‹ Œuvres choisies de DescartesChapitre 15 sur 109 · DES SIX MÉDITATIONS SUIVANTES · texte numérisé non relu

DES SIX MÉDITATIONS SUIVANTES

Dans la première, je mets en avant les raisons ponr lesqnelles nous pouvons donter généralement de tontes choses, et particnlièrement des choses matérielles, an moins tant qne nous n*aurons point d'antres fondements dans les sciences que ceux que nons avons ens jusqu'à présent. Or, bien que l*ntiUtê d'nn dpnte si général ne paroisse pas d'abord, elle est toutefois en cela très-grande, qa'il nous délivre d e toutes sortes de pr^u«és^ et nous prépare un chemin toès-facile pour accoatumer jiqtee esprit à se détacher des sens; eTénfln en ce qu'il fait qu'il n*est pas possible que nous puissions jamais plas douter des choses que nous découvrirons par après être véritables.

Dans la seconde, l'esprit qui , usant de sa propre liberté, suppose que toutes les choses ne sont point, de TexisteDce desquelles il a le moindre doute, reconnoît qu'il est absolument imposgjble quç cependant il n'existe pas lui-même. Ce qui est aussi d'une très-grande utilité, d'autant que par ce moyen il fait aisément distinction des choses qui lui appartiennent, c'est-à-dire à la nature intellectneUe, et de celles qui appartiennent au corps. "^

Mais parce qu'il peut arriver que quelques-uns attendront de moi en ce lieu-là des raisons ponr prouver l'immortalité de l'âme , j'estime les devoir ici avertir qu'ayant tâché de ne rien écrire dâïiS tout ce traité dont je n'eusse des démonstrations très-exactes, je me suis vu obligé de suivre un ordre semblable à celui dont se servent les géomètres, qui est d'avancer premièrement toutes les choses desquelles dépend la proposition qne Ton cherche, avantque d'en rien conclure.

Or, la première, et principale chose qui est requise pour bien connoître l'immortalité de l'àme est d'en former une conception claire et nette, et entièrement distincte de toutes les conceptions que l'on peut avoir du corps; ce qui a été fait en ce lieu-là. Il est requis , outre cela, de savoir que toutes les choses que nous coucevons clairement et distinctement sont vraies de la façon dont nous les concevons; ce qui n'a pu être prouvé avant la quatrième Méditation. De plus

il faut avoir nue conception distincte de la nature corporelle, l^uelle se forme partie dans cette seconde, et partie dans la cinquième et sixième Méditation. Et enfin l'on doit conclure de tout cela que les choses que l'on conçoit clairement et distinctement être des substances diverses, ainsi que Ton conqoif l'esprit et le corps, sont en effet des substances réellement distinctes les unes des autres, et c'est ce que l'on conclut dans la sixième Méditation; ce qui se confirme encore, dans cette même Méditation, de ce que noas ne concevons aucun CQîgsjfue comme divi sible , au lieu que Tesprit ou l'âme de Thomme ne se peut concevoir que comme indivisible ; car, en effet, nous ne saurions concevoir la mbitiê~d*àacune âme, comme nous pouvons faire du plus petit de tous les corps; en sorte que ]*on reconnaît que leurs natures ne sont pas seulement diverses, mais même en quelque fa^on contraires. Or je n'ai pas traité plus avant de cette matière dans cet écrit , tant parce que cela suffit pour montrer assez clairement qae de la corruption du corps la mort de Tâme ne s'ensuit pas , et ainsi pour donner aux hommes l'espérance d'une seconde vie après la mort; comme aussi parce que les prémisses desquelles on peut conclure l'immortalité de l'àme dépendent de TexpUcation de toute la physique : premièrement, pour savoir que généralement toutes les substances, c'esVà-dire toutes les choses qui ne peuvent exister sans être créées de Dieu, sont de leur nature incorrupiîBIês', et qu'elles ne peuvent jamais cessird'ètre, si Dieu même, en leur déniant son concours, ne les réduit au néant; et ensuite pour remarquer que le corps pris ^général est une substance, c'est pourquoi aussi il ne périt point ; mais que le corps humain^ en tant qu'il diffère des antres corps, n'est composé que d'une certaine configuration de membres et d'autres semblables accidents là où l'âjne humaine n'est point ainsi composée d'aucuns accidents, mais est une pure substance. Car encore que tons ses accidents se changent, par exemple encore qu'elle conçoive de certaines choses, qu'elle en veuille d'autres « et qu'elle en sente d'autres, etc., rime pourtant ne devient point autre; au lien que le corps humain devient ane autre chose^^de "cèîa'seûT que la figure de quelques-unes de ses parties se trouve changée : d'où il s'ensuit que le corps humain peut bien facilement périr, mais que l'esprit ou l'âme de l'homme (ce que je ne distingue point) est immortelle de sa nature.

