A MADAME RECAMIER
Bordeaux, le 23 décembre 1825.
Madame,
Je suis si touchée, si émue, que je devrais retarder l'hommage de ma reconnaissance pour l'exprimer avec un peu d'ordre; mais des lignes mieux arrangées dirontelles avec plus de vérité ce qui me pénètre? Mon oncle n'a pas eu peur de vous faire voir tout le désordre de mon style, et vous trouverez de plus ici celui d'un cœur qui bat de reconnaissance. Laissez-moi la goûter dans toute sa douceur, laissez-moi conserver sans mélange de regret l'un des heureux souvenirs de ma vie, celui d'avoir intéressé ce qu'il y a de plus aimable au monde, vous, madame! C'est ainsi que je l'ai entendu dire avant de l'éprouver moi-même. Pardonnez si mes mains ne s'ouvrent pas pour accepter un don si bien offert! Mon cœur seul peut recevoir et garder d'un tel bienfait tout ce qu'il a de précieux et de consolant, le souvenir du bienfaiteur et la reconnaissance sans le poids de l'or. Je suis heureuse ainsi. Et vous, madame, ne l'êtes-vous pas du sentiment pur dont vous ranimez ma personne qui vient d'être bien mal, et qui trouve
1 . Mm« Récamier, qui connaissait les difficultés au milieu desquelles se débattait l'existence de 1 artiste-poète et des siens, avait indiqué Mm« Desbordes- Valmore au duc Mathieu de Montmorency, pour l'abandon qu'il avait le dessein de faire à un écrivain sans fortune de son traitement académique. On verra par quel sentiment de délicate fierté Marceline crut devoir décliner cette offre. Comme une compensation plus acceptable, Mm« Récamier lui fera obtenir, l'année suivante, une pension sur les fonds du ministère.
à son retour à la vie comme une puissance divine qui daigne y jeter quelques rayons de bonheur?
Je vous le devrai, madame, et avec joie, si quelque jour on accorde à votre demande ce dont vous ne me jugez pas indigne. Je voudrais avoir bien du talent pour justifier votre protection qui m'honore, et pour mériter l'encouragement vraiment littéraire que vous entrevoyez dans l'avenir. Je serai contente alors de l'obtenir de vous, et je n'aurai ni assez d'orgueil ni assez d'humilité pour m'y soustraire.
Il me reste à vous supplier de prendre sur vous mes vifs remerciements et mon respectueux refus. C'est à votre adorable bonté que j'ai dû la distinction d'un homme illustre" qui m'ignorait, et 'c'est à vous, madame, que toute mon âme en demeure éternellement acquise. La plus humble obligée
Marceline Desbordes-Valmore.