‹ Œuvres choisies de DescartesChapitre 71 sur 109 · DEUXIÈME PARTIE · texte numérisé non relu

DEUXIÈME PARTIE

ordinairement plus nuisible que la tristesse^ pour ce que celle-ci, donnant de la retenue et de la crainte, dispose en quelque façon à la prudence, au lieu que Tautre rend inconsidérés et téméraires ceux qui s'abandonnent à elle.

Art. 144. Des désirs dont révéuement ne dépend que de nous.

Mais, pour que ces passions ne nous peuvent porter à aucune action que par l'entremise du désir qu'elles excitent, c'est particulièrement ce désir que nous devons avoir soin de régler ; et c'est en cela que consiste la principale utilité de la morale : or, comme j*ai tantôt dit qu'il est toujours bon lorsqu'il suit une vrfiie connoissance, ainsi il ne peut manquer d'être mauvais lorsqu'il est fondé sur quelque erreur. Et il me semble que Terreur qu'on commet le plus ordinairement touchant les désirs est qu'on ne distingue pas assez les choses qui dépendent entiè- • rement de nous de celles qui n'en dépendent point : car, pour celles qui ne dépendent que de nous, c'est-à-dire de notre libre arbitre, il sufût de savoir qu'elles sont bonnes pour ne les pouvoir désirer avec trop d'ardeur, à cause que c'est suivre la vertu que de faire les choses bonnes qui dépendent de nous, et il est certain qu'on ne sauroit avoir un désir trop ardent pour la vertu , outre que ce que nous désirons en cette façon ne pouvant manquer de nous réussir, puisque c'est de nous seul qu'il dépend, nous en recevrons toujours toute la satisfaction que nous en avons attendue. Mais la faute qu'on a coutume de commettre en ceci n'est jamais qu'on désire trop, c'est seulement qu'on désire trop peu; et le souverain remède contre cela est de se délivrer l'esprit autant qu'il se peut de toutes sortes d'autres désirs moins utiles^ puis de tâcher de connoltre bien clairement et de considérer avec attention la bonté de ce qui est à désirer.

Art. 145. De ceiu qui ne dépendent que des autres choses, et ce que c'est que la fortune.

Pour les choses qui ne dépendent aucunement de nous, tant

bonnes qu'elles puissent être^ on ne les doit jamais désirer avec passion, non-seulement à cause qu'elles peuvent n*amver pas, et par ce moyen nous affliger d'autant plus que nous les aurons plus souhaitées^ mais principalement à cause qu'en occupant notre pensée elles nous détournent de porter notre affection* à d'autres choses dont l'acquisition dépend de nous. Et il y a deux remèdes généraux contre ces vains désirs : le premier est la générosité^ de laquelle je parlerai ci-après ; le second est que nous devons souvent faire réflexion sur la providence divine, et nous représenter qu'il est impossible qu'aucune chose arrive d'autre façon qu'elle a été déterminée de toute éternité par celte providence ; en sorte qu'elle est comme une fatalité ou une nécessité immuable qu'il faut opposer à la fortune, pour la détruire comme une chimère qui ne vient que de Terreur de notre entendement. Car nous ne pouvons désirer que ce que nous estimons en quelque façon être possible, et nous ne pouvons estimer possibles les choses qui ne dépendent point de nous qu'en tant que nous pensons qu'elles dépendent de la fortune, c'est-à-dire que nous jugeons qu'elles peuvent arriver, et qu'il en est arrivé autrefois de semblables. Or cette opinion n'est fondée que sur ce que nous ne connoissons pas toutes les choses qui contribuent à chaque effet; car, lorsqu'une chose que nous avons estimée dépendre de la fortune n'arrive pas, cela témoigne que quelqu'une des causes qui étoient nécessaires pour la produire a manqué, et par conséquent qu'elle étoit absolument impossible, et qu'il n'en est jamais arrivé de semblable, c'est-à-dire à la production de laquelle une pareille cause ait aussi manqué : en sorte que si nous n'eussions point ignoré cela auparavant, nous ne Teussions jamais estimée possible, ni par conséquent ne l'eussions désirée.

Art. 146. De ceux qni dépendent de noas et d'autnii.

Il faut donc entièrement rejeter Topinion vulgaire qu'il y » hors de nous une fortune qui fait que les choses arrivent ou

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