‹ Œuvres choisies de Diderot;Chapitre 95 sur 153 · SCÈNE XXIX · texte numérisé non relu

SCÈNE XXIX

MONSIEUR HARDOUIN , MADAME BERTRAND

MADAME BERTRAND. — Je n'en Tcvions pas : ou il n'a jamais vu mon mari, ou il prend un autre pour lui... Monsieur, me pardonnerez-vous une question?

MONSIEUR HARDOUIN. — Qucllo qu'elle soit,

MADAME BERTRAND. — Vous allez pcuser mal de moi. Votre ami M. Poultier a le cœur excellent , mais a-t-il la tête bien saine ?

MONSIEUR HARDOUIN. — Très sainc. Et qu'est-ce qui peut vous en faire douter?

MADAME BERTRAND. — Gc qui vicut de se passer entre nous.

MONSIEUR HARDOUIN. — Il aura été distrait : c'est le défaut de sa place et non le sien. Vous aurez voulu déployer votre reconnaissance : il ne vous aura pas écoutée, parce qu'il met peu d'importance aux services qu'il rend. Il est blasé sur ce plaisir.

MADAME BERTRAND. — G'cst quelquo chosc de plus

* Dans le premier texte. M. Poultier — Nous pensons que cette phrase, dans

complétait sa phrase en disant : « Pas- le premier comme dans le second texte,

ser la soirée à Passy ; » et M. Hardouin, est une addition à roririnal, addition

au lieu de dire : «Voir leur Patriarche? » moti-vée par le désir de aonner de l'ac-

reprenait : « Atcc Franklin. » On sait tualité à une pièce que Diderot jouait

3ue Franklin ^int en France Tcrs la fin déjà ayant I77â et qu'il retouchait à

e 1776 pour assurer l'indépendance l'occasion, américaine, et qu'il habitait Passy. ^Bn.)

singulier. A peine suis-je entrée qae, sans presque me regarder, sans s'apercevoir si je suis assise ou debout, toute son attention se tourne sur mon fils.

MONSIEUR HARDouiN. — C'est qu'U aime les enfants ; moi, je suis pour les mères.

MADAME BERTRAND. — Il se met eusuite à tirer son horoscope , et à lui prédire la vie la plus troublée et la plus malheureuse; des jaloux, des enoemis; que sais-je encore, des querelles avec la cour, la ville, les magistrats : bref, la Bastille et Yincennes.

MONSIEUR HARDOuiN. — Gela m'étonuc moins que vous.

MADAME BERTRAND. — Est-cc qu'il est astrologu'e?

MONSIEUR HARDOum. — Non, mais grand physionomiste.

MADAME BERTRAND. — Le bou , c'cst qu'il mc soutient que cet enfant ressemble comme deux gouttes d'eau à son père dont il n'a pas le moindre trait.

MONSIEUR HARDOuiN. — M ais, pardoDUCz-moi, madame, c'est une chose qui m'a frappé comme lui. Savez-vous que les formes de mon visage et celles de monsieur votre fils sont tout à fait approchées ?

MADAME BERTRAND. — Qu'est-CC qUC Cela pTOUVC? VoUS

ne ressemblez point à M. Bertrand.

M. HARDOuiN. — Je suis surpris que vous ne deviniez pas.

MADAME BERTRAND. — Est-cc qu'il aurait quelque soupçon bizarre sur le vif intérêt que vous avez daigné prendre à mon sort et à celui de mon enfant? En agissant pour nous, est-ce qu'il vous soupçonnerait d'avoir travaillé pour votre fils?

MONSIEUR HARDoum. — Il ne soupçonne pas; il est convaincu.

MADAME BERTRAND. — Tâchcz , monsicur, de me débrouiller cette énigme.

MONSIEUR HARDOum. — Elle u'est pas fort obscure. Vous rappelleriez-vous ce qui s'est dit entre nous, lorsque je me suis chargé de votre affaire ? Ne vous ai-je pas prévenue qu'un des moyens de réussir, c'était de se rendre

la chose personnelle ? N'en êtes-vous pas convenue ? Ne m'avez-vous pas permis expressément d'en user? Et quel intérêt plus vif et plus personnel que celui d'un père pour son enfant !

MADAME BERTRAND. — Qu'cutends-jc ? Aiusi votro ami me croit... vous croit...

MONSIEUR HARDOum. — J'avouc quo cela me fait un peu trop d'honneur; mais, madame, quel si grand inconvénient y a-t-il à cela ?

MADAME BERTRAND. — Vous êtes uu indiguo, uu iufâmc, un scélérat ; et vous m'avez crue assez vile pour accepter une pension à ce prix I Vous vous êtes trompé. Je saurai vivre d'eau et de pain; je saurai mourir de faim, s'il le faut. Mais j'irai chez le ministre; je foulerai aux pieds, devant lui, cet odieux brevet; je lui demanderai justice d'un insigne calomniateur et je l'obtiendrai.

MONSIEUR HARDOuiî^. — Il mc scmblc que madame fait bien du bruit pour peu de chose : elle ne songe pas qu'il n'y a que Poultier, le ministre et sa femme qui le sachent: et je vous réponds de la discrétion des deux premiers.

MADAME BERTRAND. — J'en ai trouvé de bien méchants ; voilà le plus méchant de tous. Je suis perdue, je suis déshonorée.

MONSIEUR HARDoum. — Mcttous la chose au pis, le mal est fait ; et il n'y a plus de remède. Plus vous ferez de cris, plus cette histoire aura d'éclat. Ne serait-il pas plus sage d'en recueillir paisiblement le fruit, que d'apprêter à rire à toute la ville? Songez, madame, que le ridicule ne sera pas également partagé.

MADAME BERTRAND. — Ce saug-froid mc met en fureur; et, si je m'en croyais, je lui arracherais les deux yeux.

MONSIEUR HARDouiN. — Ah ! madame, avec ces deux jolies mains-là?

Page 1