
Non moins impétueux et non moins dévorants , Les feux ont leur tempête et l'Etna ses torrents. La terre dans son sein , épouvantable gouffre, Nourrit de noirs amas de bitume et de soufre , Enflamme Fair et l'onde , et de ses propres flancs Sur ses fruits et ses fleurs vomit des flots bouillants : Emblème trop frappant des ardeurs turbulentes Dans le volcan de Fâme incessamment brillantes , Et qui , sortant soudain de Tabîme des cœurs , Dévorent de la vie et les fruits et les fleurs! Ces rocs tout calcinés , cette terre noirâtre , Tout d'un grand incendie annonce le théâtre. Là grondait un volcan : ses feux sont assoupis ; Flore y donne des fleurs et Cérès des épis. Sur Tun de ses côtés son désastre s'efface; Mais la pente opposée en garde encor la trace : C'est ici que la lave en longs torrents coula ; Voici le lit profond ou le fleuve roula , Et plus loin à longs flots sa masse répandue Se refroidit soudain et resta suspendue. Dans ce désastre affreux quels fleuves ont tari ! Quels sommets ont croulé, quels peuples ont péri!
Les vieux âges l'ont su, Tâge présent l'ignore; Mais de ce grand fléau la terreur dure encore. Un jour, peut-être , un jour les peuples de ces lieux Que l'horrible volcan inonda de ses feux , Heurtant avec le soc des restes de murailles , Découvriront ce gouffre , et , creusant ses entrailles , Contempleront au loin avec étonnement Des hommes et des arts ce profond monument ; Cet aspect si nouveau des demeures antiques, Ces cirques , ces palais , ces temples, ces portiques, Ces gymnases du sage autrefois fréquentés , D'hommes qui seml^ent vivre encor tout habités ; Simulacres légers , prêts à tomber en poudre , Tous gardant l'attitude où les surprit la foudre : L'un enlevant son fils , l'autre emportant son or ; Cet autre ses écrits , son plus riche trésor; Celui-ci dans ses mains tient son dieu tutélaire ; L'autre, non moins pieux , s'est chargé de son père ; L'autre, paré de fleurs et la coupe à la main, A vu sa dernière heure et son dernier festin.
Gloire, honneur à Buffon, qui, pour guider nos sages, Éleva sept fanaux sur l'océan des âges , Et , noble historien de l'antique univers , Nous peignit à grands traits ces changements divers ! Mais il quitta trop peu sa retraite profonde : Des bosquets de Montbard Buffon jugeait le monde ; A des yeux étrangers se confiant en vain , Il vit peu par lui-même ; et , tel qu'un souverain , De loin , et sur la foi d'une vaine peinture , Par ses ambassadeurs courtisa la nature.
O ma chère patrie ! ô champs délicieux , Où les fastes du temps frappent partout les yeux ! Oh ! s'il eût parcouru cette belle Limagne, Qu'il eût joui de voir dans la même campagne
380 LHOMMK DES CHAMPS.
Trois âges de volcans que distinguent entre eux Leurs aspects , leurs courants , leurs foyers sulfureux ! La mer couvrit les uns par des couches profondes , D'autres ont recouvert le vieux séjour des ondes ; L'un d'une cote à l'autre étendit ses torrents ; L'autre en fleuve de feu versa ses flots errants Dans ces fonds qu'a creusés la longue main des âges. En voyant du passé ces sublimes images y Ces grands foyers éteints dans des siècles divers , Des mers sur des volcans , des volcans sur des mers , Vers l'antique chaos notre âme est repoussée, Et des âges sans fin pèsent sur la pensé%
Mais , sans quitter vos monts et vos vallons chéris , Voyez d'un marbre usé le plus mince débris : Quel riche monument ! de quelle grande histoire Ses révolutions conservent la mémoire !
Composé des dépôts de l'empire animé, Par la destruction ce marbre fut formé; Pour créer les débris dont les eaux le pétrirent , De générations quelles foules périrent ! Combien de temps sur lui l'océan a coulé ! Que de temps dans leur sein les vagues l'ont roulé ! En descendant des monts dans ses profonds abîmes , L'océan autrefois le laissa sur leurs cimes; L'orage dans les mers de nouveau le porta ; De nouveau sur ses bords la mer le rejeta, Le reprit , le rendit : ainsi , rongé par l'âge , Il endura les vents , et les flots , et l'orage : Enfin , de ces grands monts humble contemporain , Ce marbre fut un roc , ce roc n'est plus qu'un grain ; Mais , fils du temps , de l'air, de la terre et de l'onde , L'histoire de ce grain est l'histoire du monde.
Et quelle source encor d'études , de plaisirs , Va de pensers sans nombre occuper vos loisirs ,
CHANT lîl. 381
Si la mer elle-même et ses vastes domaiues
Vous of&ent de plus près leurs riches phénomènes !
O mer, terrible mer, quel homme à ton aspect Ne se sent pas saisi de crainte et de respect ! De quelle impression tu frappas mon enfance ! Mais alors je ne vis que ton espace immense ; Combien Thomme et ses arts t'agrandissent encor! Là le génie humain prit son plus noble essor : Tous ces nombreux vaisseaux suspendus sur ses ondes Sont le nœud des États , les courriers des deux mondes. Comme elle, à son aspect, vos pensers sont profonds : Tantôt vous demandez à ces gouffres sans fonds Les débris disparus des nations guerrières , Leur or, leurs bataillons , et leurs flottes entières ; Tantôt , avec Linnée enfoncé sous les eaux , Vous cherchez ces forêts de fucus , de roseaux , De la Flore des mers invisible héritage , Qui ne viennent à nous qu'apportés par Torage ; Éponges , polypiers , madrépores , coraux , Des insectes des mers miraculeux travaux. Que de fleuves obscurs y dérobent leur source ! Que de fleuves fameux y terminent leur course ! Tantôt avec effîroi vous y suivez de Tœil Ces monstres qui de loin semblent un vaste écueil ^ ; Souvent avec Buffon vos yeux y viennent lire Les révolutions de ce bruyant empire , Ces courants, ces reflux, ces grands événements Qui de Taxe incliné suivent les mouvements; Tous ces volcans éteints qui du sein de la terre Jadis allaient aux cieux déôer le tonnerre; Ceux dont le foyer brûle au sein des flots amers , Ceux dont la voûte ardente est la base des mers , £t qui peut-être un jour sur les eaux écumantes Vomiront des rochers et des îles fumantes.
Peindrai-je ces vieux caps , sur les ondes pendants ; Ces golfes qu*à leur tour rongent les flots grondants, Ces monts ensevelis sous ces voûtes obscures , Les Alpes d'autrefois et les Alpes futures ; Tandis que ces vallons , ces monts que voit le jour , Dans les profondes eaux vont rentrer à leur tour ? Échanges éternels de la terre et de l'onde , Qui semblent lentement se disputer le monde ! Ainsi l'ancre s'attache où paissaient les troupeaux , Ainsi roulent des chars où voguaient des vaisseaux ! Et le monde , vieilli par la mer qui voyage , Dans l'abîme des temps s'en va cacher son âge.
Après les vastes mers et leurs mouvants tableaux Vous aimerez à voir les fleuves , les ruisseaux ; Non point ceux qu'ont chantés tous ces ri meurs si fades , De qui les vers usés ont vieilli leurs Naïades , Mais ceux de qui les eaux présentent à vos yeux Des effets nobles , grands , rares ou curieux. Tantôt dans son berceau vous recherchez leur source ; Tantôt dans ses replis vous observez leur course , Comme , d'un bord à l'autre errant en longs détours , D'angles creux ou saillants chacun marque son cours.
Dirai-je ces ruisseaux , ces sources , ces fontaines Qui de nos corps souffrants adoucissent les peines ? Là , de votre canton doux et tristes tableaux , La joie et la douleur, les plaisirs et les maux , Vous font chaque printemps leur visite annuelle ; Là , mêlant leur gaîté , leur plainte mutuelle , Viennent de tous côtés , exacts au rendez-vous , Des vieillards écloppés , un jeune essaim de fous. Dans le même salon là viennent se confondre La belle vaporeuse et le triste hypocondre : Lise y vient de son teint rafraîchir les couleurs , Le guerrier de sa plaie adoucir les douleurs ,
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Le gourmand de sa table expier les délices. Au dieu de la santé tous font leurs sacrifices : Tous, lassant de leurs maux valets , amis , voisins , Veulent être guéris , mais surtout être plaints ; Le matin voit errer Fessaim mélancolique ; Le soir le jeu, le bal , les festins , la musique , Mêlent à mille maux mille plaisirs divers : On croit voir TÉlysée au milieu des enfers.
Mais laissant là la foule et ses bruyantes scènes , Reprenons notre course autour de vos domaines, Kt du palais magique où se rendent les eaux , Ensemble remontons au lieu de leurs berceaux , Vers ces monts , de vos cbamps dominateurs antiques. Quels sublimes aspects ! quels tableaux romantiques ! Sur ces vastes rochers , confusément épars. Je crois voir le génie appeler tous les arts : Le peintre y vient chercher, sous des teintes sans nombre. Les jets de la lumière et les masses de Tombre ; Le poète y conçoit de plus sublimes chants ; Le sage y voit des mœurs les spectacles touchants : Des siècles autour d'eux ont passé comme une heure , Et l'aigle et l'homme libre en aiment la demeure; Et vous , vous y venez , d'un œil observateur, Admirer dans ses plans l'étemel créateur. Là le temps a tracé les annales du monde : Vous distinguez ces monts , lents ouvrages de Tonde , Ceux que des feux soudains ont lancés dans les airs , Et les monts primitifs , nés avec l'univers ; Leurs lits si variés, leur couche verticale, Leurs terrains inclinés , leur forme horizontale : Du hasard et du temps travail mystérieux. Tantôt vous parcourez d'un regard curieux De leurs rochers pendants l'informe amphithéâtre, L'ouvrage des volcans, le basalte noirâtre,
Le granit par les eaux lentement façonné,
£t les feuilles du schiste , et le marbre veiné ;
Vous fouillez dans leur sein , vous percez leur structure ,
Vous y voyez empreints Dieu , Thomme et la nature :
La nature , tantôt riante en tous ses traits ,
De verdure et de fleurs égayant ses attraits;
Tantôt mâle, âpre et forte, et dédaignant les grâces ,
Fière, et du vieux chaos gardant encor les traces.
