MES PENSEES BIZARRES SUR LE DESSIN
La nature ne fait rien d'incorrect*. Toute forme, belle ou laidô, a sa cause ; et, de tous les êtres qui existent, il n'y en a pas un qui ne soit comme il doit être.
Voyez cette femme qui a perdu les yeux dans sa jeunesse. L'accroissement successif de l'orbe n'a plus distendu ses paupières; elles sont rentrées dans la cavité que l'absence de l'organe a creusée ; elles se sont rapetissées. Celles d'en haut ont entraîné les sourcils ; celles
* VEssai sur la peinture^ duquel roulent, pour laplupart, sur des exprèsnous détachons les intéressants frag- sions dont Goethe conteste l'exactitude ments qui vont suivre, fut traduit en ou qu'il essaye d'expliquer aux A.Ueallemand presque au moment de son mands. Il y joint les motifs de ses disapparition, en 1797, par Karl-Friedrich sidences avec Diderot sur certains points , Cramer, qui se qualifiait sur le titre notamment sur la couleur, à propos de d'imprimeur et de libraire allemand à laauelle il avait des idées particulières. Paris. Cette traduction fut éditée chez * Ici, Gœtbe fait remarquer avec jus- Hartknocb , à Riga. Goethe reprit ce tesse, à notre avis, que ce n'est pas intravail en l'accompagnant de notes et eorrectt mais inconséquent qu il eût d'éclaircissements. Ces éclaircissements fallu dire.
d'en bas ont fait rfemonter légèrement les joues, la lèvre supérieure s'est ressentie de ce mouvement , et s'est relevée; l'altération a aflPecté toutes les parties du visage, selon qu'elles étaient plus éloignées ou plus voisines du lieu principal de l'accident. Mais croyez-vous que la difformité se soit renfermée dans l'ovale? Croyez-vous que le cou en ait été tout à fait garanti? et les épaules et la gorge? Oui bien, pour vos yeux et les miens. Mais appelez la nature; présentez-lui ce cou, ces épaules, cette gorge, et la nature dira : « Gela c'est le cou, ce sont les épaules, c'est la gorge d'une femme qui a perdu les yeux dans sa jeunesse. »
Tournez vos regards sur cet homme , dont le dos et la poitrine ont pris une forme convexe. Tandis que les cartilages antérieurs du cou s'allongeaient, les vertèbres postérieures s'en affaissaient; la tête s'est renversée, les mains se sont redressées à l'articulation du poignet, les coudes se sont portés en arrière , tous les membres ont cherché le centre de gravité commun , qui convenait le mieux à ce système hétéroclite ; le visage en a pris un air de contrainte et de peine. Couvrez cette figure ; n'en montrez que les pieds à la nature ; et la nature dira, sans hésiter : « Ces pieds sont ceux d'un bossu. »
Si les causes et les effets nous étaient évidents , nous n'aurions rien de mieux à faire que de représenter les êtres tels qu'ils sont. Plus l'imitation serait parfaite et analogue aux causes, plus nous en serions satisfaits.
Malgré l'ignorance des effets et des causes, et les règles de convention qui en ont été les suites, j'ai peine à douter qu'un artiste qui oserait négliger ces règles , pour s'assujettir à une imitation rigoureuse de la nature, ne fût souvent justifié de ses pieds trop gros, de ses jambes courtes, de ses genoux gonflés, de ses têtes lourdes et pesantes, par ce tact fin que nous tenons de l'observation continue des phénomènes , et qui nous ferait sentir une liaison secrète , un enchaînement nécessaire entre ces difformités.
Un nez tors, en nature, n'offense point, parce que tout
se tient ; on est conduit à cette diffonnité par de petites altérations adjacentes qui Tamènent et la sauvent. Tordez le nez à l'Ântinoûs, en laissant le reste tel qu'il est, ce nez sera mal. Pourquoi ? c'est que F Antinous n'aura pas le nez tors, mais cassé.
