‹ Œuvres choisies de DescartesChapitre 3 sur 109 · VIII RENÉ DESCARTES · texte numérisé non relu

VIII RENÉ DESCARTES

rapide du mouvement entre les esprits, d'un bout du monde à l'autre.

« Tout était disposé pour une révolution. Déjà est né celui qui doit faire ce grand changement. Il ne reste à la nature que d'achever soii ouvrage et de mûrir Descartes pour le genre humain, comme elle a mûri le genre humain pour lui Je ne m'arrête point sur son éducation. Dès qu'il s'agit des âmes extraordinaires, il n'en faut point parler. Il y a une éducation pour l'homme vulgaire; il n'y en a point d'autre pour l'homme de génie que celle qu'il se donne à lui même ; elle consiste presque toujours à détruire la première. Descartes, par celle qu'il reçut, jugea son siècle. Déjà il voit au delà. Déjà il imagine et pressent un nouvel ordre. Tel, de Madrid ou de Gènes, Colomb pressentait l'Amérique.

«... J'ai tâché de suivre Descartes dans tous ses ouvrages; j'ai parcouru presque toutes les idées de cet homme extraordinaire; j'en ai développé quelques-unes; j'en ai indiqué d'autres. Il a été aisé de suivre la marche de sa philosophie et d'en saisir l'ensemble. On Ta vu commencer par tout abattre, afin de reconstruire; on Ta vu jeter des fondements profonds, s'assurer de l'évidence et des moyens de la reconnaître, descendre de son âme à tous les êtres créés ; attacher à cette cause tous les principes de ses connaissances ^ simplifier ces principes pour leur donner plus de fécondité et d'étude, car c'est la marche du génie, comme de la nature; appliquer ensuite ces principes à la théorie des planètes, aux mouvements des cieux , aux phénomènes de la terre , à la nature des éléments, aux prodiges des météores, aux effets et à la marche de la lumière, à l'organisation des corps bruts, à la vie active des êtres animés; terminant enfin cette grande course par l'homme, qui était l'objet et le but de ses travaux ; développant partout les lois mécaniques qu'il a devinées le premier, descendant toujours des causes aux effets, enchaînant tout par des conséquences nécessaires, joignant quelquefois l'expérience aux spéculations, mais alors même maîtrisant Texpérience par le génie; éclairant la phy-

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sique par la géométrie,, la géométrie par l'algèbre, l'algèbre par la logique, la médecine par l'anatomie, l'anatomie par les mécaniques; sublime même dans ses fautes, méthodique dans ses éga-^ rements, utile par ses erreurs, forçant l'admiration et le respect, lors même qu'il ne peut forcer à penser comme lui.

<K Si l'on cherche les grands hommes modernes avec qui on peut le comparer, on en trouvera trois : Bacon, Leibniz et Newton. Bacon parcourut toute la surface des connaissances humaines; il jugea les siècles passés et alla au-devant des siècles à venir ; mais il indiqua plus de grandes choses qu'il n'en exécuta; il construisit l'échafaud d'un édifice immense, et laissa à d'autres le soin de construire l'édifice. Leibniz fut tout ce qu'il voulut être; il porta dans la philosophie une grande hauteur d'intelligence; mais il ne traita la science de la nature que par lambeaux , et ses systèmes métaphysiques semblent plus faits pour étonner et accabler l'homme que pour l'éclairer. Newton a créé une optique nouvelle et démontré les rapports de la gravitation dans les cieux. Je ne prétends point ici diminuer la gloire de ce grand homme ; mais je remarque seulement tous les secours qu'il a eus pour ces grandes découvertes. Je vois que Galilée lui avait donné la théorie de la pesanteur; Kepler, les lois des astres dans leurs révolutions ; Haygh'^ns, la combinaison et les rapports des forces centrales et des forces centrifuges; Bacon, le grand principe de remonter des phénomènes vers les causes; Descartes, sa méthode pour le raisonnement, son analyse pour la géométrie, une foule innombrable de connaissances pour la physique, et, plus que cela peut-être, la destruction de tous les préjugés. La gloire de Newton a donc été de profiter de tous ces avantages, de rassembler toutes ces forces étrangères, d'y joindre les siennes propres, qui étaient immenses, et de les enchaîner toutes par les calculs d'une géométrie aussi sublime que profonde. Si maintenant je rapproche Descartes de ces trois hommes célèbres , j'oserai dire qu'il avait des vues aussi nouvelles et bien plus étendues que Bacon ; qu'il a eu l'éclat et l'immensité du génie de Leibniz, mais bien plus de consistance et de réalité dans sa grandeur ; qu'enfin il a mérité d'être

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mis à côté de Newton, parce qu'il a créé une partie de Newton , et qu'il n*a été créé que par lui-même ; parce que, si l'un a découvert plus de vérités, l'autre a ouvert la route de toutes les vérités ; géomètre aussi sublime , quoiqu'il n*ait point fait un aussi grand usage de la géométrie; plus original par son génie, quoique ce génie l'ait sojivent trompé ; {^ universel dans ses connaissances, comme dans ses talents , quoique moins sage et moins assuré dans sa marche; ayant peut-être en étendue ce. que Newton avait en profondeur; fait pour concevoir en grand , mais peu fait pour suivre les détails, tandis que Newton donnait aux plus petit? détails l'empreinte du génie ; moins admirable sans doute pour la connaissance des cieux, mais bien plus utile pour le genre'humain par sa grande influence sur les esprits et sur les siècles. »

11 est aisé de compter les hommes qui n'ont pensé d'après personne, et qui ont fait penser d'après eux le genre humain. Seuls et la tête levée, on les voit marcher sur les hauteurs ; tout le reste des philosophes suit comme un troupeau. N'est-ce pas la lâcheté d'esprit qu'il faut accuser d'avoir prolongé l'enfance du monde et des sciences? Adorateurs stupides de l'antiquité, les philosophes ont rampé durant vingt siècles sur les traces des premiers maîtres. La raison condamnée au silence faisait parler l'autorité : aussi rien ne s'éclaircissait dans l'univers; et l'esprit humain, après s'être traîné mille ans sur les vestiges d*Aristote, se trouvait encore aussi loin de la vérité.

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