‹ uvres choisies de Jean RacineChapitre 2 sur 132 · ACOMAT, OSMIN · texte numérisé non relu

ACOMAT, OSMIN

ACOMAT

Viens, suis-moi. La sultane en ce lieu se doit rendre. Je pourrai cependant te parler et t'entendre.

OSMIN

Et depuis quand, Seigneur, entre-t-on dans ces lieux, Dont l'accès était même interdit à nos yeux % Jadis une mort prompte eût suivi cette audace.

ACOMAT

Gluand tu seras instruit de tout ce qui se passe, Mon entrée en ces lieux ne te surprendra plus. Mais laissons, cher Osmin, les discours superflus, due ton retour tardait à mon impatience I Et que, d'un œil content, je te vois dans Bysance ! Instruis-moi des secrets que peut t'avoir appris

Un voyage si long pour moi seul entrepris. De ce qu'ont vu tes yeux, parle en témoin sincère; Songe que du récit, Osmin, que tu vas faire, Dépendent les destins de l'empire ottoman. &u'as-tu vu dans l'armée, et que fait le sultan ?

OSMIN

Babylone, Seigneur, à son prince fidèle, Voyait, sans s'étonner, notre armée autour d'elle; Les Persans rassemblés marchaient à son secours, Et du camp d'Amurat s'approchaient tous les jours. Lui-même, fatigué d'un long siège inutile, Semblait vouloir laisser Babylone tranquille ; Et sans renouveler ses assauts impuissans, Résolu de combattre, attendait les Persans. Mais, comme vous savez, malgré ma diligence, Un long chemin sépare et le camp et Bysance, Mille obstacles divers m'ont même traversé ; Et je puis ignorer tout ce qui s'est passé.

ACOMAT

due faisaient cependant nos braves janissaires ? Rendent-ils au sultan des hommages sincères ? Dans le secret des cœurs, Osmin, n'as-tu rien lu? Amurat jouit-il d'un pouvoir absolu?

OSMIN

Amurat est content, si nous le voulons croire,

Et semblait se promettre une heureuse victoire.

Mais en vain par ce calme il croit nous éblouir,

Il affecte un repos dont il ne peut jouir.

C'est en vain que forçant ses soupçons ordinaires,

Il se rend accessible à tous les janissaires.

Il se souvient toujours que son inimitié

Voulut de ce grand corps retrancher la moitié, Lorsque pour affermir sa puissance nouvelle, Il voulait, disait-il, sortir de leur tutelle. Moi-même j'ai souvent entendu leurs discours ; Comme il les craint sans cesse, ils le craignent toujours.' Ses caresses n'ont point effacé cette injure. Votre absence est pour eux un sujet de murmure. Ils regrettent le temps, à leur grand cœur si doux, Lorsqu'assurés de vaincre ils combattaient sous vous.

ACOMAT

Gtuoi, tu crois, cher Osmin, que ma gloire passée Flatte encor leur valeur et vit dans leur pensée % Crois-tu qu'ils me suivraient encor avec plaisir, Et qu'ils reconnaîtraient la voix de leur visir 1

0SMINT.

Le succès du combat réglera leur conduite. Il faut voir du sultan la victoire ou la fuite. Gtuoiqu'à regret, Seigneur, ils marchent sous ses lois, Ils ont à soutenir le bruit de leurs exploits. Ils ne trahiront point l'honneur de tant d'années. Mais enfin le succès dépend des destinées. Si l'heureux Arnurat, secondant leur grand cœur, Aux champs de Babvlone est déclaré vainqueur, Vous les verrez soumis rapporter dans Bvsance L'exemple d'une aveugle et basse obéissance. Mais si dans le combat le destin plus puissant, Marque de quelque affront son empire naissant ; S'il fuit, ne doutez point que, fiers de sa disgrâce, A la haine bientôt ils ne joignent l'audace, Et n'expliquent, Seigneur,* la perte du combat, Comme un arrêt du Ciel qui réprouve Amurat

Cependant, s'il en faut croire la renommée,

11 a depuis trois mois fait partir de l'armée Un esclave chargé de quelque ordre secret. Tout le camp interdit tremblait pour Bajazet. On craignait qu'Amurat, par un ordre sévère, N'envoyât demander la tête de son frère.

ACOMAT

Tel était son dessein. Cet esclave est venu; Il a montré son ordre, et n'a rien obtenu.

OSMTN.

Gluoi, Seigneur, le sultan reverra son visage, Sans que de vos respects il lui porte ce gage %

ACOMAT

Cet esclave n'est pins. Un ordre, cher Osmin, L'a fait précipiter dans le fond de l'Euxin.

OSMIN

Mais le sultan, surpris d'une trop longue absence, En cherchera bientôt la cause et la vengeance, due lui répondrez- vous ?

