SCÈNE IV
MÉLISE, DAMIS.
MÉLISE.
Quoi ! c'est vous ?
DAMIS
Je me sauve.
MÉLISE.
Oh ! vous pouvez rester
( après une pause. )
Savez-vous que tantôt j'étois fort singulière.
DAMIS
Vous vous en souvenez ?
ME LISE
J'en ai ri la première.
Je ne sais où j'ai pris ces indiscrets éclats. Il est tout simple au moins que vous ne m'aimiez pas.
DAMIS
Je vous ai rassurée.
MÉLISE.
Et j'en suis fort contente.
%DAMIS
Autant que je puis voir, l'amour vous épouvante?
MÉLISE.
Tout ce qui me fâchoit, c'est qu'en vous défendant, Tous paroissiez encore avoir l'air d'un amant. Il régnoit dans vos tons je ne sais quelle gêne, Qui sur vos sentiments me laissoit incertaine. Oui, tenez, on eût dit que vous étiez piqué.
DAMIS
Voilà ce que dans moi vous avez remarqué ?
MÉLISE.
C'est ce que j'ai cru voir.
DAMIS
Idée.
En conscience , Etes-vous bien certain de votre indifférence?
DAMIS, riant.
Celui-là vient de loin! Quoi! vous n'y croyez pas? Mais ne retournons point à nos premiers débats.
Prenez garde; au traité vous êtes infidèle; C'est vous qui commencez à me chercher querelle. Quand je vous aimerois, pensez-vous, entre nous, Que j'irois l'avouer après votre courroux, Moi qui sais à quel point cela peut vous déplaire, Moi qu'on vient de chasser sans nul préliminaire? Si contre moi le doute a bien pu vous armer, Quel sort me feriez-vous si j'osois vous aimer ?
MÉLISE.*
Le cas est différent.
DAMIS
Il deviendroit le même.
Oh ! je vous connois bien; malheur à qui vous aime!
M ÉLISE
Quelle obstination !
DAMIS
Eh bien, n'en parlons plus.
Pourquoi, sans nul objet, s'échauffer là-dessus?
mélise.
Vous êtes incroyable avec votre système ! Comment? si vous m'aimiez, par un malheur extrême ! Loin d'en faire l'aveu, loin de me prévenir...
DAMIS, avec une sorte de crainte.
Mais... il est quelquefois très-bon de voir venir.
MÉLISE.
Et le cœur est soumis à ces calculs infâmes !
Les hommes ! quels fléaux ! Puis on s'en prend aux femmes !
D'un instinct libre et pur si l'amour est le fruit,
COMEDIE. 2i3
Du moment qu'on raisonne, il est déjà détruit. L'homme honnête , monsieur, dédaignant la finesse , Doit tout à son penchant, et rien à son adresse. Eh ! qu'attendre d'un cœur par lui-même gêné , Qui, s'observant toujours, n'est jamais entraîné? 11 faut s'abandonner, sentir tout, ne rien feindre, S'enflammer pour le prix , sans projet pour l'atteindre. Qui sait le mieux tromper, plaît quelquefois le mieux : Mais qui plaît sans aimer, jouit sans être heureux., Ah! je plains bien le sort d'une femme sensible!...
DAMIS
Ce phénix, s'il existe, est au moins invisible.
MÉLISE.
A vos yeux.
DAMIS
Le trouver, c'est l'affaire du temps.
Sous le masque, entre nous, reconnoît-on les gens? De vos goûts passagers comment suivre les traces ? Le sentiment chez vous disparoît sous les grâces.
Quoi ! vous ne savez pas lire au fond de nos cœurs ?
DAMIS
Moi ! vraiment je le donne aux plus fins connoisseurs.
MÉLISE.
Vous n'avez donc pas vu que , cent fois dans sa vie , Floricourt, par exemple, et m'excède et m'ennuie? Vous n'avez donc point vu , malgré tous leurs propos , Que , même en les fêtant, je méprise les sots ;
Qu'au milieu du grand monde, où je parois légère, Je me suis fait un plan et presqu'un caractère ; Qu'à la foule bruyante, à mille jolis riens, J'ai souvent préféré vos graves entretiens; Et que?...
DAMIS
Vous vous taisez ? Pourquoi donc ?
MÉLISE, à part.
Je m'admire !
DAMIS
Eh bien ?
MÉLISE.
Eh bien , monsieur... je n'ai plus rien à dire.
DAMIS
Quand le cœur ne sent rien...