‹ uvres choisies de Descartes [microform]Chapitre 8 sur 90 · PREMIÈRE PARTIE · texte numérisé non relu

PREMIÈRE PARTIE

fie bon sens est la chose du monde ia mieux partagée^ cta chacun pense en être si bien pourvu, que ceux même ^ui sont les plus difûciles à contenter en toute autre chose n'ont point coutume d'en désirer plus qu'ils en ont. En quoi il n'est pas ▼Tdisemblable que tous se trompent; mais plutôt cela témoigne que It puissance de bien juger et distinguer le vrai d'avec le faox, qui est proprement oe qu'on nomme le bon sens on la

. 1. Le Discours de la Mélhode parut écrit en fratçais par Descartes, pour in preiniAre lois à Lcydc, 1637, in-4°.

raison, est nahircliemenl égale en tous les hommes; et ains^ que la diversité de nos opiiiiuns ne vient pas de ce que les uns sont plus raisonnables que les autres, mais seulement <Ie ce que nous conduisons nos pensées par diverses voies, et ne considéront pas les m^jnes choses. Car ce n'est pas assez d'avoir l'esprit bon, mais le principal est de l'appliquer bien. Les plus grandes âmes sont capables des plus grands vices aussi bien que des plus grandes vertus; et ceux qui ne marchent que fort lentement peuvent avancer beaucoup davantage, s'ils suivent toujours le droit chemin, que ne font ceux qui courent et (jui l'en éloignent.

Pour moi, je n'ai jamais présumé que mon esprit fût en rien plus parfait que ceux du commun : môme j'ai souvent souhaité d'avoir la pensée aussi prompte, ou l'imagination aussi nette el distincte, ou la mémoire aussi ample ou aussi présente, que quelques autres. Et je ne sache point de qualités que celles-ci qui servent à la perfection de l'esprit : car pour la raison, ou le •ens, d'autant qu'elle est la seule chose qui nous rend hommes et nous distingue des bêles, je veux croire qu'elle est tout entière en un chacun, et suivre en ceci l'opinion commune des philosophes qui disent qu'il n'y a du plus ou du moins qu'entre les (KcidentSf et non point entre les formes ou natures des individus d'une même espèce.

Mais je ne craindrai pas de dire que je pense avoir eu beaucoup d'heur de m'être rencontré dès ma jeunesse en certains chemins qui m'ont conduit à des considérations et des maximes dont j'ai formé une méthode par laquelle il me semble que j'ai moyen d'augmenter par degrés ma connoissance, et de l'élever peu à peu au plus haut point auquel la médiocrité de mon esprit et la courte durée de ma vie lui pourront permettre d'atteindre. Car j'en ai déjà recueilli de tels fruits, qu'encore qu'au jugement que je fais de moi-même je tâche toujours de pencher vers le côté de la défiance plutôt que vers celui de la présomption, et que, regardant d'un œil de philosophe les diverses actiona •t entreprises de loui Its hommes, il n'y en ait ({uasi aucune

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qui ne me semble vaine et inutile, je no laisse pas de recevoir uue extrême satisfaction du progrès que je pense avoir déjà fait en la recherche de la vérité, et de concevoir de telles espéraiicesi l»our l'avenir, que si, entre les occupations des hommes, purement honnnes, il y en a quelqu'une qui soit solidement bonne el importante, j'ose croire que c'est celle que j'ai choisie.

Toutefois il se peut faire que je me trompe, et ce n'est peutêtre qu'un peu de cuivre et de verre que je prends pour de l'or et des diamants. Je sais combien nous sommes sujets à nous méprendre en ce qui nous touche, et combien aussi les jugements de nos amis nous doivent être suspects lorsqu'ils sont en notre faveur. Mais je serai bien aise de faire voir en ce discours quels sont les chemins que j'ai suivis, et d'y représenter ma vie comme en un tableau, afin que chacun en puisse juger, et qu'apprenant du bruit commun les opinions qu'on en aura, ce soit un nouveau moyen de m'instiuire que j'ajouterai à ceux dont j'ai coutume de me servir.