ACOMAT

Peut-être, avant ce tem£ Je saurai l'occuper de soins plus importans. Je sais bien qu'Amurat a jure ma ruine. Je sais à son retour l'accueil qu'il me destine. Tu vois, pour m'arracher du cœur de ses soldats, GLu'il va chercher sans moi les sièges, les combats : Il commande l'armée; et moi, dans une ville, Il me laisse exercer un pouvoir inutile, duel emploi, quel séjour, Osmin, pour un visir! Mais j'ai plus dignement employé ce loisir. J'ai su lui préparer des craintes et des veilles

Et le bruit en ira bientôt à ses oreilles.

OSMIN

Gtuoi donc, qu'avez-vous fait ï

ACOMAT

J'espère qu'aujourd'hui Bajazet se déclare, et Roxane avec lui.

OSMIN

Gtuoi, Roxane, Seigneur, qu'Amurat a choisie Entre tant de beautés dont l'Europe et l'Asie Dépeuplent leurs états et remplissent sa. courî Car on dit qu'elle seule a fixé son amour ; Et même il a voulu qne l'heureuse Roxane, Avant qu'elle eût un fils, prît le nom de sultane.

ACOMAT

Il a fait plus pour elle, Osmin : il a voulu

Qu'elle eût dans son absence un pouvoir absolu.

Tu sais de nos sultans les rigueurs ordinaires.

Le frère rarement laisse jouir ses frères

De l'honneur dangereux d'être sortis d'un sang

Gtui les a de trop près approchés de son rang.

L'imbécille Ibrahim, sans craindre sa naissance,

Traîne, exempt de péril, une éternelle enfance ;

Indigne également de vivre et de mourir,

On l'abandonne aux mains qui daignent le nourrir.

L'autre, trop redoutable et trop digne d'envie,

Voit sans cesse Amurat armé contre sa vie ;

Car enfin Bajazet dédaigna de tout temps

La molle oisiveté des enfans des sultans.

Il vint chercher la guerre au sortir de l'enfance,

Et même en fit sous moi la noble expérience.

Toi-même tu l'as vu courir dans les combats,

Emporter après lui tous les cœurs des soldats, Et goûter, tout sanglant,. le plaisir et la gloire due donne aux jeunes cœurs la première victoire. Mais, maigre ses soupçons, le cruel Amurat, Avant qu'un fils naissant eût rassuré i'état, N'osait sacrifier ce frère à sa vengeance, Ni du sang ottoman proscrire l'espérance. Ainsi donc pour un temps Amurat désarmé, Laissa dans le sérail Bajazet enfermé.

Il partit, et voulut que, fidèle à sa haine, Et des jours de son frère arbitre souveraine, Roxane, au moindre bruit, et sans autres raisons, Le fît sacrifier à ses moindres soupçons. Pour moi, demeuré seul, une juste colère Tourna bientôt mes vœux du côté de son frère. J'entretins la sultane, et, cachant mon dessein, Lui montrai d' Amurat le retour incertain, Les murmures du camp, la fortune des armes. Je plaignis Bajazet, je lui vantai ses charmes, Gtui par un soin jaloux, dans l'ombre retenus, Si voisins de ses yeux, leur étaient inconnus. GLue te dirai-je enfin ? La sultane, éperdue, N'eut plus d'autres désirs que celui de sa vue.

OSMIN

Mais pouvaient-ils tromper tant de jaloux regards, Gtui semblent mettre entre eux d'invincibles remparts.

ACOMAT

Peut-être il te souvient qu'un récit peu fidèle De la mort d' Amurat fit courir la nouvelle. La sultane, à ce bruit, feignant de s'effrayer, Par des cris douloureux eut soin de l'appuyer.

Sur la foi de ses pleurs ses esclaves tremblèrent ; De l'heureux Bajazet les gardes se troublèrent; Et les dons achevant d'ébranler leur devoir, Leurs captifs, dans ce trouble, osèrent s'entrevoir. Roxane vit le prince ; elle ne put lui taire L'ordre dont elle seule était dépositaire. Bajazet est aimable; il vit que son salut Dépendait de lui plaire, et bientôt il lui plut. Tout conspirait pour lui. Ses soins, sa complaisance, Ce secret découvert, et cette intelligence, Soupirs d'autant plus doux qu'il les fallait celer ; L'embarras irritant de ne s'oser parler, Même témérité, périls, craintes communes, Lièrent pour jamais leurs cœurs et leurs fortunes. Ceux même dont les yeux les devaient éclairer, Sortis de leur devoir, n'osèrent y rentrer.

OSMIN

Ctuoi ! Roxane d'abord leur découvrant son âme, Osa-t-elle à leurs yeux faire éclater sa flamme?

ACOMAT

Ils l'ignorent encore ; et jusques à ce jour, Atalide a prêté son nom à cet amour.

Du père d'Amurat Atalide est la nièce, Et même avec ses fils partageant sa tendresse ; Elle a vu son enfance élevée avec eux. Du prince, en apparence, elle reçoit les vœux, Mais elle les reçoit pour les rendre à Roxane, Et veut bien sous son nom qu'il aime la sultane. Cependant, cher Osmin, pour s'appuyer de moi, L'un et l'autre ont promis Atalide à ma foi.

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