‹ Œuvres choisies de Diderot;Chapitre 8 sur 153 · II · texte numérisé non relu

II

i 10 LE PÈRE DE FAMILLE.

Qu'il y a partout des hommes de génie , et que c'est au souverain à les faire paraître.

Mon j51s, c'est dans la prospérité que vous vous montrerez bon; mais c'est l'adversité qui vous montrera grand. S'il est beau de voir l'homme tranquille, c'est au moment où les hasards se rassemblent sur lui.

Faites le bien ; et songez que la nécessité des événements est égale sur tous.

Soumettez-vous-y, et accoutumez-vous à regarder d'un même œil le coup qui frappe l'homme et qui le renverse, et la chute d'un arbre qui briserait sa statue.

Vous êtes mortel comme un autre ; et lorsque vous tomberez, im peu de poussière vous couvrira comme un autre.

Ne vous promettez point im bonheur sans mélange : mais faites-vous un plan de bienfaisance que vous opposiez à celui de la nature, qui nous opprime quelquefois. C'est ainsi que vous vous élèverez, pour ainsi dire, audessus d'elle, par l'excellence d'un système qui répare les désordres du sien. Vous serez heureux le soir, si vous avez fait plus de bien qu^êlle'rië vous aiira fait de mal. Voilà Tunique moyen de vous réconcilier avec la vie. Comment haïr une existence qu'on se rend douce à soimême par l'utihté dont elle est aux autres?

Persuadez-vous que la yei:tu.. est tout, et que la vie n'est rien; et si vous avez de grands talents, vous serez un jour compté parmi les héros.

Rapportez tout au dernier moment, à ce moment où la mémoire des faits les plus éclatants ne ^raudra pas le souvenir d'un verre d'eau présenté par humanité à celui qui avait soif.

Le cœur de l'homme est tantôt serein et tantôt couvert de nuages; mais le cœur de l'homme de bien, semblable au spectacle de la nature, est toujours grand et beau, tranquille ou agité.

Songez au danger qu'il y aurait à se faire l'idée d'un bonheur qui fût toujours le même, tandis que la condition de l'homme varie sans cesse.

LE PÈRE DE FAimUS. lit

L*habitude de la vertu est la seule que vous puissiez contracter sans crainte pour Tavenir. Tôt ou tard les autres sont importunes.

Lorsque la passion tombe, la honte, l'ennui, la douleur commencent. Alors on craint de se regarder. La vertu se voit elle-même* toujours avec complaisance.

Le vice et la vertu travaillent sourdement en nous. Us n'y sont pas oisifs un moment. Chacun mine de son côté. Mais le méchant ne s'occupe pas à se rendre méchant, comme Thomme de bien à se rendre bon. Celui-là est lâche dans le parti qu'il a pris ; il n'ose se perfectionner. Faites-vous un but qui puisse être celui de toute votre vie.

Yoilà, madame, les pensées que médite une mère telle que vous, et les discours que ses enfants entendent d'elle. Gomment, après cela, un petit événement domestique, une intrigue d'amour, où les détails sont aussi frivoles que le fond, ne vous paraîtraient-ils pas insipides. Mais j'ai compté sur l'indulgence de Votre Altesse Sérénissime ; et si elle daigne me soutenir, peut-être me trouverai-je un jour moins au-dessous de l'opinion favorable dont elle m'honore.

Puisse l'ébauche que je viens de tracer de votre caractère et de vos sentiments, encourager d'autres femmes à vous imiter ! Puissent-elles concevoir qu'elles passent, à mesure que leurs enfants croissent; et que, si elles obtiennent les longues années qu'elles se promettent, elles finiront par être elles-mêmes des enfants ridés, qui redemanderont en vain une tendresse qu'elles n'auront pas ressentie.

Je suis avec un très profond respect,

Madame, De Votre Altesse Sérénissime, Le très humble et très obéissant serviteur,

DIDEROT

' Vabuhtb : Pw elle-même.

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