Ainsi mon dessein n'est pas d'enseigner ici la méttiode (|ue chacun doit suivre pour bien conduire sa raison, mais seulement de faire voir en quelle sorte j'ai tâché de conduire la mienne. Ceux qui se mêlent de donner des préceptes se doivent estimer plus habiles que ceux auxquels ils les donnent ; et s'ils manquent à la moindre chose, ils en sont blâmables. Mais l proposant cet écrit que comme une histoire, ou, si vous l'aimez mieux, que comme une fable, en laquelle, parmi quelques exemples qu'on peut imiter, on en trouvera peut-être aussi plusieurs autres qu'on aura raison de ne pas suivre, j'espèrp qu'il sera utile à quelques-uns sans être nuisible à personne, ei que tous me sauront gré de ma franchise.

J'ai été nourri aux lettres dès mon enfance; et, pour ce qu'on me persuadoit que par leur moyen on pouvoit acquérir une connoissance claire et assurée de tout ce qui est utile à la vie, javois un extrême désir de les apprendre. Mais sitôt que j'eus achevé tout ce cours d'études au bout duquel on a coutume d'être reçu au rang des doctes, je changeai entièrement d'opi-

nion. Car je me trouvois embarrassé de tant de doutes et dVrreurs qu'il me sembloit n'avoir fait autre profit, en tâchant de m'instruira, sinon que j'avois découvert de plus en plus mon ignorance. Et néanmoins j'étois en l'une des plus célèbres écoles de l'Europe, où je pensois qu'il devoit y avoir de savants hommes, s'il y en avoit en aucun endroit de la terre. J'y avois appris tout ce que les autres y apprenoient; et même, ne m'étant pas contenté des sciences qu'on nous enseignoit, j'avois parcouru tous les livres traitant de celles qu'on estime les plus curieuses et les plus rares qui avoient pu tomber entre mes mains. Avec cela je savois les jugements que les autres faisoient de moi; et je ne voyois point qu'on m'estimât inférieur à mes condisciples, bien qu'il y en eût déjà entre eux quelques-uns qu'on destinoit à remplir les places de nos maîtres. Et enfin notre siècle me sembloit aussi fleurissant et aussi fertile en bons esprits qu'ait été aucun des précédents. Ce qui me faisoit prendre la liberté de juger par moi de tous les autres, et de penser qu'il n'y avoit aucune doctrine dans le monde qui fût telle qu'on m'avoit auparavant fait espérer. :^r Je ne laissois pas toutefois d'estimer les exercices auxquels on /s'occupe dans les écoles. Je savois que les langues que l'on y 'apprend sont nécessaires pour l'intelligence des livres anciens; que la gentillesse des fables réveille l'esprit; que les actions mémorables des histoires le relèvent; et qu'étant lues avec disorétion elles aident à former le jugement; que la lecture de tous les bons livres est comme une conversation avec les plus honnêtes gens des siècles passés, qui en ont été les auteurs, et même une conversation étudiée en laquelle ils ne nous découvrent que les meilleures de leurs pensées; que l'éloquence a des forces et des beautés incomparables; que la poésie a des délicatesses et des douceurs très-ravissantes; que les mathématiques ont des inventions très-subtiles, et qui peuvent beaucoup servir tant à contenter les curieux qu'à faciliter tous les arts et diminuer le travail des hommes; que Ks écrits qui traitent dea mœurs contiennent plusieurs enseignements et plusieurs exbor-

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tations i la vertu qui sont fort utiles; que la théologie enseigne à gagner le ciel ; que la philosophie donne moyen de parler vraisemblablement de toutes choses et se faire admirer des moins savants ; que la jurisprudence, la médecine et les autres sciences apportent des honneurs et des richesses à ceux qui les cultivent; et enfin qu'il est bon de les avoir toutes examinées, même les plus superstitieuses et les plus fausses, afin de connaître leur juste valeur et se garder d'en être trompé.

