A ANTOINE LATOUR
Lyon, i5 octobre i836.
Mme Tastu, modèle des femmes, qui a été assez bonne pour pénétrer quelquefois dans ma vie obscure, ne vous a-t-elle pas dit, monsieur, à quel point je suis demeurée étrangère, par ma vie errante et retirée tout ensemble, à toute relation littéraire, aux publications brillantes dont je n'ai pu faire ni mes études ni mes délices? Les détails que vous me demandez sur une vie si mobile et si cachée se réduisent à bien peu1. J'ai la fièvre, et je voyage. Ma vie languit où Dieu le veut, je marche à l'ombre en tâchant d'y bien conduire mes enfants. J'aurais adoré l'étude des poètes et de la poésie; il a fallu me contenter d'y rêver comme à tous les biens de ce monde. Je quitte Lyon dans quelques mois avec toute ma famille, sans savoir où je vais emporter leur existence et la mienne, qui semblait ne devoir pas résister à tant d'agitations, et qui résiste pourtant. Cette frêle existence, monsieur, s'est glissée comme à regret sur la terre, au son des cloches d'une révolution qui devait la faire tourbillonner avec elle. Née à la porte d'un cimetière, au pied d'une église dont on allait briser les saints, mes premières amies solitaires ont été ces statues couchées dans l'herbe des tombes. Pour ne pas appuyer plus longtemps sur des souvenirs pleins de charmes pour moi, mais trop longs pour vous, je joins ici la Mai-
i. Antoine de Latour, voulant écrire sur elle un article dans la Revue de Paris, avait désiré recevoir de sa main quelques détails sur son passé, sur la formation de son talent.
son de ma mère1, où mon cœur a essayé de répandre cette passion malheureuse et charmante du pays natal, quitté violemment à dix ans... J'ai peur de cela. Vous ne pourriez donc écrire sur moi, monsieur, quelque bienveillant que vous soyez, sans me révéler comme une bien ignorante et bien inutile créature. Quelques chansons méritent-elles que Ton s'occupe de moi et que l'on m'admette au livre de la science? Monsieur, je ne sais rien, je n'ai rien appris. Depuis l'âge de seize ans j'ai la fièvre, et ceux qui m'aimaient un peu m'ont pleurée plusieurs fois comme morte, tant je leur paraissais peu vivante! J'ai été longtemps étonnée et plaintive de souffrir; vivant très solitaire, bien que d'une profession frivole, à l'extérieur, je croyais tous les autres heureux, je ne pouvais me résoudre à ne pas l'être. Je sais, à présent, que les autres souffrent aussi; j'en suis devenue plus triste, mais beaucoup plus résignée. Ma pitié a changé d'objet, et mes espérances ont changé de lieu. Elles montent plus haut. Je tâche d'y monter (avec elles .
1. Fut publiée dans le recueil de Mm' Desbordes-Valmore intitulé Pauvres Fleurs.
A SON MARI
Paris, le 26 août 1839.
Voici ma vie. Avant-hier, je me suis laissé conduire chez Mme de Récamier, qui m'attendait, par M . de Sainte- Beuve, toujours le même, c'est-à-dire enfant, aigle et papillon. J'ai vu M. de Chateaubriand. J'ai travaillé ardemment à faire augmenter la pension d'Hilaire et à lui faire vendre son tableau. J'ai vu M. Lenormand, qui est venu pour m'y voir parce qu'il m'aime. C'est lui qui a contribué, au ministère, à me faire accorder l'indemnité. M. de Sainte-Beuve est revenu dîner avec nous trois, gai comme un pinson.
3o août 1839.
J'ai revu M. de Sainte-Beuve, affectueux et serviable, — comme Charpentier1.
Oh! mon cher ami! que j'ai besoin de t'avoir dans le vide où flottent mes idées!