‹ Œuvres choisies de Diderot;Chapitre 26 sur 153 · SCÈNE VI · texte numérisé non relu

SCÈNE VI

SAINT-ALBIN, en entrant et avec vivacité. — Mon père ! {Le Père de famille se promène et garde le silence. Saint-Albin, suivant son père, et d^un ton suppliant.) Mon père !

LE PÈRE DE FAMILLE, S* arrêtant, et d'un ton sérieux. — Mon fils, si vous n'êtes pas rentré en vous-même, si la raison n'a pas recouvré ses droits sur vous, ne venez pas aggraver vos torts et mon chagrin.

SAINT-ALBIN. — Vous m'en voyez pénétré. J'approche de vous en tremblant... je serai tranquille et raison-

nable... Oui, je le serai... je me le suis promis. {Le Père de famille continue de se promener, Saint-Albin, s'approchant avec timidité, lui dit d'une voix basse et tremblante.) Vous l'avez vue ?

LE PÈRE DE FAMILLE. — Oui, je Ta! vue; elle est belle, et je la crois sage. Mais, qu'en prétendez-vous faire? Un amusement? je ne le souffrirais pas. Votre femme? elle ne vous convient pas.

SAINT-ALBIN, cn sc Contenant. — Elle est belle, elle est sage, et elle ne me convient pas! Quelle est donc la femme qui me convient?

LE PÊRB DE FAMILLE. — Celle qui, par son éducation, sa naissance, son état et sa fortune, peut assurer votre bonheur et satisfaire à mes espérances.

SAINT-ALBIN. — AinsHc mariage sera pour moi un lien d'intérêt et d'ambition I Mon père vous n'avez qu'un fils ; ne le sacrifiez pas à des vues qui remplissent le monde d'époux malheureux. Il me faut une compagne honnête et sensible, qui m'apprenne à supporter les peines de la vie, et non une femme riche et titrée qui les accroisse. Ah ! souhaitez-moi la mort, et que le ciel me l'accorde, plutôt qu'une femme comme j'en vois ^

LE PÈRE DE FAMILLE. — Je uo VOUS en pToposc aucunc ; mais je ne permettrai jamais que vous soyez à celle à laquelle vous vous êtes follement attaché. Je pourrais user de mon autorité, et vous dire : Saint-Albin, cela me déplaît, cela ne sera pas, n'y pensez plus. Mais je ne vous ai jamais rien demandé sans vous en montrer la raison; j'ai voulu que vous m'approuvassiez en m'obéissant ; et je vais avoir la môme condescendance. Modérezvous, et écoutez-moi.

Mon fils, il y aura bientôt vingt ans que je vous arrosai des premières larmes qwe vous m'ayez fait répandre. Mon cœur s'épanouit en voyant en vous un ami que la nature me donnait. Je vous reçus entre mes bras du sein de votre mère; et vous élevant vers le ciel, et mêlant ma

* Yiiuinn : comme il y en a tant.

LE PÈRE DE FÂMnXE. 141

voix à vos cris, je dis à Dieu : <c 0 Dieul qui m'avez accordé cet enfant, si je manque aux soins que vous m*imposez en ce jour, ou s'il ne doit pas y répondre, ne regardez point à la joie de sa mère, reprenez-le. »

Voilà le vœu que je fis sur vous et sur moi. Il m'a toujours été présent, et je ne vous ai point abandonné aux soins du mercenaire; je vous ai appris moi-même à parler, à penser, à sentir. A mesure que vous avanciez en âge, j'ai étudié vos penchants, j'ai formé sur eux le plan de votre éducation, et je Tai suivi sans relâche. Combien je me suis donné de peines pour vous en épargner ! J'ai réglé votre sort à venir sur vos talents et sur vos goûts. Je n'ai rien négligé pour que vous parussiez avec distinction; et lorsque je touche au moment dé recueillir le fruit de ma sollicitude, lorsque je me félicite d'avoir un fils qui répond à sa naissance qui le destine aux meilleurs partis, et à ses qualités personnelles qui l'appellent aux grands emplois, une passion insensée, la fantaisie d'un instant aura tout détruit ; et je verrai ses plus belles années perdues, son état manqué et mon attente trompée; et j'y consentirai? Vous l'étes-vous promis?

SAINT- ALBIN. — Quc je suis malhcurcux I

LE PÉRB DE FAMILLE. — VoUS aVCZ UU OUClc qui VOUS

aime, et qui vous destine une fortune considérable ; un père qui vous a consacré sa vie, et qui cherche à vous marquer en tout sa tendresse; un nom, des parents, des amis, les prétentions les plus flatteuses et les mieux fondées; et vous êtes malheureux ? Que vous faut-il encore?

