‹ uvres choisies de Jean RacineChapitre 5 sur 132 · SCÈNE III · texte numérisé non relu

SCÈNE III

ROXANE, ATALIDE, ZATIME.

ROXANE

Enfin, belle Atalide, Il faut de nos destin? que Bajazet décide. Pour la dernière fois je le vais consulter. Je vais savoir s'il m'aime.

Est-il temps d'en douter, Madame ? Hâtez-vous d'achever votre ouvrage. Vous avez du visir entendu le langage.

Bajazet vous est cher. Savez- vous si demain Sa liberté, ses jours, seront en votre main'? Peut-être en ce moment, Amurat en furie S'approche pour trancher une aussi belle vie. Et pourquoi de son cœur doutez-vous aujourd'hui 1

ROXANE

Mais m'en répondez- vous, v^ous qui parlez pour lui 1

ATALIDE

Quoi, Madame, les soins qu'il a pris pour vous plair Ce que vous avez fait, ce que vous pouvez faire, Ses périls, ses respects, et surtout vos appas, Tout cela de son cœur ne vous répond-il pas? Croyez que vos bontés vivent dans sa mémoire.

ROXANE

Hélas ! pour mon repos que ne le puis-je croire ! Pourquoi faut-il au moins que, pour me consoler, L'ingrat ne parle pas comme on le fait parler î Vingt fois, sur vos discours pleine de confiance, 2*

Du trouble de son cœur jouissant par avance, Moi-même j'ai voulu m'assurer de sa foi, Et l'ai fait en secret amener devant moi. Peut-être trop d'amour me rend trop difficile. Mais, sans vous fatiguer d'un récit inutile, Je ne retrouvais point ce trouble, cette ardeur, due m'avait tant promis un discours trop flatteur. Enfin, si je lui donne et la vie et l'empire, Ces gages incertains ne me peuvent suffire.

duoi donc 1 A son amour qu'allez-vous proposer 1

ROXANE

S'il m'aime, dès ce jour il me doit épouser.

ATALIDE

Vous épouser! O Ciel, que prétendez- vous faire 1

ROXANE

Je sais que des sultans l'usage m'est contraire ; Je sais qu'ils se sont fait une superbe loi De ne point à l'hymen assujettir leur foi. Parmi tant de beautés qui briguent leur tendresse. Ils daignent quelquefois choisir une maîtresse : Mais,, toujours inquiète avec tous ses appas, Esclave, elle reçoit son maître dans ses bras ; Et, sans sortir du joug où leur loi la condamne, Il faut qu'un fils naissant la déclare sultane. Amurat plus ardent, et seul jusqu'à ce jour, A voulu que l'on dût ce titre à son amour. J'en reçus la puissance aussi bien que le titre j Et des jours de son frère il me laissa l'arbitre. Mais ce même Amurat ne me promit jamais due l'hymen dût un jour couronner ses bienfaits ;

Et moi, qui n'aspirais qu'à cette seule gloire,

De ses autres bienfaits j'ai perdu la mémoire,

Toutefois, que sert-il de me justifier 1

Bajazet, il est vrai, m'a tout fait oublier.

Malgré tous ses malheurs, plus heureux que son frère,

Il m'a plu, sans peut-être aspirer à me plaire.

Femmes, gardes, visir, pour lui j'ai tout séduit ;

En un mot, vous voyez jusqu'où je l'ai conduit.

Grâces à mon amour, je me suis bien servie

Du pouvoir qu'Amurat me donna sur sa vie.

Bajazet touche presque au trône des sultans :

Il ne faut plus qu'un pas ; mais c'est où je l'attends.

Malgré tout mon amour, si, dans cette journée,

Il ne m'attache à lui par un juste hyménée,

S'il ose m'alléguer une odieuse loi,

Gluand je fais tout pour lui, s'il ne fait tout pour moi,

Dès le même moment, sans songer si je l'aime,

Sans consulter enfin si je me perds moi-même,

J'abandonne l'ingrat, et le laisse rentrer

Dans l'état malheureux d'où je l'ai su tirer.

Voilà sur quoi je veux que Bajazet prononce.

Sa perte ou son salut dépend de sa réponse.

Je ne vous presse point de vouloir aujourd'hui

Me prêter votre voix pour m'expliquer à lui.

Je veux que, devant moi, sa bouche et son visage

Me découvrent son cœur, sans me laisser d'ombrage ;

Gtue lui-même, en secret amené dans ces lieux,

Sans être préparé, se présente à mes yeux.

Adieu. Vous saurez tout après cette entrevue.

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