PORTRAIT DE MADAME GREUZE
Ce peintre est certainement amoureux de sa femme ; et il n'a pas tort. Je l'ai bien aimée, moi, quand j'étais jeune, et qu'elle s'appelait M"® Babuti. Elle occupait une petite boutique de libraire sur le quai des Augustins;
* Appartenait à M. de La Li\c de * Appartenait à M. le baron de Bé- JuUy, introducteur des ambassadeurs. senvai, inspecteur général des Suisses.
poupine, blanche et droite comme le lis, vermeille comme la rose. J'entrais avec cet air vif, ardent et fou que j'avais ; et je lui disais : « Mademoiselle, les Contes de La Fontaine, un Pétrone, s'il vous plaît. — Monsieur, les voilà ; ne vous faut-il point d'autres livres? — Pardonnez-moi, mademoiselle; mais... — Dites toujours. — La Religieuse en chemise. — Fi donc 1 monsieur; est-ce qu'on a, est-ce qu'on lit ces vilenies-là ? — Ah ! ah I ce sont des vilenies, mademoiselle; moi, je n'en savais rien... »
Et puis un autre jour, quand je repassais, elle souriait, et moi aussi.
Il y avait, au Salon dernier, un Portrait de M"^ Greuze enceinte; l'intérêt de son état arrêtait ; la belle couleur et la vérité des détails vous faisaient ensuite tomber les bras. Celui-ci n'est pas aussi beau : cependant l'ensemble en est gracieux ; il est bien posé ; l'attitude en est de volupté ; ses deux mains montrent des finesses de ton qui enchantent. La gauche seulement n'est pas efisemble^; elle a même un doigt cassé ; cela fait peine. Le chien que la belle main caresse est un épagneul à longs poils noirs, le museau et les pattes tachetés de feu ; il a les yeux pleins de vie. Si vous le regardez quelque temps, vous l'entendrez aboyer. La blonde qui coiffe la tête est à faire demander l'ouvrier ; j'en dis autant du reste du vêtement. La tête a donné bien de la peine au peintre et au modèle ; on le voit ; et c'est déjà un grand défaut. Les passages du front sont trop jaunes : on sait bien qu'il reste aux femmes qui ont eu des enfants de ces taches-là; mais si l'on pousse l'imitation de la nature jusqu'à vouloir les rendre, il faut les affaiblir; c'est là le cas d'embellir un peu, puisqu'on le peut sans que la ressemblance en souffre. Mais comme ces accidents du visage donnent lieu à l'artiste, par leurs difficultés, de déployer son talent, il est rare qu'il s'y refuse. Ces passages ont encore un œil rougeâtre, qui est vrai, mais déplaisant. Ses lèvres sont plates. Cet air pincé de la bouche lui donne un petit air sucré. Cela est tout à fait maniéré. Si ce maniéré est dans la personne, tant pis pour la personne, le peintre et
le tableau. Cette femme agace-t-elle malignement son I épagneul contre quelqu'un? Tair malin et sucré sera moins faux, mais sera toujours choquant. Au reste, le tour de la bouche, les yeux, tous les autres détails sont à ravir ; des finesses de couleur sans fin ; le cou soutient la tête à merveille. 11 est beau de dessin et de couleur, et va, comme il doit, s'attacher aux épaules ; mais pour cette gorge, je ne saurais la regarder; et si, même à cinquante ans, je ne hais pas les gorges. Le peintre a penché sa figure en devant, et par cette attitude il semble dire au spectateur : « Voyez la gorge de ma femme. » Je la vois, monsieur Greuze. Eh bien, votre femme a la gorge molle et jaune. Si elle resseipble, tant pis encore pour vous, pour elle et pour le tableau.
Un jour M. de la Martelière descendait de son appartement ; il rencontra sur Fescalier un grand garçon qui montait à Tappartement de madame. M™* de la Martelière avait la plus belle tête du monde, et M. de la Martelière, regardant monter le jeune galant chez sa femme, disait entre ses dents : « Oui, oui ; mais je l'attends à la cuisse. » M™* Greuze a la tête aussi fort belle; et rien n'empêchera M. Greuze de dire aussi quelque jour entrç ses dents : « Oui, oui ; mais je l'attends à la gorge. » Cela n'arrivera pas, car sa femme est sage ^ La couleur jaune et la mollesse de cette gorge sont de madame ; mais le défaut de transparence et le mat sont de monsieur.