Nous disons d'un homme qui passe dans la rue, qu'il est mal fait. Oui, selon nos pauvres règles; mais, selon la nature, c'est autre chose. Nous disons d'une statue, qu'elle est dans les proportions les plus belles. Oui, d'après nos pauvres règles; mais, selon la nature?
Qu'il me soit permis de transporter le voile de mon bossu sur la Vénus de Médicis, et de ne laisser apercevoir que l'extrémité de son pied. Si, sur l'extrémité de ce pied, la natiu*e, évoquée derechef,* se chargeait d'achever la figure, vous seriez peut-être surpris de ne voir naître sous ses crayons que quelque monstre hideux et contrefait. Mais si une chose me surprenait, moi, c'est qu'il en arrivât autrement.
Une figure humaine est un système trop composé, pour que les suites d'une inconséquence insensible dans son principe ne jettent pas la production de l'art la plus parfaite à mille lieues de l'œuvre de Nature.
Si j'étais initié dans les mystères de l'art, je saurais peut-être jusqu'où l'artiste doit s'assujettir aux proportions reçues, et je vous le dirais. Mais ce que je sais, c'est qu'elles ne tiennent point contre le despotisme de la nature, et que l'âge et la condition en entraînent le sacrifice en cent manières diverses. Je n'ai jamais entendu accuser une figure d'être mal dessinée, lorsqu'elle montrait bien, dans son organisation extérieure, l'âge et l'habitude ou la facilité de remplir ses fonctions journalières. Ce sont ces fonctions qui déterminent et la grandeur entière de la figure, et la vraie proportion de chaque membre, et leur ensemble : c'est de là que je vois sortir, et l'enfant, et l'homme adulte, et le vieillard, et l'homme sauvage, et l'homme policé, et le magistrat, et le militaire, et le portefaix. S'il y avait une figure difficile à trouver, ce serait celle d'un homme de vingt-cinq ans, qui serait
né subitement du limon de la terre, et qui n'aurait encore rien fait; mais cet homme est une chimère.
L'enfance est presque une caricature; j'en dis autant de la vieillesse. L'enfant est une masse informe et fluide, qui cherche à se développer ; le vieillard, une autre masse informe et sèche, qui rentre en elle-même, et tend à se réduire à rien. Ce n'est que dans l'intervalle de ces deux âges, depuis le commencement de la parfaite adolescence jusqu'au sortir de la virilité, que l'artiste s'assujettit à la pureté, à la précision rigoureuse du trait, et que lepoco piU ou poco menoy le trait en dedans ou en dehors fait défaut ou beauté.
Vous me direz : Quels que soient l'âge et les fonctions, en altérant les formes, elles n'anéantissent pas les organes. D'accord... Il faut donc les connaître... j'en conviens. Voilà le motif qu'on a d'étudier l'écorché.
L'étude de l'écorché a sans doute ses avantages ; mais n'est-il pas à craindre que cet écorché ne reste perpétuellement dans l'imagination ; que l'artiste n'en devienne entêté de la vanité de se montrer savant ; que son œil corrompu ne puisse plus s'arrêter à la superficie ; qu'en dépit de la peau et des graisses, il n'entrevoie toujours le muscle, son origine, son attache et son insertion ; qu'il ne prononce tout trop fortement ; qu'il ne soit dur et sec ; et que je ne retrouve ce maudit écorché, même dans ses figures de femmes? Puisque je n'ai que l'extérieur à montrer, j'aimerais bien autant qu'on m'accoutumât à le bien voir, et qu'on me dispensât d'une connaissance perfide, qu'il faut que j'oublie.
On n'étudie l'écorché, dit-on, que pour apprendre à regarder la nature ; mais il est d'expérience qu'après cette étude, on a beaucoup de peine à ne pas la voir autrement qu'elle est.
Personne que vous, mon ami, ne lira ces papiers; ainsi je puis écrire tout ce qu'il me plaît. Et ces sept ans passés à l'Académie à dessiner d'après le modèle, les croyezvous bien employés ; et voulez-vous savoir ce que j'en pense ? C'est que c'est là, et pendant ces sept pénibles et