‹ Œuvres choisies de DescartesChapitre 66 sur 109 · DEUXIÈME PARTIE · texte numérisé non relu

DEUXIÈME PARTIE

deux sortes de sang vers le cœur, Tun fort épais et grossier> qui cause la tristesse ; l'autre fort fluide et subtil, qui cause la joie. Et souvent, après avoir beaucoup ri, on se sent naturellement enclin à la tristesse, pour ce que, la plus fluide partie du sang de la rate étant épuisée, l'autre, plus grossière, la suit vers le cœur.

ART. 127. Quelle est sa cause en Tindignation.

Pour le ris qui accompagne quelquefois l'indignation, il est ordinairement artificiel et feint; mais lorsqu'il est naturel, il semble venir de la joie qu'on a de ce qu'on voit ne pouvoir être offensé par le mal dont on est indigné, et, avec cela, de ce qu'on se trouve surpris par la nouveauté ou par la rencontre inopinée de ce mal ; de façon que la joie, la haine et l'admiration y contribuent. Toutefois je veux croire qu'il peut aussi être produit, sans aucune joie, par le seul mouvement de l'aversion, qui envoie du sang de la rate vers le cœur, où il est raréfié et poussé de là dans le poumon, lequel il enfle facilement lorsqu'il le rencontre presque vide; et généralement tout ce qui peut enfler subitement le poumon en cette façon cause l'action extérieure du ris, excepté lorsque la tristesse la change en celle des gémissements et des cris qui accompagnent les larmes. A propos de quoi Vives ^ écrit de soi-même que, lorsqu'il avoit été longtemps sans manger, les premiers morceaux qu'il mettoit en sa bouche l'obligeoient à rire; ce qui pouvoit venir de ce que son poumon, vide de sang par faute de nourriture, étoit promptement enflé par le premier suc qui passoit de son estomac vers le cœur, et que la seule imagination de manger y pouvoit conduire, avant même que celui des viandes qu'il mangeoit y fût parvenu.

* Vives est un des auteurs de la réaction contre Aristote et la scolastique; il eut pour amis Erasme et Badé. Parmi ses ouvrages on distingue un commentaire sur la Cité de Dieu, de saint Augustin. Né à Valence, en 1492, il mourut i Brages en 1540.

Art. 128. Le l'originu des larmes.

Ck)[nme le ris n'est jamais causé par les plus grandes joies^ ainsi les larmes ne viennent point d*une extrême tristesse^ mais seulement de celle qui est médiocre et accompagnée ou suivie de quelque sentiment d'amour^ ou aussi de joie. Ei, pour bien entendre leur origine, il faut remarquer que, bien qu'il sorte continuellement quantité de vapeurs de toutes les parties de notre corps, il n'y en a toutefois aucune dont il en sorte tant que des yeux, à cause de la grandeur des nerfs optiques et de la multititude de petites artères par où elles y viennent; et que, comme la sueur n*est composée que des vapeurs qui, sortant des autres parties, se convertissent en eau sur leur superficie, ainsi les larmes se font des vapeurs qui sortent des yeux.

Art. 129. De la façon qae les vapeurs se changent en eau.

Or, comme j*ai écrit dans les Météores, en expliquant en quelle façon les vapeurs de l'air se convertissent en pluie, que cela vient de ce qu'elles sont moins agitées ou plus abondantes qu'à l'ordinaire , ainsi je crois que lorsque celles qui sortent du corps sont beaucoup moins agitées que de coutume, encore qu'elles ne soient pas si abondantes, elles ne laissent pas [de se convertir en eau, ce qui cause les sueurs froides qui viennent quelquefois de foiblesse quand on est malade ; et je crois que lorsqu'elles sont beaucoup plus abondantes, pourvu qu'elles ne soient pas avec cela plus agitées, elles se convertissent aussi en eau, ce qui est cause de la sueur qui vient quand on fait quelque exercice. Mais alors les yeux ne suent point, pour ce que, pendant les exercices du corps, la plupart des esprits allant dans les muscles qui servent à le mouvoir, il en va moins par le nerf optique vers les yeux. Et ce n'est qu'une même matière qui compose le sang pendant qu'elle est dans les veines ou dans les artères, et les esprits lorsqu'elle est dans le cerveau» dans les nerfs ou dans les muscles, et les vapeurs lorsqu'elle en sort en

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