Ici , modeste epcore au sortir du berceau,
Glisse en minces filets un timide ruisseau ;
Là s*élance en grondant la cascade écumante ;
Là le zéphyr caresse , on Taquilon tourmente ;
Vous y voyez unis des volcans, des vergers,
Et récho du tonnerre , et l'écho des bei^ers ;
Ici de frais vallons , une terre féconde;
Là des rocs décharnés , vieux ossements du monde :
A leur pied le printemps, sur leur front les hivers.
Salut , pompeux Jura , terrible Montanverts !
De neiges , de glaçons entassements énormes ,
Du temple des frimas colonnades informes ;
Prismes éblouissants , dont les pans azurés ,
Défiant le soleil dont ils sont colorés.
Peignent de pourpre et d'or leur éclatante masse ,
Tandis que, triomphant sur son trône de glace ^
L'hiver s'enorgueillit de voir l'astre du jour
Embellir son palais et décorer sa cour !
Non, jamais, au milieu de ces grands phénomènes ,
De ces tableaux touchants , de ces terribles scènes ,
L'imagination ne laisse dans ces lieux
Ou languir la pensée ou reposer les yeux.
Malheureux cependant les mortels téméraires Qui viennent visiter ces horreurs solitaires , Si par un bruit prudent de tous ces noirs frimas Leurs tubes enflammés n'interrogent l'amas !
CHANT m. 385
Souvent un grand effet naît d'une faible cause ;
Souvent sur ces hauteurs Toiseau qui se repose
Détache un grain de neige : à ce léger fardeau
Des grains dont il s'accroît se joint le poids nouveau ,
La neige autour de lui rapidement s'amasse ;
De moment en momentil augmente sa masse ;
L'air en tremble , et soudain , s'écroulant à la fois ,
Des hivers entassés l'épouvantable poids
Bondit de roc en roc , roule de cime en cime ,
Et de sa chute immense ébranle au loin l'abtme :
Les hameaux sont détruits et les bois emportés ;
On cherche en vain la place où furent les cités ,
Et sous le vent lointain dé ces Alpes qui tombent ,
Avant d'être frappés , les voyageurs succombent.
Ainsi quand des^xcès, suivis d'excès nouveaux,
D'un État par degrés, ont préparé les maux ,
De malheur en malheur sa chute se consomme :
Tyr n'est plus , Thèbes meurt, et les yeux cherchent Rome !
O France , ô ma patrie ! ô séjour de douleurs^ ! ^
Mes yeux à ces pensers se sont mouillés de pleurs.
Vos pas sont-ils lassés de ces sites sauvages , £h bien , redescendez dans ces frais paysages : Là le long des vallons , au bord des clairs ruisseaux , De fertiles vergers , d'aimables arbrisseaux , Et des arbres pompeux, et des fleurs odorantes , Viennent vous étaler leurs races différentes. Quel nouvel intérêt ils donnent à vos champs ! Observez leurs couleurs, leurs formes, leurs penchants , Leiu*s amours, leurs hymens, la greffe et ses prodiges; Gomment , des sauvageons civilisant les tiges , L'art corrige leurs fruits , leur prête des rameaux , Et peuple ces vergers de citoyens nouveaux; Ck)mment , dans les canaux où sa course s'achève , Dans ses balancements monte et descend la sève ;
Comment le suc, enfin , de la même liijaenr Forme le bois , la feuille , et le fruit, et la fleur.
Et les humbles tribus , le peuple immense d'herbes Qu'effleure l'ignorant de ses regards superbes , ]S'ont-ils pas leurs beautés et leurs bienfaits divers? Le même Dieu créa la mousse et l'univers. De leurs secrets pouvoirs connaissez les mystères , Leurs utiles vertus , leurs poisons salutaires : Par eux autour de vous rien n'est inhabité , Et même le désert n>st jamais sans beauté. Souvent , pour visiter leurs riantes peuplades , Vous dirigez vers eux vos douces promenades , Soit que vous parcouriez les coteaux de Marli , Ou le riche Meudon, ou le frais Chantilli.
Et voulez-vous encore embellir le voyage , Qu'une troupe d'amis avec vous le partage ; La peine est plus légère et le plaisir plus doux : Le jour vient , et la troupe arrive au rendez-vous. Ce ne sont point ici de ces guerres barbares Où les accents du cor et le bruit des fanfares Epouvantent de loin les hôtes des forêts : Paissez , jeunes chevreuils , sous vos ombrages frais ; Oiseaux , ne craignez rien : ces chasses innocentes Ont pour objet les fleurs , les arbres et les plantes ; Et des prés et des bois, et des champs, et des monts, Le portefeuille avide attend déjà les dons. On part : l'air du matin , la fraîcheur de l'aurore Appellent à l'envi les disciples de Flore. Jussieu marche à leur tête ; il parcourt avec eux Du règne végétal les nourrissons nombreux. Pour tenter son savoir quelquefois leur malice De plusieurs végétaux compose un tout factice; Le sage l'aperçoit, sourit avec bonté , Et rend à chaque plant son débris emprunté 4.
CHANT lil. 38:
Chacun dans sa recherche à Tenvi se signale ; Ëtamme, pistil , et corolle , et pétale. On interroge tout. Parmi ces végétaux Les uns vous sont connus , d'autres vous sont nouveaux, Vous voyez les premiers avec reconnaissance , Vous voyez les seconds des yeux de Tespérauce ; L'un est un vieil ami , qu'on aime à retrouver, L'autre est un inconnu, que l'on doit éprouver. £h ! quel plaisir encor lorsque des objets rares , Dont le sol , le climat, et le ciel sont avares , Rendus par votre attente encor plus précieux , Par un heureux hasard se montrent à vos yeux ! Voyez quand la pervenche , en nos champs ignorée. Offre à Rousseau sa fleur, si longtemps désirée; La pervenche , grand Dieu! la pervenche ! Soudain Il la couve des yeux , il y porte la main , Saisit sa douce proie : avec moins de tendresse L'amant voit , reconnaît , adore sa maîtresse.
Mais le besoin commande : un champêtre repas , Pour ranimer leur force, a suspendu leurs pas. C'est au bord des ruisseaux, des sources, des cascades Bacchus se rafraîchit dans les eaux des !Naïades. Des arbres pour lambris, pour tableaux Thorizon, Les oiseaux pour concert , pour table le gazon. Le laitage , les œu& , l'abricot , la cerise , £t la fraise des bois , que leurs mains ont conquise ^ , Voilà leurs simples mets : grâce à leurs doux travaux , Leur appétit insulte à tout Tart des Méots^. On fête , on chante Flore et l'antique Cybèle Éternellement jeune , éternellement belle : Leurs discours ne sont pas tous ces riens si vantés. Par la mode introduits, par la mode emportés; Mais la grandeur d'un Dieu, mais sa bonté féconde, La nature immortelle, et les secrets du monde.
La troupe enfin se lève ; on vole de nouveau Des bois à la prairie , et des champs au coteau ; £t le soir dans Therbier, dont les feuilles sont prêtes , Chacun vient en triomphe apporter ses conquêtes.
Aux plantes toutefois le destin n'a donné Qu'une vie imparfaite et qu'un instinct borné. Moins étrangers à l'homme, et plus près de son être , Les animaux divers sont plus doux à connaître : Les uns sont ses sujets , d'autres ses ennemis ; Ceux-ci ses compagnons, et ceux-là ses amis. Suivez , étudiez ces familles sans nombre ; Ceux que cachent les bois, qu'abrite un antre sombre; Ceux dont l'essaim l^er perche sur des rameaux : Les hôtes de vos cours , les hôtes des hameaux; Ceux qui peuplent les monts , qui vivent sous la terre ; Ceux que vous combattez , qui vous livrent la guerre. Étudiez leurs mœurs, leurs ruses , leurs combats , Et surtout les degrés si fins , si délicats , Par qui l'instinct changeant de l'échelle vivante Ou s'élève vers l'homme, ou descend vers la plante.
C'est peu ; pour vous donner un intérêt nouveau , De ces vastes objets rassemblez le tableau : Que d'un lieu préparé l'étroite enceinte assemble Les trois règnes rivaux , étonnés d'être ensemble ; Que chacun ait ici ses tiroirs , ses cartons ; Que , divisés par classe , et rangés par cantons , Us offrent de plaisir une source féconde , L'extrait de la nature et l'abrégé du monde.
Mais plutôt réprimez de trop vastes projets. Contentez-vous d'abord d'étaler les objets Dont le ciel a pour vous peuplé votre domaine , Sur qui votre regard chaque jour se promène : Nés dans vos propres champs, ils vous en plairont mieux. Entre les minéraux présentez à nos yeux
CHANT m; 3S\)
Les terres et les sels , le soufre , le bitume ,
La pyrite , cachant le feu qui la consume;
Les métaux colorés et les brillants cristaux ,
Nobles fils du rocher, aussi purs que ses eaux :
L'argile à qui le feu donna Téclat du verre ,
Et les bois que les eaux ont transformés en pierre ,
Soit qu'un Ûmon durci les recouvre au dehors,
Soit que des sucs pierreux aient pénétré leur corps;
Enfin tous ces objets, combinaison féconde
De la flamme, de Fair, de la terre et de Tonde.
D'un œil plus curieux et plus avide <encor Du règne végétal je cherche le trésor.