SAINT-ALBIN. — Sophic, Ic CŒUT de Sophic, et l'aveu ^ de mon père,

LE PÈRE DE FAMILLE. — Qu'oscz-vous me proposcr ? De partager votre folie, et le blâme général qu'elle encourrait ? Quel exemple à donner aux pères et aux enfants ! Moi, j'autoriserais, parune faiblesse honteuse, le désordre de la société, la confusion du sang et des rangs, la dégradation des familles ?

SAINT-ALBIN. — Quc je suis malheurcux! Si je n'ai pas

celle que j'aime, un jour il faudra que je sois à celle que je n'aime pas ; car je n'aimerai jamais que Sophie. Sans cesse j'en comparerai une autre avec elle; cette autre sera malheureuse ; je le serai aussi ; vous le verrez et vous en périrez de regret.

LE PÉRB DE FAMILLE. — J'aurai fait mon devoir; et malheur à vous, si vous manquez au vôtre.

SAINT-ALBIN. — Mou père, ne m'ôtez pas Sophie.

LE PÉRE DE FAMILLE. — Cessez dc me la demander.

SAINT-ALBIN. — Cent fois vous m'avez dit qu'une femme honnête était la faveur la plus grande que le ciel pût accorder. Je l'ai trouvée ; et c'est vous qui voulez m'en priver I Mon père, ne me l'ôtez pas. A présent qu'elle sait qui je suis, que ne doit-elle pas attendre de moi ? Saint-Albin sera-t-il moins généreux que Sergi ? Ne me l'ôtez pas : c'est elle qui a rappelé la vertu dans mon cœur; elle seule peut l'y conserver.

LE PÈRE DE FAMILLE. — G'est-à-dire que, son exemple fera ce que le mien n'a pu faire.

SAINT-ALBIN. — Vous êtcs mou pèrc, et vous commandez : elle sera ma femme, et c'est un autre empire.

LE PÈRE DE FAMILLE. — QucUe différence d'un amant à un époux I d'une femme à une maîtresse I Homme sans expérience, tu ne sais pas cela.

SAINT-ALBIN. — J'cspèrc l'iguorer toujours.

LE PÈRE DE FAMILLE. — Y a-t-il uu amant qui voie sa maîtresse avec d'autres yeux, et qui parle autrement ?

SAINT- ALBIN. — Vous avcz VU Sophie I... Si je la quitte pour un rang, des dignités, des espérances, des préjugés, je ne mériterai pas de la connaître. Mon père, mépriseriez-vous assez votre fils pour le croire ?

LE PÉRE DE FAMILLE. — Elle ue s'cst poiut avilie en cédant à votre passion : imitez-la.

SAINT-ALBIN. — Je m'avilirais en devenant son époux?

LE PÉREDE FAMILLE. — luterrogcz Ic moude.

SAINT-ALBIN. — Daus Ics choscs indifférentes, je prendrai le monde comme il est; mais quand il s'agira du

bonheur ou du malheur de ma vie, du choix d'une compagne...

LE PÈRE DE FAMILLE. — Yous ne changerez pas ses idées. Conformez-vous-y donc.

SAINT-ALBIN. — Ils aurout tout reuversé, tout gâté, subordonné la nature à leurs misérables conventions, et j'y souscrirai?

LE PÈRE DE FAMILLE. — Ou VOUS OU scrcz méprisé.

SAINT- ALBIN. — Jc Ics fuirai.

LE PÈRE DE FAMILLE. — Lc mépris VOUS suivra, et cette femme que vous aurez entraînée ne sera pas moins à plaindre que vous ^ .. Vous l'aimez ?

SAINT- ALBIN. — Si jc l'aime !

LE PÈRE DE FAMILLE. — Ecoutcz, ct trcmblcz sur le sort que vous lui préparez. Un jour viendra que vous sentirez toute la valeur des sacrifices que vous lui aurez faits. Vous vous trouverez seul avec elle, sans état, sans fortune, sans considération ; l'ennui et le chagrin vous saisiront. Vous la haïrez, vous l'accablerez de reproches ; sa patience et sa douceur achèveront de vous aigrir ; vous la haïrez davantage ; vous haïrez les enfants qu'elle vous aura donnés, et vous la ferez mourir de douleur.

SAINT-ALBIN. — Moi I

LE PÈRE DE FAMILLE. — VoUS.

SAINT- ALBIN. — Jamais, jamais.

LE PÈRE DE FAMILLE. — La passiou voit tout étcmcl ; mais la nature humaine veut que tout finisse.

SAINT-ALBIN. — Je ccsscrais d'aimer Sophie 1 Si j'en étais capable, j'ignorerais, je crois, si je vous aime.

LE PÈRE DE FAMILLE. — Voulcz-vous Ic savoir ct me le prouver ? faites ce que je vous demande.

SAINT-ALBIN. — Je le voudrais en vain; je ne puis ; je suis entraîné. Mon père, je ne puis.

LE PÈRE DE FAMILLE. — luseusé, VOUS voulcz être pèrc l En connaissez-vous les devoirs? Si vous les connaissez,

* Tout ce passage, depuis : Yous êtes mon père, était supprimé à la représentation.

permettriez-vous à votre fils ce que vous attendez de moi?