Mais je croyois avoir déjà donné assez de temps aux langues, et même aussi à la lecture des livres anciens, et à leurs histoires, et à leurs fables. Car c'est quasi le même de converser avec ceux des autres siècles que de voyager. Il est bon de savoir quelque chose des mœurs de divers peuples, afin de juger des nôtres plus sainement, et que nous ne pensions pas que tout ce ijui est contre nos modes soit ridicule et contre raison, ainsi fu'ont coutume de faire ceux qui n'ont rien vu. Mais lorsqu'on emploie trop de temps à voyager, on devient enfin étranger en son pays; et lorsqu'on est trop curieux des choses qui se pratiquoient aux siècles passés, on demeure ordinairement fort ignorant de celles qui se pratiquent en celui-ci. Outre que les fables font imaginer plusieurs événements comme possibles qui ne le sont point, et que même les histoires les plus fidèles, si elles ne changent ni n'augmentent la valeur des choses pour les rendre plus dignes d'être lues, au moins en omettent-elles presque toujours les plus basses et moins illustres circonstances, d'où vient que le reste ne paraît pas tel qu'il est, et que ceux qui règlent leurs mœurs par les exemples qu'ils en tirent sont sujets à tomber dans les extravagances des paladins de nos romans et à concevoir des desseins qui passent leurs forces.

J'estimois fort l'éloquence et j'étois amoureux de la poésie; mais jo pensois que l'une et l'autre étoient des dons de l'esprit plutôt que des fruits de l'étude. Ceux qui ont le raisonnement 1^ t'ius fort, et qui digèrent le mieux leurs pensées afin de les l'cudre claires et intelligibles, peuvent toujours le mieux persuader ce qu'ils proposent, encore qu'ils ne parlassent que bai

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breton et (|u'i!s n'eussent jamais appris de rhétorique; et cem qui uni les inventions les plus agréables, et qui les savent exprimer avec le plus d'ornement et de douceur, ne laisseroient pas dêtre les meilleurs poètes, encore que l'art poétique h ur fût inconnu.

Je me plaisoîs surtout aux nialliémaliques, à eause de la certitude et de l'évidence de leurs raisons; niais je ne reniarquois point encore leur vrai usage, et, pensant qu'elles ne servoient qu'aux arts mécaniques, je m'élonnois de ce que, leurs fondements étant si fermes et si solides, on n'avoit rien bâti de.^sus de plus relevé. Comme au contraire je comparois les écrits des anciens paï. IIS, qui traitent des mœurs, à des palais fort superbes et fort niagniliquos qui n'étoient bâtis que sur du sable et sur de la boue : ils élèvent fort haut les vertus, et les font paraître estimables par-dessus toutes les choses qui sont au monde; mais ils n'enseignent pas assez à les connaître, et souvent ce quMls appellent d'un si btiau nom n*est qu'une insensibilité, ou un orgueil, ou un désespoir, ou un parricide. '

Je révérois notre théologie, et prétendois autant qu'aucun autre à gagner le ciel ; mais ayant appris, comme chose très-assurée, que le chemin n'en est pas moins ouvert aux plus ignorants qu'aux plus doctes, et que les vérités révélées qui y conduisent sont au-dessus de notre intelligence, je n'eusse osé les soumettre à la foiblesse «le mes raisonnements, et je pensois que pour entreprendre de les examiner et y réussir il étoit besoin d'avoir quelque extraordinaire assistance du ciel et d'être plus qu'homme.

Je ne dirai rien de la philosophie, sinon que, voyant qu'elle a été cultivée par les plus excellents esprits qui aient vécu depuis plusieurs siècles, et que néanmoins il ne s'y trouve eîicore aucune chose dont on ne dispute, et par conséquent qui ne soit douteuse, je n'avois point assez de présomption pour espérer d'y rencontrer mieux que les autres; et que, considérant combien il peut y avoir de diverses opinions touchant une même «■tièrt, qui soient soutenues par des gens doctes, sans qu'il y

DlSCOUnS DE LA METHODE T

en puisse avoir jamais plus d'une seule qui soit vraie, je repuluis presque pour faux tout ce qui n'éloit que vraisemblable.