. Là sont en cent tableaux, avec art mariées , Du varec, fils des mers, les teintes variées; Le lichen parasite, aux chênes attaché ; Le puissant agaric , qui du sang épanché Arrête les ruisseaux, et dont le sein fidèle Du caillou pétillant recueille l'étincelle ; Le nénufar, ami de l'humide séjour, Destructeur des plaisirs et poison de l'amour , £t ces rameaux vivants, ces plantes populeuses. De deux règnes rivaux races miraculeuses.
Dans le monde vivant même variété :
Le contraste surtout en fera la beauté. Un même lieu voit l'aigle et la mouche légère, Les oiseaux du climat, la caille passagère , L'ours à la masse informe, et le léger chevreuil , £t la lente tortue, et le vif écureuil ; L'animal recouvert de son épaisse croûte. Celui dont la coquille est arrondie en voûte; L'écaillé du serpent, et celle du poisson ; Le poil uni du rat, les dards du hérisson ; Le nautile sur l'eau dirigeant sa gondole ; La grue , au haut des airs naviguant sans boussole v
Le perroquet, le singe, imitateurs adroits , L*un des gestes de Hiomme, et ]*autre de sa voix ; Les peuples casaniers , les races vagabondes; L'équivoque habitant de la terre et des ondes; £t les oiseaux rameurs, et les poissons ailés.
Vous-mêmes dans ces lieux vous serez appelés , Vous, le dernier degré de cette grande échelle. Vous, insectes sans nombre, ou volants ou sans aile, Qui rampez dans les champs, sucez les arbrisseaux , Tourbillonnez dans Tair, ou jouez sur les eaux.
lia je place le ver, la nymphe, la chenille ; Son fils, beau parvenu, honteux de sa famille , LMnsecte detout rang et de toutes couleurs. L'habitant de la fange, et les hôtes des fleurs ; Et ceux qui , se creusant un plus secret asile , De» tumeurs d'une feuille ont fait leur domicile; Le ver rongeur des fruits, et le ver assassin. En rubans animés vivant dans notre sein , J'y veux voir de nos murs la tapissière agile , La mouche qui bâtit, et la mouche qui file ; Ceux qui d'un fil doré composent leur tombeau , Ceux dont Tamour dans l'ombre allume le flambeau ; L'insecte dont un an borne la destinée; Celui qui nait, jouit , et meurt dans la journée. Et dont la vie au moins n'a pas d'instants perdus. Vous tous, dans l'univers en foule répandus, Dont les races sans fin sans fin se renouvellent , Insectes, paraissez, vos cartons vous appellent ; Venez avec l'éclat de vos riches habits. Vos aigrettes, vos fleurs, vos perles, vos rubis, Et ces fourreaux brillants , et ces étuis fidèles , Dont l'écaillé défend la gaze de vos ailes. Ces prismes , ces miroirs , savamment travaillés , Ces yeux qu'avec tant d'art la nature a taillés ;
CHANT m. 391
Les UDS semés sur vous en brillants microscopes,
D'autres se déployant en de longs télescopes ;
Montrez-moi ces fuseaux, ces tarières, ces dards,
Armes de vos combats, instruments de vos arts,
£t les filets prudents de ces longues antennes ,
Qui sondent devant vous les routes incertaines.
Que j'observe de ptès ces clairons , ces tambours ,
Signal de vos fureurs, signal de vos amours ,
Qui guidaient vos héros dans les champs de la gloire ,
Et sonnaient les dangers, la charge et la victoire ;
Enfin tous ces ressorts, organes merveilleux,.
Qui confondent-des arts le savoir orgueilleux ,
Chefs-d'œuvre d'une main en merveilles féconde ,
Dont un seul prouve un Dieu, dont un seul vaut un monde !
Tel est le triple empire à vos ordres soumis. De nouveaux dtoyens sans cesse y sont admis. Cette ardeur d'acquérir, que chaque jour augmente , Vous embellira tout; une pierre, une plante. Un insecte qui vole , une fleur qui sourit , Tout vous plaît, tout vous charme ; et déjà votre esprit Voit le rang, le gradin, la tablette fidèle. Tout prêts à recevoir leur richesse nouvelle ; Et peut-être en secret déjà vous flattez-vous Du dépit d'un rival et d'un voisin jaloux. Là les yeux sont charmés, la pensée est active ; L'imagination n'y reste point oisive ; Et quand par les frimas vous êtes retenus. Elle part, elle vole aux lieux, aux champs connus ; Elle revoit le bois, le coteau, la prairie. Où, s'offrant tout à coup à votre rêverie , Une fleur, un arbuste, un caillou précieux Vint suspendre vos pas, et vint frapper vos yeux.
Et lorsque vous quittez enfin votre retraite, Combien de souvenirs l'illusion secrète
Des campagnes pour vous embellit le tableau ! Là votre œil découvrit un insecte nouveau ; Ici la mer, couvrant ou quittant son rivage , Vous fit don d*un fucus, ou d'un beau coquillage. Là sortit de la mine un riche échantillon ; Ici, nouveau pour vous, un brillant papillon Fut surpris sur ces fleurs, et votre main avide De son règne incomplet courut remplir le vide. Vous marchez ; vos trésors , vos plaisirs sont partout.
Cependant arrangez ces trésors avec goût; Que dans tous vos cartons un ordre heureux réside ; Qu'à vos compartiments avec grâce préside La propreté, Taimable et simple propreté, Qui donne un air d'éclat même à la pauvreté. Surtout des animaux consultez l'habitude; Conservez à chacun son air, son attitude , Son maintien, son regard. Que l'oiseau semble encor. Perché sur son rameau, méditer son essor; Avec son air fripon montrez-nous la belette A la mine allongée, à la taille fluette ; Et, sournois dans son air, rusé dans son regard , Qu'un projet d'embuscade occupe le renard; Que la nature enfin soit partout embellie. Et même après la mort , y ressemble à la vie.
Laissez aux cabinets des villes et des rois Ces corps où la nature a violé ses lois, Ces fœtus monstrueux, ces corps à double tête, La momie à la mort disputant sa conquête , Et ces os de géant, et l'avorton hideux Que l'être et le néant réclamèrent tous deux. Mais si quelque oiseau cher, un chien, ami fidèle j A distrait vos chagrins , vous a marqué son zèle , Au lieu de lui donner les honneurs du cercueil Qui dégradent la tombe et profanent le deuil ,
Faites-en dans ces lieux la simple apothéose , Que dans votre Elysée avec grâce il repose : C'est là qu'on veut le voir ; c'est là que tu vivrais, O toi , dont la Fontaine eût vanté les attraits , O ma chère Raton ! qui , rare en ton espèce , Eus la grâce du chat et du chien la tendresse : Qui, fière avec douceur et fine avec bonté , Ignoras l'égoïsme à ta race imputé.
Là je voudrais te voir telle que je t'ai vue, De ta molle fourrure élégamment vêtue , Affectant l'air distrait, jouant l'air endormi, Épier une mouche, ou le rat ennemi , Si funeste aux auteurs, dont la dent téméraire Ronge indifféremment Dubartas ou Voltaire ; Ou telle que tu vins , minaudant avec art. De mon sobre diner solliciter ta part ; Ou bien, le dos en voûte et la queue ondoyante , Offrir ta douce hermine à ma main caressante. Ou déranger gahnent par mille bonds divers Et la plume et la main qui t'adresse ces vers.
Oui , les riches aspects et des champs et de l'onde < D'intéressants tableaux sont la source féconde : Oui, toujours je revois avec un plaisir pur Dans l'azur de ces lacs briller ce ciel d'azur, Ces fleuves s'épancher en nappes transparentes. Ces gazons serpenter le long des eaux errantes. Se noircir ces forêts et jaunir tes moissons, £n de riants bassins s'enfoncer ces vallons, Les monts porter les cieux sur leurs têtes hautaines, Et s'étendre à leur pied l'immensité des plaines ;
Tandis que, colorant tous ces tableaux divers. Le soleil marche en pompe autour de Tunivers. Heureux qui, contemplant cette scène imposante , Jouit de ses beautés! plus heureux qui les chante! Pour lui tout s*embeliit ; il rassemble à son choix Les agréments épars et des champs et des bois, Et dans ses vers brillants, rivaux de la nature , Ainsi que des objets, jouit de leur peinture.
Mais loin ces écrivains dont le vers ennuyeux Nous dit ce que cent fois on a dit encor mieux ! Insipides rimeurs, n*avez-vous pas encore Épuisé, dites-moi, tous les parfums de Flore ? £ntendrai-je toujours les bonds de vos troupeaux ? Faut-il toujours dormir au bruit de vos ruisseaux? Zéphyr n'est-il point las de caresser la rose. De ses jeunes boutons depuis longtemps éclose ? £t l'écho de vos vers ne peut-il une fois Laisser dormir en paix les échos de nos bois ? Peut-on être si pauvre en chantant la nature ? Oh ! que plus varié, moins vague en sa peinture , Horace nous décrit en vers délicieux Ce pâle peuplier, ce pin audacieux , Ensemble manant leurs rameaux frais et sombres. Et prêtant au buveur lliospice de leurs ombres ; Tandis qu'un clair ruisseau, se hâtant dans son cours , Fuit, roule, et de son lit abrège les détours l La nature en ses vers semble toujours nouvelle. Et vos vers en naissant sont déjà vieux comme elle.
Ah \ c'est que pour les peindre il faut aimer les champs ! Mais, hélas! insensible à leurs charmes touchants, Des rimeurs citadins la muse peu champêtre Les peint sans les aimer, souvent sans les connaître ; A peine ils ont goûté la paix de leur séjour , La fraîcheur d'un beau soir, ou l'aube d'un beau jour.
