DEUXIÈME PARTIE
Art. 77. Que ce ne sont ni les plus stnpides ni les plus habiles qui sont le plus portés à l'admiration.
Au reste, encore qu'il n'y ait que ceux qui sont hébétés et stupides qui ne sont point portés de leur nature à l'admiration, ce n'est pas à dire que ceux qui ont le pins d'esprit y soient toujours le plus enclins; mais ce sont principalement ceux qui, bien qu'ils aient un sens commun assez bon, n'ont pas toutefois grande opinion de leur suffisance.
Art. 78. Que son excès peut passer en habitude lorsque Ton manque de le cornger. .
Et bien que cette passion semble se diminuer par l'usage, à cause que plus on rencontre de choses rares qu'on admire, plus on s'accoutume à cesser de les admirer et à penser que toutes celles qui se peuvent présenter par après ^ont vulgaires, toutefois, lorsqu'elle est excesfîîve e1 qu'elle fait qu'on arrête seulement son attention sur la première image des objets qui se sont présentés, sans en acquérir d'autre connoissance, elle laisse après soi une habitude qui dispose l'àme à s'arrêter en même façon sur tous les autres objets qui se présentent, pourvu qu'ils lui paroissent tant soit peu nouveaux. Et c'est ce qui fait durer la maladie de ceux qui sont aveuglément curieux, c'est-à-dire qui recherchent les raretés seulement pour les admirer et non point pour les connoître : car ils deviennent peu à peu si admiratifs, que des choses de nulle importance ne sont pas moins capables de les arrêter que celles dont la recherche est plus utile.
Art. 79. Les définitions de l'amour et de la haine.
L'amour est une émotion de l'âme causée par le mouvement des esprits, qui l'incite à se joindre de volonté aux objets qui paraissent lui être convenables. Et la haine est une émotion causée par les esprits, qui incite l'âme à vouloir être séparée
des objets qui se préseiittut à ullû coiiiuie nuisibles. Je dis qae ces émotions sont causées par les esprits, aOn de distinguer Tamour et la haine, qui sont des passions et dépendent du corps, tant des jugements qui portent aussi Tàme à se joindre de volonté avec les choses qu'elle estime bonnes et à se séparer de celles qu'elle estime mauvaises, que des émotions que ces seuls jugements excitent en Tàme.
Art. 80. Ce que c*est qne se joindre on séparer de volonté.
Au reste, pa^ le mot de volonté, je n'entends pas ici parler du désir, qui est une passion à part et se rapporte à l'avenir; mais du consentement par lequel on se considère dès à présent comme joint avec ce qu'on aime, en sorte qu'on imagine un tout duquel on pense être seulement une partie, et que la chose aimée en est une autre. Comme, au contraire, en la haine on se considère seul comme un tout entièrement séparé de la chose pour laquelle on a de l'aversion.
Art. 81. De la distinction qa*on a cootome de faire entre ramonr de concupiscence et de bienveillance.
Or, on distingue communément deux sortes d'amour, l'une desquelles est nommée amour de bienveillance, c'est-à-dire qui incite à vouloir du bien à ce qu'on aime; l'autre est nommée amour de concupiscence, c'est-à-dire qui fait désirer la chose qu'on aime. Mais il me semble que cette distinction regarde seulement les efîets de l'amour, et non point son essence ; car sitôt qu'on s'est joint de volonté à quelque objet, de quelque nature qu'il soit, on a pour lui de la bienveillance, c'est-à-dire on joint aussi à lui de volonté les choses qu'on croit lui être convenables : ce qui est un des principaux efft^ts de l'amour. El si on juge que ce soit un bien de le posséder ou d'être associé avec lui d'autre façon que de volonté, on le désire : ce qui est aussi l'un des plus ordinaires effets de l'amour.