Puis pour les autres sciences, d'autant qu'elles empruntent ieurs principes de la philosophie, je jugeois qu'on ne pouvoit avoir rien baii qui fût solide sur des fondements si peu fermes ; et ni l'honneur ni le gain qu'elles promcttenl n'étoient suffisants pour me convier à les apprendre; car je ne me sentois point, grâce à Dieu, de condition qui m'obligeât à faire un métier de la science pour le soulagement ^e ma fortune; et, quoique je ne lisse pas profession de mépriser la gloire en cynique, je faisois néanmoins fort peu d'état de celle que je n'espérois point pouvoir acquérir qu'à faux titres. Et enfin, pour les mauvaises doctrines, je pensois déjà connaître assez ce qu'elles vuluient pour n'être plus sujet à être trompé ni par les promesses d'un alchimiste, ni par les prédictions d'un astrologue, ni par les impostures d'un magicien, ni par les artifices ou la vanlerie d'aucun de ceux qui font profession de savoir plus qu'ils ne savent.

C'est pourquoi, sitôt que l'âge me permit de sortir de la sujé-i tion de mes précepteurs, je quittai entièrement l'étude des let-^ 1res; et me résolvant de ne chercher plus d'autre science que celle qui se pourroit trouver en moi-même, ou bien dans le grand livre du monde, j'employai le reste de ma jeunesse à voyager, à voir des cours et des armées, à fréquenter des gens de diverses humeurs et conditions, à recueillir diverses expériences, à m'éprouver moi-même dans les rencontres que la fortune me proposoit, et partout à faire telle réflexion sur les choses qui se présentoient que j'en pusse tirer quelque profit. Car il me sembloit que je pourrois rencontrer beaucoup plus de vérité dans les raisonnements que chacun fait touchant les affaires qui lui importent, et dont l'événement le doit punir bientôt après s'il a mal jugé, que dans ceux que fait un homme de lettres dans son cabinet touchant des spéculations qui ne produisent aucun elîet, et qui ne lui sont d'autre conséquence sinon que peut-être il en tirera d'autant plus de vanité qu'elles seront

plus éloignées .iuseris commun, à cause qu'il aura dû employef d'aulanl plus d'esprit et d'artifice à lâcher de les rendre viaisemblables. la j'avois toujours un extrême désir d'apprendre à distinguer le vrai d'avec le faux, pour voir clair en mes actions et marcher avec assuiance en cette vie.

Il est vrai que pendant que je ne faisois que considérer le. mœurs des autres hommes, je n'y trouvois guère de quoi m'assurer, et que j'y remarquai qua.i autant de diversité que j'avoia ait auparavant enlie les opinions des philosophes. En sorte que le plus grand prolit que j'en retirois éloit que, voyant plusieurs choses qui, bien qu'elles nous semblent fort extravagantes et ridicules, ne laissent pas d'être communément reçues et approuvées par d'autres grands peuples, j'apprenois à ne rien croire trop fermement de ce qui ne m'avoit été persuadé que par rexeniple et par la coutume; et ainsi je me déhvrois peu à peu de beaucoup d'erreurs qui peuvent offusquer notre lumière naturelle et nous rendre moins capables d'entendre raison Mais après que j'eus employé quelques années à étudier ainsi dans le livre du mon.le et à tâcher d'acquérir quelque expérience je pris un jour résolution d'étudier aussi en moi-même, et d'employer toutes les forces de mon esprit à choisir les chemins que je devois suivre; ce qui me réussit beaucoup mieux, ce me semble que SI je me fusse jamais éloigné ni de mon pays ni de mes livres!

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