CHANT IV. a95
Aussi, lisez leurs vers; on connatt à leur style Dans ces peintres des champs les amis de la ville ; Voyez-les prodiguer, toujours riches de mots, L^émeraude des prés et le cristal des flots , L'Aurore, sans briller sur un trône d*opale Ne peut point éclairer la rive orientale ; Le pourpre et le saphir forment ses vêtements : Répand-elle des fleurs , ce sont des diamants ! Ils vont puiser à Tyr, vont chercher au Potose Le teint de la jonquille et celui de la rose. Ainsi, d'or et d'argent, de perles, de rubis , De la simple nature ils chargent les habits ; Et , croyant l'embellir, leur main la défigure.
Puisque la poésie est sœur de la peinture , Écoutez de Zeuxis ces mots trop peu connus. Une artiste novice osait peindre Vénus : Ce n'étaient point ces traits et ces grâces touchantes , D'un buste harmonieux les rondeurs élégantes , Ces contours d'un beau sein , ces bras voluptueux , Ce n'était point Vénus ; son pinceau fastueux Avait prodigué l'or, l'argent, les pierreries, £t Cypris se perdait sous d'amples draperies. « Que fais-tu , malheureux ? dit Zeuxis irrité; Tu nous peins la richesse, et non pas la beauté ! »
Rimeurs sans goOt, ce mot vous regarde vous-même. Je le répète : il faut peindre ce que l'onaime. N'imitez pas pourtant ces auteurs trop soigneux Qui , des beautés des champs amants minutieux , Préférant dans leurs vers Linnaeus à Virgile, Prodiguent des objets un détail inutile , Sur le plus vil insecte épuisent leurs pinceaux , Et la loupe à la main composent leurs tableaux : C'est un peintre sans goût, dont le soin ridicule En peignant une femme, imite avec scrupule
Ses ongles , ses cheveux , les taches de son sein .
Vous, peignez plos en grand. Au retour du matin Avez-Yous quelquefois, du sommet des montagnes * Embrassé d'un coup d'oeil la scène des campagnes , Les fleuves, les moissons, les vallons, les coteaux, Les bois, les champs, les prés blanchis par les troupeaux y Et, dans l'enfoncement de l'horizon bleuâtre , De ces monts fugitifs le long amphithéâtre ? Voilà votre modèle. Imitez dans vos vers Ces masses de beautés et ces groupes divers.
Je sais qu'un peintre adroit du fond d'un paysage De quelque objet saillant peut détacher l'image : Mais ne choisissez point ces objets au hasard; Pour la belle nature épuisez tout votre art. Cependant laissez croire à la foule grossière Que la belle nature est toujours régulière ; Ces arbres arrondis, droits et majestueux. Peignez-les, j'y consens ; mais ce tronc tortueux , Qui, bizarre en sa masse , informe en sa parure , Et jetant au hasard des touffes de verdure. Étend ses bras pendants sur des rochers déserts , Dans ses brutes beautés mérite aussi vos vers : Jusque dans ses horreurs la nature intéresse.
!Nature , ô séduisante et sublime déesse , Que tes traits sont divers j Tu fais naître dans moi , Ou les plus doux transports, ou le plus saint effroi. Tantôt , dans nos vallons, jeune, fraîche et brillante , Tu marches, et des plis de ta robe flottante Secouant la rosée et versant les couleurs , Tes mains sèment les fruits, la verdure et les fleurs : Les rayons d'un beau jour naissent de ton sourire ; De ton soufiQe léger s'exhale le zéphire , £t le doux bruit des eaux , le doux concert des bois Sont les accents divers de ta brillante voix :
Tantôt dans les déserts divinité terrible ,
Sur des sommets glacés plaçant ton trône horrible ,
Le front ceint de vieux pins s'entre-choquant dans Tair ,
Des torrents écumeux battent tes flancs ; Téclair ■'"
Sort de tes yeux : ta voix est la foudre qui gronde
Et du bruit des volcans épouvante le monde.
Oh ! qui pourra saisir dans leur variété De tes riches aspects la changeante beauté ! Qui peindra d*un ton vrai tes ouvrages sublimes, Depuis les monts altiers jusqu'aux profonds abîmes ; Depuis ces bois pompeux , dans les airs égarés , Jusqu'à la violette, humble amante des prés !
Quelquefois, oubliant nos simples paysages, Cherchez sous d'autres cieux de plus grandes images : Passez les mers; volez aux lieux où le soleil Donne aux quatre saisons un plus riche appareil ; Sous le ciel éclatant de cette ardente zone Montrez-nous l'Orénoque et l'immense Amazone, Qui, fiers enfants des monts, nobles rivaux des mers, £t baignant la moitié de ce vaste univers , Épuisent, pour former les trésofs de leur onde , Les plus vastes sommets qui dominent le monde; Baignent d'oiseaux brillants un innombrable essaim , De masses de verdure enrichissent leur sein ; Tantôt se déployant avec magnificence, Voyagent lentement, et marchent en silence ; Tantôt avec fracas précipitent leurs flots. De leurs mugissements fatiguent les échos. Et semblent, à leur poids, à leur bruyant tonnerre. Plutôt tomber des cieux que rouler sur la terre. Peignez de ces beaux lieux les oiseaux et les fleurs. Où le ciel prodigua le luxe des couleurs ; De ces vastes forêts l'immensité profonde, Noires comme la nuit , vieilles comme le monde ;
Ces bois indépendants, ces champs abandonnés ;
Ces vergers, du hasard enfants désordonnés;
Ces troupeaux sans pasteurs, ces moissons sans culture ;
Enfin cette imposante et sublime nature,
Près de qui TApennin n*est qu'un humble coteau,
Nos forêts des buissons , le Danube un ruisseau.
Tantôt de ces beaux lieux, de ces plaines fécondes. Portez-nous dans les champs sans verdure, sans ondes , D'où s'exile la vie et la fécondité :
Peignez-nous, dans leur triste et morne aridité , Des sables africains l'espace solitaire , Qu'un limpide ruisseau jamais ne désaltère : Que l'ardeur du climat, la soif de ces déserts Embrase vos tableaux et brûle dans vos vers ; Que l'hydre épouvantable à longs plis les sillonne ; Que, gonflé du poison dont tout son sang bouillonne. L'affreux dragon s'y dresse, et de son corps vermeil Allume les couleurs aux rayons du soleil : Livrez à l'ouragan cette arène mouvante ; Que le tigre et l'hyène y portent l'épouvante, Et que du fier lion la rugissante voix Proclame le courroux du monarque des bois.
Tantôt vous nous portez aux limites du monde, Où l'hiver tient sa cour, où l'aquilon qui gronde Sans cesse fait partir de son trône orageux Et le givre piquant et les flocons neigeux, Et des frimas durcis les balles bondissantes, Sur la terre sonore au loin rentissantes. Tracez toute l'horreur de ce ciel rigoureux ; Que tout le corps frissonne à ces récits affreux. Mais ces lieux ont leur pompe et leur beauté sauvage : Du palais des frimas présentez-nous l'image : Ces prismes eolorés, ce luxe des hivers, Qui, se jouant aux yeux en cent reflets divers ,
Brise des traits du jour les flèches transparentes , Se suspend aux rochers en aiguilles brillantes , Tremble sur les sapins en mobiles cristaux, D'une écorce de glace entoure les roseaux ; Recouvre les étangs, les lacs, les mers profondes. Et change en bloc d'azur leurs immobiles ondes ; Éblouissant désert , brillante immensité , Où sur son char glissant légèrement porté. Le rapide Lapon court, vole, et de ses rennes , Coursiers de ces climats, laisse flotter les rênes.
Ainsi vous parcourez mille sites divers : Mais bientôt, revenu dans des climats plus chers, Plus doux dans leur été, plus doux dans leur froidure , £t d'un ciel sans rigueur molle température , Vous nous rendez nos prés, nos bois, nos arbrisseaux. Les nids de nos buissons, le bruit de nos ruisseaux , Nos fruits qu'un teint moins vif plus doucement colore , Notre simple Paies, notre modeste Flore ; Et, pauvre de couleurs, mais riche de sa voix , Le rossignol encore enchantera nos bois.
Mais n'allez pas non plus toujours peindre et décrire : Dans l'art d'intéresser consiste l'art d'écrire. Souvent dans vos tableaux placez des spectateurs ; Sur la scène des champs amenez des acteurs; Cet art de l'intérêt est la source féconde. Oui, l'homme aux yeux de l'homme est l'ornement du monde : Les lieux les plus riants sans lui nous touchent peu ; C'est un temple désert qui demande son dieu. Avec lui, mouvement, plaisir, gafté, culture, Tout renaît, tout revit : ainsi qu'à la nature La présence de l'homme est nécessaire aux arts. C'est lui dans vos tableaux que cherchent nos regards. Peuplez donc ces coteaux de jeunes vendangeuses , Ces vallons de bergers , et ces eaux de baigneuses,
Qui, timides, à peine osant aux flots discrets Confier le trésor de leurs ebarnies secrets , Semblent en tressaillant, dans leurs frayeurs extrêmes. Craindre leurs propres yeux et rougir d'elles-méjnes; Tandis que, les suivant sous le cristal de Teau , Un ùune du feuillage entr'ouvre le rideau.
Tantôt, de la pitié prenant le doux langage , Peignez en vers touchants les malheurs du village : Alontrez-nous Touragan et ses noirs tourbillons De leur naissant espoir dépouillant les sillons, Les torrents destructeurs, la grêle impitoyable. Et ce fléau cruel, cent fois plus effroyable , Qui désole les champs, dépeuple les hameaux , Et tourmente à la fois Thomme et les animaux, La corvée ! A ce nom les cabanes gémissent * , Les fruits sont desséchés, les moissons se flétrissent. Mais pourquoi ce concours, ces urnes, ces billets? Ahl Mars vient demander des soldats à Cérès. Dans le cirque fatal le village s'assemble : Les noms sont agités; tout attend et tout tremble : Chaque père en secret déjà se sent frémir; Quelles sœurs vont pleurer, quelles mères gémir? Les noms sortent ! soudain sur les fronts se déploie D*on côté la douleur et de l'autre Ip joie ; Et tandis qu'un vieillard eipbrasse avec transport Son fils , son tendre fils , favorisé du sort , I^e jeuae infortuné que le destin condamne A d'un dernier regard salué sa cabane : Heureux si quelque jour il revient sous ses toits Au foyer paternel raconter ses exploits !