Dans la troisième Méditation, j'ai*, ce me semble, expliqué assez au long le principal argument dont je me sers pour prouver l'existence de Dieu. Mais néanmoins, parce que je n'ai point voulu me servir en ce lieu-là d'aucunes comparaisons tirées des choses corporelles, afin d'éloigner autant que je pourrois les esprits des lecteurs de l'usage et du commerce des sens , peut-être y est-il resté beaucoup d'obscurités (lesquelles, comme j'espère, seront entièrement éclaiicies dans les réponses que j'ai faites aux objections qui m'ont depuis été proposées) comme entre autres celle-ci : comment l'idée d[un Être souverainement parfait , laqueUe^ se trouve en nous , contient tant de réalité objective, c'est-à-dire participe par représentation à tant de degrés d'être et de perfection, qu'elle doit venir d'une cause, souverainement parfaite Ce que j'ai éclairci dans

ces réponses par la comparaison d^unema^lne^ortjngénieuse et artiflcielle, dont l'idée se fencontre dans Tesprit de qnelqne ouvrier; car, comme l'artifice objectif de cette idée doit avoir quelque cause, savoir est : on la science de cet OQvrier, ou celle de quelque autre de qai il ait reçu cette idée, de même il est impossible que Tidée de Dieu, q ui est e n nous, n'ait pas Dieu même pour sa cause.

Dans la quatrième, il est prouvé que toutes les choses que nous concevons fort clairement et fort distinctement sont toutes vraies; et ensemble est expliqué en quoi consiste la nature de Terreur ou fausseté, ce qui doit nécessairement être su, tant pour confirmer les vérités précédentes que pour mieux entendre celles qui suivent. Mais cependant il est à remarquer que je ne traite nullement en ce lieu-là du péché, c'est-à-dire de l'erreur qui se commet dans la poursuite du bien et du mal , mais seulement de celle qui arrive dans le jugement et le discernement du vrai et du faux; et que je n'entends point y parler des choses qui appartiennent à la foi ou à la conduite de la vie, mais seulement de celles qui regardent les vérités spéculatives, et qui peuvent être connues par Taidâ de la seule lumière naturelle.

Dans la cinquième Méditation, outre que la nature corporelle prise en général y est expliquée, Texistence de Dieu y est encore démontrée par une nouvellA raison, dans laquelle néanmoins peut-être s'y rencontrera-t-il aussi quelques difficultés, mais on verra la solution dans les réponses aux objections qui m*ont été faites; et, de plus, je fais voir de quelle façon il est véritable que la certitude même des démonstrations géométriques dépend de la connaissanice de Dieu.

Enfin, dans la sixième, je distingue Taction de Tentendement d'avec celle de

Timaginatiou; les marques de cette distinction y sont décrites; j'y montre que

Tâme de l'homme est réellement distincte du corps, et toutefois qu*elle lui est

si étroitement conjointe et unie qu'elle ne compose que comme une même chose

avec lui. Toutes les erreurs qui procèdent des sens y sont exposées, avec les

moyens de les éviter; et enfin j'y apporte toutes les raisons desquelles on peut

conclure l'existence des choses matérielles; non que je les juge fort utiles pour

\ prouver ce qu'elles prouvent, à savoir qu'il y a un monde, que les hommes ont

I des corps, et autres choses semblables, qui n'ont jamais été mises en doute par

' aucun homme de bon sens; mais qu'en les considérant de près l'on vient à

connoitre qu'elles ne sont p^.si fermes ni si évidentes que celles qui nous

. conduisent à la connaissonce de Dieu~ërde notre âme; en sorte que celles-ci

sont les plus certaines et les plus évidentes qui puissent tomber en la connois-

sance de l'esprit humain, et c'est tout ce que j'ai eu dessein de prouver dans ces

six Méditations; ce qui fait que j'omets ici beaucoup d'autres questions dont

j'ai' aussi parlé par occasion dans ce traité.

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