‹ uvres choisies de Jean RacineChapitre 125 sur 132 · ASSUERUS, ESTHER, AMAN, ELISE · texte numérisé non relu

ASSUERUS, ESTHER, AMAN, ELISE

le Chœur.

assuérus, à Esther.

Oui, vos moindres discours ont des grâces secrètes : Une noble pudeur à tout ce que vous faites Donne un prix que n'ont point ni la pourpre ni l'or. Gluel climat renfermait un si rare trésor 7 Dans quel sein vertueux avez- vous pris naissance %

Et quelle main si sage éleva votre enfance 1 Mais dites promptement ce que vous demandez. Tous vos désirs, Esther, vous seront accordes ; Dussiez-vous, je l'ai dit et veux bien le redire, Demander la moitié de ce puissant empire.

ESTHER

Je ne m'égare point dans ces vastes désirs. Mais, puisqu'il faut enfin expliquer mes soupirs, Puisque mon roi lui-même à parler me convie,

(se jetant aux pieds du roi.) J'ose vous implorer, et pour ma propre vie. Et pour les tristes jours d'un peuple infortuné Qu'à périr avec moi vous avez condamné.

assuérus, la relevant. A périr ! vous ! Quel peuple % Et quel est ce mystère %

aman, bas, à part.

Je tremble.

ESTHER

Esther, Seigneur, eut un Juif pour son père: De vos ordres sanglans vous savez la rigueur.

aman, à part.

Ah, dieux !

ASSUÉRUS

Ah ! de quel coup me percez-vous le cœur ! Vous, la fille.d'un Juif? Eh quoi ! tout ce que j'aime, Cette Esther, l'innocence et la sagesse même, due je croyais du Ciel les plus chères amours, Dans cette source impure aurait puisé ses jours ! Malheureux !

ESTHER

Vous pourrez rejeter ma prière ;

316 ESTHER

Mais je demande au moins que, pour grâce dernière, Jusqu'à la fin, Seigneur, vous m'entendiez parler, Et que surtout Aman n'ose point me troubler.

ASSUÉRCS.

Parlez.

ESTHER

O Dieu ! confonds l'audace et l'imposture ! Ces Juifs, dont vous voulez délivrer la nature, due vous croyez, Seigneur, le rebut des humains, D'une riche contrée autrefois souverains, Pendant qu'ils n'adoraient que le Dieu de leurs pères, Ont vu bénir le cours de leurs destins prospères. Ce Dieu, maître absolu de la terre et des cieux, N'est point tel que l'erreur le figure à vos yeux : L'Eternel est son nom : le monde est son ouvrage. Il entend les soupirs de l'humble qu'on outrage ; Juge tous les mortels avec d'égales lois, Et du haut de son trône interroge les rois. Des plus fermes états la chute épouvantable, Quand il veut, n'est qu'un jeu de sa main redoutable. Les Juifs à d'autres dieux osèrent s'adresser ; Roi, peuple, dans un jour tout se vit disperser. Sous les Assyriens leur triste servitude, Devint le juste prix de leur ingratitude. Mais, pour punir enfin nos maîtres à leur tour, Dieu fit choix de Cyrus avant qu'il vît le jour, L'appela par son nom, le promit à la terre, Le fit naître, et soudain l'arma de son tonnerre, Brisa les fiers remparts et les portes d'airain, Mit des superbes rois la dépouille en sa main, De son temple détruit vengea sur eux l'injure :

B-abylone paya nos pleurs avec usure.

Cyrus par lui vainqueur publia ses bienfaits Regarda notre peuple avec des yeux de paix ; Nous rendit et nos lois et nos fêtes divines, Et le temple déjà sortait de ses ruines. Mais de ce roi si sage, héritier insensé, Son fils interrompit l'ouvrage commencé, Fut sourd à nos douleurs : Dieu rejeta sa race, Le retrancha lui-même, et vous mit en sa place, due n'espérions-nous point d'un roi si généreux . Dieu regarde en pitié son périple malheureux, Disions-nous ; un roi règne, ami de l'innocence : Partout du nouveau prince on vantait la clémence •• Les Juifs partout de joie en poussèrent des cris. Ciel ! verra-t-on toujours, par de cruels esprits, Des princes les plus doux l'oreille environnée, Et du bonheur public la source empoisonnée 1 Dans le fond de la Thrace un barbare enfanté Est venu dans ces lieux souffler la cruauté ; Un ministre ennemi de votre propre gloire

AMAN

De votre gloire ! Moi 1 Ciel ! Le pourriez-vous croire 1 Moi, qui n'ai d'autre objet, ni d'autre dieu..

ASSUÉRUS

Tais-toi.

Oses-tu donc parler sans l'ordre de ton roi 1

ESTHER

Notre ennemi cruel devant vous se déclare : C'est lui, c'est ce ministre infidèle et barbare, Glui, d'un zèle trompeur à vos yeux revêtu, ?

,Contre notre innocence arme votre vertu.

318 ESTHER

Et quel autre, grand Dieu ! qu'un Scythe impitoyable,

Aurait de tant d'horreurs dicté l'ordre effroyable !

Partout l'affreux signal, en même temps donné,

De meurtres remplira l'univers étonné :

On verra, sous le nom du plus juste des princes,

Un perfide étranger désoler vos provinces ;

Et dans ce palais même, en proie à son courroux,

Le sang de vos sujets regorger jusqu'à vous.

Et que reproche aux Juifs sa haine envenimée ?

Quelle guerre intestine avons-nous allumée %

Les a-t-on vus marcher parmi vos ennemis'?

Fut-il jamais au joug esclaves plus soumis 7

Adorant dans leurs fers le Dieu qui les châtie ;

Pendant que votre main sur eux appesantie

A leurs persécuteurs les livrait sans secours,

Ils conjuraient ce Dieu de veiller sur vos jours

De rompre des médians les trames criminelles

De mettre votre trône à l'ombre de ses ailes.

N'en doutez point, Seigneur, il fut votre soutien

Lui seul mit à vos pieds le Parthe et l'Indien,

Dissipa devant vous les innombrables Scythes,

Et renferma les mers dans vos vastes limites.

Lui seul aux yeux d'un Juif découvrit le dessein

De deux traîtres tout prêts à vous percer le sein.

Hélas ! ce Juif jadis m'adopta pour sa fille.

ASSUÉRUS

Mardochée 1

ESTHER

Il restait seul de notre famille.

Mon père était son frère. Il descend comme moi. Du sang infortuné de notre premier roi.

Plein d'une juste horreur pour un Amalécite,

Race, que notre Dieu de sa bouche a maudite,

Il n'a, devant Aman, pu fléchir les genoux,

Ni lui rendre un honneur qu'il ne croit dû qu'à vous.

De là, contre les Juifs et contre Mardochée,

Cette haine, Seigneur, sous d'autres noms cachée.

En vain de vos bienfaits Mardochée est paré :

A la porte d'Aman est déjà préparé

D'un infâme trépas l'instrument exécrable.

Dans une heure au plus tard ce vieillard vcnérablej

Des portes du palais par son ordre arraché,

Couvert de votre pourpre y doit être attaché.

A S SUÉ RUS

duel jour mêlé d'horreur vient effrayer mon âme ! Tout mon sang de colère et de honte s'enflamme. J'étais donc le jouet... Ciel, daigne m'éclairer ! Un moment, sans témoins, cherchons à respirer. Appelez Mardochée ; il faut aussi l'entendre.

(Assuêrus s'éloigne.)

UNE ISRAÉLITE

Vérité, que j'implore, achève de descendre !

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