Peignez-nous ces malheurs; mais des maux du village Gardez de prolonger la déchirante image : Et quand vous avez peint ces tableaux désolants. Offrez vite, offrez-nous des tableaux consolants :
Présentez à nos yeux la douce bienfedsanoe , Dans son réduit secret surprenant l'indigence, Prévenant ses besoins, corrigeant par ses dons Et les rigueurs du del et Foubli des saisons ; Ou des jeux villageois la scène yariée; I^ noces du hameau, la jeune mariée, Triste et gaie à la fois, et d'un air gracieux Abandonnant sa main et détournant ses yeux.
Vous n'irez pas non plus, dans vos tableaux vulgaires, Peindre toujours des champs les fêtes populaires. Les noces de Colin, les danses sous l'ormeau. Souvent le luxe même , au modeste hameau , Des champêtres plaisirs empruntant l'innocence, T donne un air riant à sa magnificence ; Et souvent les ruisseaux , les bosquets et les fleurs , De la fête des grands ont fait tous les honneurs. Ainsi quand, dérobant à l'ombre du mystère Ses talents, en secret cultivés par sa mère , Pareille au doux rayon prélude d'un beau jour, La belle Géorgine apparut à la cour, Pour fêter son succès , d'une mère idolâtre Le goût ne choisit pas la ville pour théâtre ; Un jardin fut la scène, et des fleurs l'ornement ; Le bosquet à des fleurs dut son luxe charmant; Les fleurs d'un temple agreste embrassaient les colonnes , Serpentaient en festons, s'enlaçaient en couronnes. Que dis-je ? tout prend part à ce triomphe heureux ; Mars prête aux doux plaisirs ses fifres belliqueux ; Le tambour retentit, les trompettes, moins fîères, Adoucissent le ton des fanfares guerrières : Ici, la rame en main, de jeunes matelots Du courant ombragé fendent gaîment les flots ; Là, suspendue en l'air, la beauté se balance : Là folâtrent les jeux, ailleurs s'ouvre la danse :
402 L'HOMMK DES CHAMPS.
La belle Géorgine, à la tête des chœurs^,
Est la rose liant une chaîne de fleurs ;
Tout Tadmire : sa mère elle-même s'étonne;
Cest Diane dansan^sotts les yeux de Latone.
Empressé de la joindre aux nymphes de sa cour,
L'Hymen de loin la suit et la montre à l'Amour.
Mais enfin le soir vient, et sur son char d'ébène
La nuit de ce beau jour ferme à regret la scène ;
Et des pas de la danse , et des tons du hautbois ,
Déjà les derniers sons vont mourir dans les bois.
Tout part : mais d'un beau lieu, d'un beau jour, du bel âge,
Heureux, vous eihportez l'attendrissante image ;
Et l'homme, et ses plaisirs, ses fêtes, ses concerts,
De votre cœur ému vont passer dans vos vers.
Que si l'homme est absent de vos tableaux rustiques , Quel peuple d'animaux sauvages, domestiques, Courageux ou craintifs, rebelles ou soumis. Esclaves patients ou généreux amis , Dont le lait vous nourrit, dont vous filez la laine. D'acteurs intéressants vient occuper la scène? Ceux qui de Wouvermans exerçaient les pinceaux , Qui du riant Berghem animaient les tableaux , Ne vous disent-ils rien? La lyre du poëte ]Ve peut-elle du peintre égaler la palette ? Ah ! soyez peintre aussi ! venez ; à votre voix Les hôtes de la plaine, et des monts, et des bois , S'en vont donner la vie au plus froid paysage t Là, dès qu'un vent léger fait frémir le feuillage, Aussi tremblant que lui , le timide chevreuil Fuit, plus prompt que l'éclair, plus rapide que l'œil ; Ici, des prés fleuris paissant l'herbe abondante, La vache gonfle en paix sa mamelle pendante , Et son folâtre enfant se joue à son côté. Plus loin, fier de sa race, et sûr de sa beauté,
CHAÎIT ÏV. 403
S'il entend ou le cor ou le cri des cavales , De son sérail nombreux hennissantes rivales , Du rempart épineux qui borde le vallon , Indocile , inquiet, le fougueux étalon S'échappe, et, libre enfin , bondissant et superbe Tantôt d'un pied léger à peine effleure l'herbe , Tantôt demande aux vents les objets de ses feux ; Tantôt , vers la fraîcheur d'un bain voluptueux , Fier, relevant ses crins que le zéphyr déploie , Vole , et frémit d'orgueil , de jeunesse et de joie : Ses pas dans vos accents retentissent encor.
Voulez-vous d'intérêt un plus riche trésor, Dans tous ces animaux peignez les mœurs humaines ; Donnez-leur notre espoir, nos plaisirs et nos peiues , Et par nos passions rapprochez-les de nous. £n vain le grand Buffon , de leur gloire jaloux , Peu d'accord avec soi , dans sa prose divine ^^
Voulut ne voir en eux qu'une adroite machine , Qu'une argile mouvante , et d'aveugles ressorts D'une grossière vie organisant leur corps : Buffon les peint : chacun de sa main immortelle Du feu de Frométhée obtint une étincelle : Le chien eut la tendresse et la fidélité ; Le bœuf la patience et la docilité; £t , fier de porter l'homme , et sensible à la gloire , Le coursier partagea l'orgueil de la victoire. Ainsi chaque animal , rétabli dans ses droits , Lui dut un caractère , et des mœurs et des lois. Mais que dis-je ? déjà l'auguste poésie Avait donné l'exemple à la philosophie : C'est elle qui toujours , dans ses riches tableaux , Unit les dieux à l'homme , et l'homme aux animaux. Voyez-vous dans Homère , aux siècles poétiques , Les héros haranguant leurs coursiers héroïques ?
406 « LlieMME DES CHAMPS.
Dans un lointain obscur apparut à mes yeux ,
Tout mon cœur tressaillit ; et la beauté des Keux ,
Et les ricbes coteaux , et la plaine riante,
Mes yeux ne voyaient rien ; mon âme impatiente.
Des rapides coursiers accusant la lenteur.
Appelait, implorait ce lieu cher à mon cœur :
Je le vis : je sentis une joie inconnue :
Tallais , j'errais ; partout où je portais la vue ,
En foule s^élevaient des souvenirs charmants :
Voici Tarbre témoin de mes amusements.
C'est ici que Zéphir, de sa jalouse haleine,
Effaçait mes palais dessinés sur l'arène ;
C'est là que le caillou , lancé dans le ruisseau ,
Glissait, sautait, glissait, et sautait de nouveau :
Un rien m'intéressait. Mais avec quelle ivresse
J'embrassais , je baignais de larmes de tendresse
Le vieillard qui jadis guida mes pas tremblants ,
La femme dont le lait nourrit mes premiers ans,
Et le sage pasteur qui forma mon enfance !
Souvent je m'écriais : « Témoins de ma naissance
Témoins de mes beaux jours, de mes premiers désirs ,
Beaux lieux! qu'avez-vous fait de mes premiers plaisirs? »
Mais loin de mon sujet ce doux sujet m'entraîne. Vous donc, peintre des champs, animez chaque scène; Présentez-nous , au lieu d'un site inanimé , Les lieux que l'on aima , ceux où l'on fut aimé ; D'autres fois , du contraste essayant la puissance , Des asiles du vice à ceux de l'innocence Opposez les tableaux terribles ou touchants , Et des maux de la ville embellissez les champs.
Du haut de ces coteaux d'où Paris nous découvre Ses temples , ses palais, ses dômes et son Louvre , Sur ces grands monuments arrêtant vos regards , Là régnent, dites- vous, l'opulence et les arts :
Là le ciseau divin , la céleste harmonie ,
Les écrits immortels où s'empreint le génie ,
Amusent noblement la reine des cités.
Mais bientôt , oubliant ces trompeuses beautés ,
Là régnent, direz-vous, Torgueil et la bassesse ,
Les maux de la misère et ceux de la richesse ;
Là , sans cesse attirés des bouts de l'univers ,
Fermentent à la fois toi£3 les vices divers :
Là , sombre , et dédaignant les plaisirs légitimes ,
Le dégoût mène au vice , et l'ennui veut des crimes;
Là le noir suicide , égarant la raison.
Aiguise le poignard et verse le poison :
Là règne des Laîs la cohorte effrénée ,
Honte du célibat , fléau de l'hy menée ;
Là , dans des murs infects , asiles dévorants ,
La charité cruelle entasse les mourants ;
Là des fripons gagés surveillent leurs complices ^ ,
Et le repos public est fondé sur des vices ;
Là le pâle joueur, dans son antre infernal ,
D'un bras désespéré lance le dé fatal.
Que d'enfants' au berceau délaissés par leur mère !
Combien n'ont jamais vu le sourire d'un père !
Que de crimes cachés ! que d'obscures douleurs !
Combien coule de sang ! combien coulent de pleurs !
La nature en frémit. Mais bientôt vos images
Nous rendent les ruisseaux , les gazons , les ombrages :
Ce contraste puissant les embellit pour nous ;
L'ombrage , les ruisseaux , les zéphyrs sont plus doux ;
£t le cœur, que flétrit ce séjour d'imposture ,
Revient s'épanouir au sein de la nature.
Ainsi lorsque Rousseau , dans ses bosquets chéris ,
Du bout de son allée apercevait Paris? :
« De vices , de vertus effroyable mélange ,
Paris , ville de bruit , de fumée et de fange ;
Trop heureux , disait-il , qui peut loin de tes murs Fuir tes brouillards infects et tes vices impurs ! » Et soudain , revenant dans ses routes chéries , 11 promenait en paix ses douces rêveries.
