‹ uvres choisies de Jean RacineChapitre 41 sur 132 · SCÈNE IL HERMIONE, ORESTE, CLEONE · texte numérisé non relu

SCÈNE IL HERMIONE, ORESTE, CLEONE

HERMIONE

Le croirai-je, Seigneur, qu'un reste de tendresse Vous fasse ici chercher une triste princesse *? Ou ne dois-je imputer qu'à votre seul devoir L'heureux empressement qui vous porte à me voir 2

ORESTE

Tel est de mon amour l'aveuglement funeste,

Vous le savez, Madame ; et le destin d'Oreste

Est de venir sans cesse adorer vos attraits,

Et de jurer toujours qu'il n'y viendra jamais.

Je sais que vos regards vont rouvrir mes blessures;

due tous mes pas vers vous sont autant de parjures:

Je le sais, j'en rougis; mais j'atteste les dieux,

Témoins de la fureur de mes derniers adieux,

due j'ai couru partout où ma perte certaine

Dégageait mes sermens et finissait ma peine.

J'ai mendié la mort chez des peuples cruels,

Qui n'apaisaient leurs dieux que du^ang des mortels;

Ils m'ont fermé leurs temples; et ces*peuples barbares'

De mon sang prodigué sont devenus avares.

Enfin je viens à vous ; et je me vois réduit

A chercher dans vos yeux une mort qui me fuit.

Mon désespoir n'attend que leur indifférence :

Ils n'ont qu'à m'interdire un reste d'espérance ;

Ils n'ont, pour avancer cette mort où je cours,

Ctu'à me dire une fois ce qu'ils m'ont dit toujours.

112 andromaque

Voilà, depuis un an, le seul soin qui m'anime. Madame, c'est à vous de prendre une victime due les Scythes auraient dérobée à vos coups, Si j'en avais trouvé d'aussi cruels que vous.

HERMIONE

Quittez, Seigneur, quittez ce funeste langage ; A des soins plus pressans la Grèce vous engage. Ctue parlez-vous du Scythe et de mes cruautés 1 Songez à tous ces rois que vous représentez. Faut-il que d'un transport leur vengeance dépende *? Est-ce le sang d'Oreste enfin qu'on vous demande 1 Dégagez-vous des soins dont vous êtes chargé.

ORESTE

Les refus de Pyrrhus m'ont assez dégagé, Madame : il me renvoie, et quelque autre puissance Lui fait du fils d'Hector embrasser la défense.

KERMIONE.

L'infidèle !

Ainsi donc, tout prêt à le quitter, Sur mon propre destin je viens vous consulter. Déjà même je crois entendre la réponse Gtu'en secret contre moi votre haine prononce.

HERMIONE

Eh quoi ! toujours injuste en vos tristes discours 7 De mon inimitié vous plaindrez- vous toujours 7 Quelle est cette rigueur tant de fois alléguée? J'ai passé dans l'Epire, où j'étais reléguée ; Mon père l'ordonnait. Mais qui sait si depuis Je n'ai point en secret partagé vos ennuis ? Pensez-vous avoir seul éprouvé des alarmes ?

due l'Epire jamais n'ait vu couler mes larmes ? Enfin qui vous a dit que, malgré mon devoir, Je n'ai pas quelquefois souhaité de vous voir?

ORESTE

Souhaité de me voir ! Ah ! divine princesse !... Mais, de grâce, est-ce à moi que ce discours s'adresse1? Ouvrez vos yeux, songez qu'Oreste est devant vous ; Oreste, si long-temps l'objet de leur courroux.

HERMTONE.

Oui, c'est vous, dont l'amour naissant avec leurs charmes, Leur apprit le premier le pouvoir de leurs armes; Vous, que mille vertus me forçaient d'estimer ; Vous, que j'ai plaint, enfin que je voudrais aimer.

ORESTE

Je vous entends. Tel est mon partage funeste : Le cœur est pour Pyrrhus et les vœux pour Oreste.

HERMIONE

Ah ! ne souhaitez pas le destin de Pyrrhus ! Je vous haïrais trop.