SAINT-ALBIN. — Ah, si j'osais répondre !

LE PÈRE DE FAMILLE. — RépOUdeZ.

SAINT-ALBIN. — Vous Hio le permettez?

LE PÈRE DE FAMILLE. — Jo VOUS Fordonue.

SAINT-ALBIN. — Lorsque vous avez voulu ma mère, lorsque toute la famille se révolta contre vous, lorsque mon grand-papa * vous appela fils ingrat , et que vous rappelâtes, au fond de votre âme, père cruel; qui de vous deux avait raison ? Ma mère était vertueuse et belle comme Sophie; elle était sans fortune, comme Sophie; vous Taimiez comme j'aime Sophie; soufifrites-vous qu'on vous l'arrachât, mon père, et n'ai-je pas un cœur aussi?

LE PÈRE DE FAMILLE. — J'avais dcs ressourccs, et votre mère avait de la naissance.

SAINT- ALBIN. — Qui Sait eucoro ce qu'est Sophie?

LE PÈRE DE FAMILLE. — Chimère !

SAINT-ALBIN. — Dcs Tessourccs I L'amour, l'indigence, m'en fourniront.

LE PÈRE DE FAMILLE. — Graiguez Ics maux qui vous attendent.

SAINT-ALBIN. — No la poiut voir est le seul que je redoute.

LE PÈRE DE FAMILLE. — Graiguez dc perdre ma tendresse.

SAINT-ALBIN. — Je la rccouvrerai.

LE PÈRE DE FAMILLE. — Qui VOUS l'a dit ?

SAINT-ALBIN. — Vous vorrcz couler les pleurs de Sophie ; j'embrasserai vos genoux; mes enfants vous tendront leurs bras innocents, et vous ne les repousserez pas.

LE PÈRE DE FAMILLE , à part. — U me connaît trop bien... (Après une petite pause ^ il prend Vair et le ton le plus sévère^ et dit:) Mon fils, je vois que je vous parle en vain, que la raison n'a plus d'accès auprès de vous, et que le moyen dont je craignais toujours d'user

* A la représentation on diiait : hrtque votre père.

est le seul qui me reste : j*en userai, puisque vous m'y forcez. Quittez vos projets; je le veux, et je vous Fordonne par toute l'autorité qu'un père a sur ses enfants.

SAINT-ALBIN, ùvec ufi emportement sourd, — L'autorité ! l'autorité ! Ils n'ont que ce mot.

LB PÉRB DB FAMILLE *. — RospecteZ-le. %

SAINT-ALBIN, allant et venant. — Voilà comme ils sont tous. C'est ainsi qu'ils nous aiment. S'ils étaient nos ennemis, que feraient-ils de plus ?

LB PÉRB DB FAMiLLB. — Que ditcs-vous ? que. murmurez-vous ?

SAiNT-ALBiN, touJours de même. — Ils se croient sages, parce qu'ils ont d'autres passions que les nôtres.

LB PÈRE DE FAMILLB. — TaisCZ-VOUS.

SAINT-ALBIN. — Ils ue uous Ont douué la vie que pour en disposer.

LE PÈRE DB FAMILLB. — TaiseZ-VOUS.

SAINT-ALBIN. — Ils la remplissent d'amertume ; et comment seraient-ils touchés de nos peines ? ils y sont faits.

LE PÈRE DE FAMILLB. — Vous oublicz qui je suis, et à qui vous parlez. Taisez-vous, ou craignez d'attirer sur vous la marque la plus terrible du courroux des pères.

SAINT-ALBIN.— Des pères I des pères 1 il n'y en a point... Il n'y a que des tyrans.

LE PERE DE FAMILLE. — 0 cicl !

SAINT-ALBIN. — Oui, des tyraus.

LE PERE DB FAMILLE. — Éloigucz-vous de moi, enfant ingrat et dénaturé. Je vous donne ma malédiction ; allez loin de moi, {Le fils s'en va; mais à peine a-t-ilfait quelques pas que son père court après lm\ et lut dit:) Où vastu, malheureux ?

SAINT-ALBIN. — Mou père I

LE PÈRE DE FAMILLB se jette dans un fauteuil^ et le fils se met à ses genoux. — Moi, votre père ? vous, mon fils ? Je ne vous suis plus rien ; je ne vous ai jamais rien été. Vous empoisonnez ma vie, vous souhaitez ma mort ; ehl

* On supprimait à la représentation jusqu*à : Vous oubliex qui je suis.

pourquoi a-t-elle été si lon^emps différée? Que ne suis-je à côté de ta mère ! Elle n'est plus, et mes jours malheureux ont été prolongés.

SAINT-ALBIN. — Mou père !

LE PÈRE DE FAMILLE. — Éloiguez-vous, cachcz-moi vos larmes; vous déchirez mon cœur, et je ^e puis vous en chasser.

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