Hélas I pourquoi faut-il que celui dont les chants Enseignent Fart d*orner et d'habiter les champs Ne puisse encor jouir des objets quMl adore? O champs ! ô mes amis! quand vous verrai-je encore? Quand pourrai-je , tantôt goûtant un doux sommeil , Et des bons vieux auteurs amusant mon réveil , Tantôt ornant sans art mes rustiques demeures , Tantôt laissant couler mes indolentes heures , Boire Fheureux oubli des soins tumultueux , Ignorer les humains , et vivre ignoré d*eux^ ?
Vous , cependant , semez des figures scans nombre ; Mêlez le fort au doux et le riant au sombre : Quels qu'ils soient , aux objets conformez votre ton ; Ainsi que par les mots , exprimez par le son : Peignez en vers légers l'amant léger de Flore ; Qu'un doux ruisseau murmure en vers plus doux encore : Entend-on d'un torrent les ondes bouillonner , Le vers tumultueux en roulant doit tonner; Que d'un pas lent et lourd le bœuf fende la plaine , Chaque syllabe pèse , et chaque mot se traîne ; Mais si le daim léger bondit , vole et fend l'air, Le vers vole et le suit , aussi prorapt que Téclair o. Ainsi de votre chant la marche cadencée Imite l'action et note la pensée.
Mais, malgré ces travaux, trop heureux si toujours Vous aviez à chanter les beaux lieux , les beaux jours I Mais lorsque vous dictez des préceptes rustiques , C'est là qu'il faut ouvrir vos trésors poétiques : Un précepte est aride , il le faut embellir; Ennuyeux , Tégayer ; vulgaire , l'ennoblir.
Quelquefois , des leçons interrompant la chaîne , Suspendez votre course, et, reprenant haleine, Au lecteur fatigué présentez à propos D*un épisode heureux Tagréable repos.
Homère , en décrivant les soins du labourage , Ofire de ce précepte une charmante image ; Chaque fois que du bœuf pressé de Taiguillon Le conducteur, lassé , touche au bout du sillon , Chaque fois d*un vin pur abreuvé par son maître , 11 retourne gaîment à son labeur champêtre : Ainsi , par la douceur de vos digressions , Faites boire Toubli des austères leçons; Puis suivez votre course un instant suspendue , Et de votre sujet parcourez l'étendue.
Mais pourquoi ces conseils tracés si longuement ? Ah ! pour toute leçon j'aurais dû seulement Dire : « Lisez Virgile. » Avec quelle harmonie Aux rustiques travaux il instruit T Ausonie ! De la scène des champs s'il m'offre le tableau , Que ses pinceaux sont vrais ! Le limpide ruisseau, Où le berger pensif voit flotter son image , Rend moins fidèlement les fleurs de son rivage ; S'il me peint les bergers , leurs amours , leurs concerts, L'âge d'or tout entier respire dans ses vers. Lisez Virgile : heureux qui sait goûter ses charmes! Malheureux qui le lit sans verser quelques larmes ! Lorsque sa voix si douce, en des sons si touchants. S'écrie : « Heureux vieillard , tu conserves tes champs ! » Combien il m'intéresse à ce vieillard champêtre ! Ce verger qu'il planta , ce toit qui le vit naître , J'y crois être avec lui ; le tendre tourtereau , £t l'amoureux ramier roucoulant sous l'ormeau ; Sur la saussaie en fleur l'abeille qui bourdonne , Les airs qu'au haut des monts le bûcheron fredonne ,
4iO L*nOMMfi DES CHAMPS.
Ces bois, ces frais russeaux! Ah ! quel peintre eut jamais
De plus douces couleurs et des tableaux plus vrais?
Mais qu'entends-je ? quels sous ! ah ! c'est Gallus qui chante;
Il chante Lycoris , sa Lycoris absente :
Sa voix pour Lycoris conjure les frimas
B'émousser leurs glaçons sous ses pieds délicats.
Dieu du chant pastoral , ô Virgile ! ô mon maître !
Quand je voulus chanter la nature champêtre ,
Je l'observai ; j'errais avec des yeux ravis
Dans les bois , dans les prés : je te lus , et je vis
Que la nature et toi n'étaient qu'un. Ah! pardonne
Si , fier de ramasser des fleurs de ta couronne ,
J'essayai d'imiter tes tableaux ravissants !
Que ne puis-je les rendre ainsi que je les sens !
Mais ils ont animé mes premières esquisses ,
Et s'ils n'ont fait ma gloire , ils ont fait mes délices.
Mais, hélas I que nos temps, nos destins sont divers ! Sur l'autel de Cérès quand tu portas tes vers, La douce agriculture avait repris ses charmes , Les beaux-arts renaissaient. Mars déposait ses armes ; Thémis rétablissait ses autels renversés , Le pouvoir rassemblait ses faisceaux dispersés ; Et , réparant ses maux dans une paix profonde , Rome enfin respirait sur le trône du monde : Et nous , infortunés que proscrivent les dieux »° , L'orageux avenir se noircit à nos yeux : La France, malheureuse au milieu de sa gloire, Mêle un cri de détresse à ses chants de victoire ; Près d'elle sont assis, sur son char inhumain , D'un côté le triomphe, et de l'autre la faim , Et quand le monde entfer est ébranlé par elle , Elle-même en ressent la secousse cruelle : Auprès de son trophée on creuse son cercueil ; Ses succèai sont un piège et ses fêtes un deuil *,
CHANT IV. k 1 (
Et la guerre étraugère et la guerre intestine
De ma triste patrie achèvent la ruine.
Tel s'abtme un vaisseau battu des flots grondants;
Le vent siffle au deliors , le feu court au dedans
Où sont ses arts, ses ports, et ses iles fécondes? Son sang a des deux mers décoloré les ondes ; Deux mondes à l'envi s'enivrent de fureurs. Levant trop tard au ciel ses yeux mouillés de pleurs , , L'humanité tremblante à ses malheurs succombe ; L'enfance est sans berceau , la vieillesse sans tombe ; Le besoin frappe en vain au seuil de l'amitié , Hélas ! l'excès des maux a détruit la pitié ! Quel amas de complots , de vengeances , de crimes ! Que d'illustres proscrits ! quelles grandes victimes ! Tu meurs, 6 Lamoignon ! toi dont l'austère voix Plaida cent fois la cause et du peuple et des lois ! Tu meurs avec ta fille , et sa fille avec elle ; Chacune de ces morts rend ta mort plus cruelle : Trois générations en un jour ont péri.
Et toi que j'aimais tant , toi dont je fus chéri , Dont le cœur fut si bon , l'esprit si plein de charmes , Pour qui mes tristes yeux ont épuisé leurs larmes , O Thiars" I tu n'es plus! Mais du moins avant toi Ton amie avait fui de ce séjour d'effroi "; D'incroyables douleurs terminèrent sa vie ; Par la main des bourreaux la tienne fut ravie : Mais l'amitié vous pleure, et doute de vous deux Qui fut le plus aimable et le plus malheureux.
Vous qui leur survivez , déplorables familles , Partez , n'attendez pas que vos fils, que vos filles , Traînés sur l'échafaud , ou frappés dans vos bras , De leur père, en mourant , avancent le trépas. Attendez que le ciel ait apaisé l'orage ; Alors , rentrés au port et rendus au rivage ,
Tranquilles , vous vivrez où vivaient vos aïeux.
Mais , dieux ! quel triste aspect s*en va frapper vos yeux ! Vos bois livrés au fer, vos fermes embrasées , Sous leurs combles brûlants vos maisons écrasées 1 Vos regards affligés redemandent en vain Le verger, le bosquet que planta votre main ; Tout est détruit. Ainsi lorsque des mains barbares De rbirondelle absente ont ravagé les lares , Malheureuse , elle pleure , et , poussant de longs cris , Vient et revient sans cesse à ces tristes débris. Consolez-vous pourtant, et calmez vos alarmes : Un jour ces souvenirs auront pour vous des charmes Un jour à vos enfgints , dans des moments plus doux , Vous conterez vos maux : « Ici , leur direz-vous. Des deux monstres d'Arras les barbares cohortes De ces murs investis enfoncèrent les portes , £t la horde nocturne , assiégeant mon sommeil , Des torches de la mort éclaira mon réveil : Là je luttai longtemps , et ma main paternelle Arracha votre sœur à leur main criminelle : Là , les cheveux épars , errant sous ces lambris , Votre mère enlevait quelques tristes débris : Par cette brèche heureuse on sauva mon vieux père , Du haut de ce balcon votre malheureux frère Vint tomber tout sanglant à mes yeux pleins d'effroi , Et son sang , justes dieux ! rejaillit jusqu'à moi : lii-bas, dans ce vallon, et sous ce chêne sombre, lïos parents , nos amis s'assemblèrent dans Tombre : Là , tremblante et craignant le retour du soleil , Au milieu de la nuit la frayeur tint conseil , Et n'eut , prête à chercher les terres étrangères. Que le choix de l'exil et celui des misères : Là , pressés l'un par l'autre , et les larmes aux yeux , Un long embrassement attendrit nos adieux.
Qae de fois en marchant mes douleurs m^arrétèrent î Que de fois vers ces murs mes yeux se détournèrent , Et sur ces toits chéris , objets de mes regrets , De la flamme en pleurant suivirent les progrès ! »
Et quand vous conterez votre longue infortune , Les tourments de Tespoir et Tattente importune , Votre vie inquiète et vos destins errants , Et dans un seul exil ^ant d'exils différents ; Cette patrie , objet de crainte et de tendresse , Sans cesse se montrant et vous fuyant sans cesse ; Ces lambeaux , ce pain noir, et ces tristes secours Qui prolongeaient vos maux en prolongeant vos jours ; Quand vous peindrez la faim, dans ses accès funestes . D'un luxe évanoui vous arrachant les restes; La beauté délicate aux plus rudes métiers Dévouant sa faiblesse ; ailleurs de vieux guerriers Échangeant pour du pain , en les baignant de larmes , Ces croix , prix de leur sang et Thonneur de leurs armes : Vous-même d'un peu d'or, cher et dernier débris , Dépouillant le portrait d^une fille , d'un fils ; Hélas ! et pour nourrir leur mère infortunée , Livrant jusqu'à l'anneau que bénit Thyménée : Vous verrez vos enfants , ressentant vos douleurs , Se jeter dans vos bras , pour y cacher leurs pleurs; Mais bientôt vous rirez de leurs tendres alarmes , Et par un doux baiser effacerez leurs larmes.