Vous m'en aimeriez plus.

Ah ! que vous me verriez d'un regard bien contraire ! Vous me voulez aimer, et je ne puis vous plaire ; Et l'amour seul alors se faisant obéir, Vous m'aimeriez, Madame, en me voulant haïr. O dieux ! Tant de respects, une amitié si tendre, due de raisons pour moi, si vous pouviez m'entendre! Vous seule, pour Pyrrhus, disputez aujourd'hui, Peut-être malgré vous, sans doute malgré lui; Car enfin il vous hait. Son âme, ailleurs éprise, N'a plus....

114 ANDROMAaiTE,

HERMIONE

Qui vous l'a dit, Seigneur, qu'il me méprise*? Ses regards, ses discours vous l'ont-ils donc appris ? Jugez-vous que ma vue inspire des mépris? Quelle allume en un cœur des feux si peu durables ? Peut-être d'autres yeux me sont plus favorables.

ORESTE

Poursuivez. Il est beau de m' insulter ainsi. Cruelle, c'est donc moi qui vous méprise ici ! Vos yeux n'ont pas assez éprouvé ma constance ! Je suis donc un témoin de leur peu de puissance ! Je les ai méprisés ! Ah, qu'ils voudraient bien voir Mon rival, comme moi, mépriser leur pouvoir î

HERMIONE

due m'importe, Seigneur, sa haine ou sa tendresse? Allez contre un rebelle armer toute la Grèce. Rapportez-lui le prix de sa rébellion.

Qu'on fasse de l'Epire un second Uion.

Allez. Après cela, direz- vous que je l'aime?

Madame, faites plus, et venez-y vous-même. Voulez- vous demeurer pour otage en ces lieux ? Venez dans tous les cœurs faire parler vos yeux. Faisons de notre haine une commune attaque.

HERMIONE

Mais, Seigneur, cependant, s'il épouse Andromaque,

ORESTE

Eh! Madame....

HERMIONE

Songez quelle honte pour nous, Si d'une Phrygienne il devenait l'époux.

ORESTE

Et vous le haïssez 1 Avouez-le, Madame

L'amour n'est pas un feu qu'on renferme en une âme.

Tout nous trahit : la voix, le silence, les yeux ;

Et les feux mal couverts n'en éclatent que mieux.

HERMIONE

Seigneur, je le vois bien, votre âme prévenue Répand sur mes discours le venin qui la tue ; Toujours dans mes raisons cherche quelque détour, Et croit qu'en moi la haine est un effort d'amour. Il faut donc m'expliquer. Vous agirez ensuite. Vous savez qu'en ces lieux mon devoir m'a conduite ; Mon devoir m'y retient; et je n'en puis partir due mon père ou Pyrrhus ne m'en fasse sortir. De la part de mon père allez lui faire entendre Q,ue l'ennemi des Grecs ne peut être son gendre. Du Troïen ou de moi faites-le décider Qu'il songe qui des deux il veut rendre ou garder. Enfin qu'il me renvoie, ou bien qu'il vous le livre. Adieu. S'il y consent, je suis prête à vous suivre.

SCENfi III.

ORESTE, seul.

Oui, oui, vous me suivrez, n'en doutez nullement, Je vous réponds déjà de son consentement ; Je ne crains pas enfin que Pyrrhus la retienne. Il n'a devant les yeux que sa chère Troïenne ; Tout autre objet le blesse ; et peut-être aujourd'hui

11G AXDROMAQUE,

Il n'attend qu'un prétexte à l'éloigner de lui. Nous n'avons qu'à parler. C'en est fait. Quelle joie D'enlever à l'Epire une si belle proie ! Sauve tout ce qui reste et de Troie et d'Hector, Garde son fils, sa veuve, et mille autres encor, Epire, c'est assez qu'Herrnione rendue Perde à jamais tes bords et ton prince de vue. Mais un heureux destin le conduit en ces lieux. Parlons. A tant d'attraits, amour, ferme ses yeux !

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