‹ Œuvres choisies de DescartesChapitre 69 sur 109 · DEUXIÈME PARTIE · texte numérisé non relu

DEUXIÈME PARTIE

conserver le corps ou à le rendre en quelque façon plus parfait; et en ce sens la tristesse et la joie sont les deux premières qui sont employées. Car Tàme n'est immédiatement avertie des choses qui nuisent au corps que par le sentiment qu'elle a de la douleur^ lequel .produit en elle premièrement la passion de la tristesse^ puis ensuite la haine de ce qui cause cette douleur^ et eu troisième lieu le désir de s'en délivrer; comme aussi Tâme n'est immédiatement avertie des choses utiles au corps que par quelque sorte de chatouillement qui excite en elle de la joie^ fait ensuite naître Tamour de ce qu'on croit en être la cause, et enûn le désir d'acquérir ce qui peut faire qu'on continue en cette joie ou bien qu'on jouisse encore après d'une semblable. Ce qui fait voir qu'elles sont toutes cinq très-utiles au regard du corps, et même que la tristesse est en quelque façon première et plus nécessaire que la joie, et la haine que l'amour, à cause qu'il importe davantage de repousser les choses qui nuisent et \ peuvent détruire que d'acquérir celles qui ajoutent quelque L perfection sans laquelle on peut subsister.

Art. 138. De lears défauts, et des moyens de les corriger.

Mais, encore que cet usage des passions soit le plus naturel

Ign'ellcs puissent avoir, et que tous les animaux sans raison ne

onduisent leur vie que par des mouvements corporels sembla-

FHes à ceux qui ont coutume en nous de les suivre, et auxquels

belles incitent notre âme à consentir, il n'est pas néanmoins

|.' toujours bon, d*autant qu'il y a plusieurs choses nuisibles au

corps qui ne causent au commencement aucune tristesse ou

même qui donnent de la joie, et d'autres qui lui sont utiles,

bien que d'abord elles soient incommodes. Et outre cela, elles

font pardtre presque toujours, tant les biens que les maux

qu'elles représentent, beaucoup plus grands et plus importants

qu'ils ne sont, en sorte qu'elles . nous incitent à rechercher les

uns et fuir les autres avec plus d'ardeur et plus de soin qu'il

n'est convenable, comme nous voyons aussi que les bêtes sont

l>oi LKS L'ASSIONS DE L'AME

souvent trompées par des appâts, et que pour éviter de petits maux elles se précipitent en de plus grands; c'est pourquoi nous devons nous servir de l'expérience et de la raison poar distinguer le bien d'avec le mal et connoître leur juste yaieor^ atin de ne prendre pas Tun pour Tautre, et d€^ ne nous porter à rien avec excès.

Art. 139. De Tusage des meniez» patisions, en taut qu'elles ippartiennent à Vhiti * et preuiièrement de Tamour.

Ce qui suffiroitsi nous n'avions en nous que le corps ou qu*il fût notre meilleure partie ; mais, d'autant qu'il n'est que la moindre, nous devons principalement considérer les passions en tant qu'elles appartiennent ù l'àme^ au regard de laquelle iV mour et la haine viennent de la connoissance et précèdent la joie et la tristesse, excepté lorsque ces deux dernières tiennent le lieu de la connoissance, dont elles sont des espèces. Et lorsque cette connoissance est vraie, c'est-à-dire que les choses qu'elle nous porte à aimer sont véritablement bonnes^ et cdles qu'elle nous porte à huïr sont véritablement mauvaises^ l'amoor est incomparablement meilleur que la haine; elle ne saoroit être trop grande, et elle ne manque jamais de produire la joiOé Je dis que cette amour est extrêmement bonne, pour ce que, joignant à nous de vrais biens, elle nous perfectionne d*autatiL Je dis aussi qu'elle ne sauroit être trop grande, car tout ce que la plus excessive peut faire, c'est de nous joindre si parfaitement 1 à ces biens, que l'amour que nous avons particulièrement pour ! nous-mêmes n'y mette aucune dislinction, ce que je crois ne pouvoir jamais être mauvais : et elle est nécessairement suivie de la joie, à cause qu'elle nous représente ce que nous aimons comnie un bien qui nous appartient.

Akt. 140. De la haine.

La haine, au contraire, ne sauroit être si petite qu'elle ne nuise; et elle n'est jamais sans tristesse. Je dis qu'elle ûe sau-

Page 1