Cependant revenus d'un exil rigoureux ; Oubliez, il est temps , ces tableaux douloureux ; De vos champs, de vos bois , réparez les ravages. Et toi , qui m'appris l'art d'orner les paysages , Muse , viens effacer ces vestiges de deuil : Que des touffes de rose embrassent ce cercueil. Le long de ces remparts , autour de ces murailles , Qu'a noircis de ses feux le démon des batailles ,
Sft.
Courez , tendres lilas, courez , jasmins fleuris ; De vos jeunes rameaux égayez ces débris ; Que la vigne en rampant ^agne ces colonnades , Monte à ces chapiteaux , et pende à ces arcades , £t qu*un voile de fruits , de verdure, et de fleurs , Cache ces noirs témoins de nos longues fureurs. Héias ! et que n-en peut la sanglante mémoire , Ainsi que de ces murs, s'effacer de Thistoire '^ f
Et vous , peuple des champs , vous de qui tant de fois Nous portâmes la plainte aux oreilles des rois ; Parlez : qu*avez-vous fait de vos vertus antiques ? D'où vient que j'aperçois sous vos chaumes rustiques Ce faste , ces débris de châteaux dépouillés ? Pourquoi ces ornements dont vos murs sont souillés? Quel fruit vous revient-il de ces pompes cruelles? Ah ! les remords chez vous sont entrés avec elles ! Et ce lit fastueux , dépouille des palais , Ne vaut pas l'humble couche où vous dormiez en paix.
Ainsi je célébrais d'une voix libre et pure L'innocence , les champs , les arts et la nature. Veuillent les dieux sourire à mes agrestes sons ! Et moi , puissé-je encor , pour prix de mes leçons , Compter quelques printemps, et dans les champs que j'aime Vivre pour mes amis, mes livres et moi-même !
CHANT PREMIER
' Il pai*t, Tole, arrive; l'eanni
Le reçoit à la grille, et se traîne avec lui.
Nous citons ici les vers d'Horace , dont cenx-ct sont l'imitalion :
lidem eadem pOMant horam darare probantes? Nullas In orbe stnas Baiis praelucet amœnis. Si dizit dfyea , lacos et mare sentit amorem Festinantis heri , cni si vitiosa libido Fecerit auspiciam , cras ferramenta Teanam ToUetis, Aibri. Lectns genialis in aala est? Kil ait esse prius , mellns nil ccelibe vita : Si non est, jarat bene solis esse maritis. Que teneam valtas mutantem Protea nodo?
HORAT. EpUt, , 1. I , ep. 1 , ▼. 82.
3 Quel peuple est par nos rois menacé d'être libre? Allusion aux sept cents rois de la Convention.
' On le brochet glouton qui dépeuple les eaux ? Quelques-uns de ces vers sont imités de la Forêt de ff^indsor, par Popo, ainsi que quelques autres vers de la description de la chasse le sont Uu poète Denham.
* Amusent leur exil , et chantent leur retour.
Ces vers furent récités à l'Académie le jour où M. de Malesberbes , reçu dans ce corps , et M. de Choiseul, qui assistait à cette réception, paraissaien t après leur exil en public pour la première fois. Le public les nomma tous deux par ses applaudissements.
6 Son meuble accoutumé, ses livres favoris. On sait avec quelle grâce et quelle attention le roi de Pologne, Stanislas Foniatowsky, reçut la célèbre madame Geoffrin. Elle retrouva , en arrivant dans Tappartement qui lui était destiné, les mêmes meubles, les mêmes tableaux , les mêmes livres qu'elle avait laissés dans son appartement à Paris; et Famitié attentive qui avait présidé à cet arrangement, et l'étonnement agréable qu'il lui causa, ne fut pas un des moindres plaisirs (|u'elle goûta dans ce voyage.
^ L'âme de son ami dans l'odeur d'une rose. Celte idée est tirée d'un voyage de Suisse; et quoi(|u*clle ait été dôjà employée plusieurs fois, elle est si intéressante et si doucement mélaiïco-
Ikine, que rantenr a cm devoir la reproduire. « Autour de i'^iae (dit M. Robert, Foyage dam Us treize cantons suisses, tome II , page 251), des tombes couvertes d'ceiUets cultiTés par les mains d'une fille, d'un frère, d'un fils, d'une épouse , ou par celles d'un ami, me peignaient d*une manière attendrissante la sensibilité des cceurs qui ne sont point émoussés par des Jouissances factioes. ni dégradés par de mauvaises institutions. Le temps des ceillets est-il passé, on y substitue d'autres fleurs, suivant la saison, et tous les viUages du canton montrent le même attachement pour leurs proches. >
* Dea enftuiti da hameau tel est le grave maître.
Quelques vers du portrait du pasteur et de celui du maître d'école sont imités du charmant poëme de Goldsmith, The deserted F Mage,
* Les prés , alors si beaux , de sa ehère Mantone.
Et qnalem infelix amisit Mantaa campam , Pascentem niveos herboso flnmine cycnos , etc.
... Dans ces près ravis à ma chère Mantooe, Oà le cygne argenté sar les ondes se joae , etc.
ViRG. , Giorg. , I. II.
* Rival de Dnhamel , snrprenei ees secrets. Dnhamel-Dumonceau est principalement connu par ses Éléments d'Agriculture et son Traité des arbustes qui se cultivent en France,
s Comme d'an sol ingrat triompha de l'envie. Voyez cette anecdote dans Pline , HisL Piat., XVIII, 8.
* Laisses là ces projets recueillis par Rosier.
L'abbé Rozier, célèbre par ses connaissances en agriculture, ne prétendait pas répondre de tous les mémoires qu'il hisérait dans son estimable recueil t plusieurs renfermaient des vues utiles , d'autres proposaient des procédés inexécutables, et plus séduisants dans la théorie que faciles dans la pratique ; l'auteur devait faire connaître les inventions bonnes ou mauvaises.
* Tel des Alpes nous vint le cytise riant.
Cet arbre, de moyenne grandeur, y croit naturellement : son bois est dur et d'une couleur d'ébène , verte et Jaunâtre, avec des veines brunes : ce qui le fait ressembler au bois des iles : il est précieux pour les tabietiers et les tourneurs. On ne connaît pas au juste le cytise des anciens.
< Et sans lait pour son fils , la mère européenne Le remet dans l'Asie à la femme indienne.
Ce n'est pas faute de lait ; mais sous la zone torride l'influence de la cha-
leur le rend si amer que son nourrisson le refuse. Ce fait, ooDaign<( dans l'Histoire de l'académie des Sciences de Paris, en 1707, a été adopté pàc Haller dans sa Physiologie.
' De leur eoone rivaTe entrelacent les Jeox. On a essayé de rendre le texuntque fugas de Virgule» jEneid, lib. Y.
B O riant Gemenos l à vallon fortuné I
Gemenos est nn des yallons les pins riches et les pins riants de la Provence t il est situé sur la route de Marseille à Toulon. Le malheureux 11. d'Albertas, égorgé dans son Jardin au milieu d*une fête qu'il donnait aux villages voisins dans les premières années de la révolution , avait créé auprès de son château un des plus magnifiques jardins anglais qui existent ; une vieille église de templiers y présente une ruine plus naturelle et plus imposante que la plupart de celles dont on prétend embellir nos jardins modernes.
J*ai cru devoir à ce Heu charmant , où j*ai échappé aux rigueurs du fameux hiver de 1769, cette marque de souvenir et ce témoignage de reoonnaissanoe.
' Vous paye en peu de temps les flrais de la victoire.
M. de Paynes, procureur général des états de Provence, a augmenté le revenu d'une de ses terres de 12,000 livres, par le procédé utile et courageux que j'ai essayé de décrire dans ces vers.
> L'otMervatenr la suit d*an regard enrient.
Personne n*a écrit sur cet objet d'une manière plus lumineuse que M. Rouenne, beau-père du célèbre Darcet.
3 Ces monstres qui de loin semblent nn vaste écacll.
Ces monstrueuses baleines, ces cachalots, qui abondent non-seulement dans les mers du Nord, où Ton va à leur pêche , mais encore dans d'autres mers, et dont la nu^jeure partie est encore si peu connue.
' o Flrance , A ma patrie 1 ô séjoar de doalears 1 Ce morceau a été composé en 179S.
* Et rend à chaqne plant son débris emprnnté.
Ces vers expriment un fait arrivé au célèbre Jussieu, que ses disciples cherchaient en vain à tromper, et qui du premier coup d'œil aperçut dans Tassemblage factice de plusieurs débris de plantes les différentes parties dont il était composé.
& Et la fraise des bols que lenn mains ont conquise.
On sait que la fraise est nommée par les botanistes solaliolum herbolisantium.
* Leur appétit insulte à tout l'art des Méots.
On connaissait à Paris lorsque ce poème fut publié le célèbre restaurateur Méot. L'auteur est loin de prétendre donner à son nom la même eélébrité que Boitean a doimée à Bercent , oonnn dans ion temps comme Aléot dans le sien :
Et mieux que Bergerat l'appétit l'assaisonne. lout le monde a retenu ce vers de Tune des épitres de Boileau.
t Onl les riches aspects et des champs et de Tonde.
M. de La Harpe, longtemps après que ce morceau eut été hi à l'Académie, a fait imprimer un poème plein d'intérêt sur un sujet à peu près semblable, inespéré que , la lecture publique de mon ouvrage ayant pré* cédé de plusieurs années la publication de celui de M. de La llzrpe, on ne m'accusera pas de plagiat , pour quelques ressemblances qui se trouvent dans quelques passages de ces deux poèmes.
' La corvée ! A ce nom les cabanes gémissent.
Ah ! Mars vient demander des soldats à Gérés. Ces vers ont été faits avant la révolution.
' La belle Géorgine, à U tète des choears.
Madame la duchesse Géorginede Devonshire parut devant la cour, poor la première fois, dans une fête magnifique, telle que la représente le poète. Elle a composé sur son passage du Saint-Qotfaard un poème que Dclille a traduit ( Foyez les TraductioM. )
* Et s'en retourne enfin seule et désespérée 1
Je n'ai pas prétendu m*approprier ce vers de Racine ; mais j'ai cru pouvoir remployer dans un morceau où je conseille au peintre des champs, })our rendre les animaux plus intéressants, de leur prêter nos penchants et nos passions. Tout le monde sait que ce vers
Je m'en retournerai seule et désespérée!
tphigènie , act. IV , se. iv.
a été mis par Racine dans la bouche de Clytemnestre disputant sa 6Ue l l'ambition de son époux.
^ O champ* de la Unagiie ! ô fortané aèjaar !
La Limagne, qui est la patrie de raoteur, a amsi été celle de Pascal , de Domat» de Savaron, Guébriaid, SiroMMid, môpital, de Marmonlel , Thomas, etc.
B Là des fripons gagés sarveillent lears eomplices.
On sait que dans toutes les grandes villes la police emploie des fripons pour découvrir des friponneries.
^ Da boat de son allie apercevait Paris.
I Adieu donc , Paris! ville célèbre , ville de bruit, de fiimée et de boue, où les femmes ne croient pins à rhooneur, ni les bommes à la vertu ! Adieu, Paris! nous cherchons Famour, le bonheur, l'iuoocence; nous ne serons jamais assez loin de toi. » {Emile, liv. IV.)
" Ignorer les humains , et vivre ignoré d'eux.
Ces vers sont imités d'Horace , et peut-être ne senht-on pas fâché de retrouver ici l'imitation qu'en a faite le célèbre Despréanx.
o rus 1 qnando ego te aspiciam , qaandoqne licebit , Nanc veteram libris , nnnc somno et inertibas horis Dncere soUieita» Jacanda oblivia vit» T Oblitns canctorum , obliviscendns et iiUs 1
O fortnné séjour 1 à champs aimés des deux t Qne, pour jamais foulant vos prés délicieux , Ne pnis-je ici fixer ma course vagabonde. Et , connu de vous seuls, oublier tout le monde 1
Ces vers, comparés à ceux d'Horace, sufGsent pour montrer an lecteur la différence du génie de ces deux poètes : elle est d'autant plus sensible , qu'elle se montre dans l'expression très-différente de la même idée et du même sentiment. Boileau en traduisant Horace est encore Boileau. Co poète, si supérieur à son modèle dans la satire , n'a jamais eu dans la poésie philosophique ni sa douceur, ni sa grâce , ni sou aimable abandon.
o fortuné séjour I 6 chants aimés des cieux (
ne vaut pas la simplicité touchante de ces mots, O champs! quand pour^ rai-je vous voir? Horace ne demande pas de fortuné séjour, des champs aimés des cieux, il demande la campagne; la campagne, quelle qu'elle ' soit, suffit à ses désirs t « O rust quando ego te aspiciam? » On est fâché de ne pas retrouver dans les vers de Boileau cette voluptueuse distribution du temps entre le sommeil, la lecture des anciens et la paresse. Quelle douceur à la fois et quelle hardiesse dans Vinertibus horis, les heures paresseuses '. Combien on doit regretter aussi ce vers charmant :
Docere sollicitœ jacanda oblivia vitsel Boire l'heureux oubli d'une vie inquiète.
Enfin quelle différence, pour rharmonie, la grâee et rexprenion de ramoor de la solitude, entre
Oblitot eaaetofvm, obllTiteendos et illls, et oe vers.
Et, eoBna de tou eeaU, oublier toot le monde!
Enfin Horace a tronTë ces yen dans son âme ; et Boileau a pris les dens dans Horace, mais aTecla différence qu*ont dû mettre entre le poète et rimitateor la sensibilité exquise de l'un et Télégance un peu laborieuse de l'antre. C'est à cette correction , fruit du goAt et du tratail , que Chapelle liit aUnskm dans ces vers si plaisants et si Trais i
Tout bon habitant dv Marais Fait des rers qal ne eoAtent guère; Pour mol c'est ainsi que j'en fais :
Je les ferais bien plus mauTais Si Je tAeliais de les mieux fkire.
Quant à monsieur Despréanz, Il en compose de fort beaux.
La Fontaine seul nous offre des exemples de celte douce sensibilité et de cet abandon plein de grâce que j*admirais dans ces vers d*Horaoe, ionqu'an sqjet de Famour il s'écrie i
Hélas! quand reriendront de semblables moments ! Faut-il que tant d'objets si doux et si charmants Me laissent Titre an gré de mon Ame inquiète? Ah ! si mon cœur encore osait se renllammer I Ne trouTcrai-je plus de charme qui m'arrête ? Ai-je passé le temps d'aimer 7
Le si^et est différent, mais le caractère du style est le même.
* Le vers vole et le suit, aussi prompt que l'éclair.
Dans une société où se tronrait H. le cheyalier de Boufflers , on avait parlé d'harmonie imitative dans les vers, des personnes de beaucoup d'ei* prit niaient l'existence de cette harmonie. L'auteur de ce poème, invité à lire quelques vers, choisit le morceau qui avait pour objet l'harmoaie imitative. Alors M. le chevalier de Boufflers dit, avec l'esprit et ia finesse qui lui sont si fanniiers : < Il a fait comme le philosophe à qui l'on niait k mouvement ; il a marché. •
>* Et nous , infortunés que proscrivent les dieux.
Ce morceau a été composé pendant l'émigration de l'anteor.
*• OThiarsI tu n'es plus!
H. de Thiars , lieutenant générai des armées du roi , commandant eo Provence, puis en Bretagne, arraché des bras de son digne ami M. de Clermont-Gallerande , pour aller à l'échafaud. Un de ses amis les plo*
estimés eotiserre de lui one lettre écrite ao moment où il marchait à la mort , pleine de la fermeté la plus héroïque et de Tamitié la plus tendre pour l'amie dont j*ai fait mention dans ces vers, et dont il ignorait la mort.
<< Ton amie avait fui de ce séjoar d'effroi.
Madame de Serrant.
^ Hèlatl et qae n'en peut la sanglante mémoire. Ainsi que de ces mars, s'effiscer de l'histoire 1
J*ai déjà remanpié, dans le discours prélimfaaaire, que le poCme de Virgile , publié dans un temps de calme et de bonheur, fut composé dans des circonstances trop malheureusement semblables à celles où ce morceau des Géorgiques françaises fut écrit. On en sera convaincu par la lecture de ces vers, qui terminent le premier livre des Géorgiques latines :
Qaippe nbi fas versam atqne nefks : tôt bella per orbem , Tarn mnlt» scelemm (kcies I non alloa aratro Dignns honos; sqoalent abdactis anra eoloni». Et carTSB rigidum falees conflantnr in ensem» Hine moTet Enphrates^ illine Germania bellam : VicinsB , rnptis Inter se legibns, nrbes Arma femnt ; ssevit toto Mars impias orbe. Ut , qanm carceribns sese effadere , qnadrigsB Addnnt in spatia, et frostra retinacola tendens Fertnr eqais aariga, neqne andit carras habenas.
Traduction par DeliUe.
Que d'horrenrt en effet ont souillé la nature 1 Les Tilles sont sans lois , la terre sans cultore. En des champs de carnage on change les guérets. Et Mars forge ses dards des armes de Cérès 1 Ici le Rhin se trouble , et là mugit l'Eaphrate ; Partout la guerre tonne et la discorde éclate ; Des augustes traités le fer tranche les nœuds. Et Bellone en grondant se déchaîne en cent liens. Ainsi , lorsqu'une fois lancés de la barrière , n'impétneux coursiers Tolent dans la carrière , Leur guide les rappelle et se roidit en Tain ; Le char n'écoute plus ni la Toix ni le frein.
J'ai à me reprocher, dans cette traduction , d'avoir infidèlement rendu ces mots, fas versum atque nefas : ils rendent avec une précision et une énergie extrême le plus grand malheur des grandes crises des empires : o*est la confusion des idées morales et politiques, du bien et du mal , du Juste et de l'injuste. Les bornes une fois arrachées, on ne sait plus où les replacer. De cette incertitude naît le combat des opinions, qui l'augmente encore. Si l'incertitude est un grand tourment pour les particuliers , elle est un plus grand tourment pour les empires : de là résulte pour les âmes communes une attente inquiète, pour les âmes pusillanimes le découragement , pour les âmes ambitieuses l'audace des entreprises téméraires et
tk<90ffgaimriecs. Et ooamcDt jo«r de qoelque boolmr dan» na éUt de dune» où b oonstituticMi, la religioo , l'édncatioD , les institutions ovUes et militaires marchent, ou plntôt se traînent, ao milieo de craintes et de projets, de contradictions et de réclamations sans nombre, qui résultent nécesBirement des aonvenirs do passé, du sentiment doulonrenx du présent , et de la perapectÎTe incertaine de TaTenir ? Les nouveaux riches ne Jouissent qu'en tremblant du fmit de leurs rapines ; les hommes dépouillés, du fond de leur misère, Toient arec indignation Tapparition scandaleuse des fortmes nonvelles élerées sur leurs débris : tout est inquiétude , Inimitié, fuRor; tous attendent, souffrent ou conspirent : quippe ubi fas vertum atque nefas.