‹ Œuvres choisies de Marceline Desbordes-ValmoreChapitre 29 sur 145 · L'INCONSTANCE · texte numérisé non relu

L'INCONSTANCE

Inconstance, affreux sentiment,

Je t'implorais, je te déteste!

Si d'un nouvel amour tu me fais un tourment, N'est-ce pas ajouter au moment qui me reste?

Pour me venger d'un cruel abandon, Offre un autre secours à ma fierté confuse. Tu flattes mon orgueil, tu séduis ma raison; Mais mon cœur est plus tendre, il échappe à ta ruse. Oui, prête à m'engager en de nouveaux liens, Je tremble d'être heureuse, et je verse des larmes; Oui, je sens que mes pleurs avaient pour moi des charmes,

Et que mes maux étaient mes biens.

Qu'il m'était cher! Que je l'aimais!

Que par un doux empire il m'avait asservie! Ah! je devais l'aimer toute ma vie, Ou ne le voir jamais!

Que méchamment il m'a trompée!

Se peut-il que son âme en fût préoccupée, Quand je donnais à son bonheur Tous les battements de mon cœur!

Dieu! comment se peut-il qu'une bouche si tendre Par un charme imposteur égare la vertu? Si ce n'est dans l'amour, où pouvait-il le prendre, Quand il disait : « Je t'aime! m'aimes-tu1? »

i. Lame tendre et sincère de Desbordes se refuse à comprendre qu'existe aussi la comédie de 1 amour.

O fatale inconstance! ô tourment de mon âme! Qu'as-tu fait de la sienne, et qu'as-tu fait de moi? Non, ce n'est pas l'Amour, ce n'est pas lui, c'est toi Qui de nos jours heureux as désuni la flamme... Si tu m'as vue un jour me troubler à ta voix, C'est que tu l'imitais, cet accent que j'adore :

Oui, cet accent me trouble encore, Et mon cœur fut créé pour n'aimer qu'une fois.

Ma sœur, il est parti! ma sœur, il m'abandonne! Je sais qu'il m'abandonne, et j'attends, et je meurs, Jemeurs. Embrasse-moi, pleurepour moi... pardonne... Je n'ai pas une larme, et j'ai besoin de pleurs. Tu gémis! Que je t'aime! Oh! jamais le sourire Ne te rendit plus belle aux plus beaux de nos jours. Tourne vers moi les yeux, si tu plains mon délire; Si tes yeux ont des pleurs, regarde-moi toujours; Mais retiens tes sanglots. Il m'appelle, il me touche, Son souffle en me cherchant vient d'effleurer ma bouche. Laisse, tandis qu'il brûle et passe autour de nous1, Laisse-moi reposer mon front sur tes genoux.

Écoute! Ici, ce soir, à moi-même cachée, Je ne sais quelle force attirait mon ennui : Ce n'était plus son ombre à mes pas attachée, Oh! ma sœur, c'était lui...

Il parlait, et ma vie était près de s'éteindre. L'étonnement, l'effroi, ce doux effroi du cœur, M'enchaînait devant lui. Je l'écoutais se plaindre, Et, mourante pour lui, je plaignais mon vainqueur...

Hélas! qu'avait-il fait alors pour me déplaire? Il gémissait, me cherchait comme toi.

i. C'est la possession complète de l'âme et des sens par l'illusion du souvenir.

MADAME DESBORDES-VAL M ORi:

Non, je n'avais plus de colère, Il n'était plus coupable, il était devant moi.

Sais-tu ce qu'il m'a dit? Des reproches... Des larmes...

Il sait pleurer, ma sœur1!

O Dieu! que sur son front la tristesse a des charmes! Que j'aimais de ses yeux la brûlante douceur! Sa plainte m'accusait; le crime... je l'ignore : J'ai fait pour l'expliquer dés efforts superflus. Ces mots seuls m'ont frappée, il me les crie encore :

« Je ne te verrai plus ! »

Et je l'ai laissé fuir, et ma langue glacée A murmuré son nom qu'il n'a pas entendu ; Et sans saisir sa main ma main s'est avancée, Et mon dernier adieu dans les airs s'est perdu.

i. Tels, aux siècles de la galanterie, d'habiles séducteurs se flattaient de posséder « le don des larmes ». Ils pouvaient verser autant de pleurs qu'il convenait pour rendre leur martyre intéressant aux genoux de la désirée.

Il avait dit un jour : « Que ne puis-je auprès d'elle (Elle, alors, c'était moi!;, que ne puis-je chercher Ce bonheur entrevu qu'elle veut me cacher! Son cœur paraît si tendre; oh! s'il était fidèle! » Puis, fixant ses regards sur mon front abattu. Du charme de ses yeux il m'accablait encore,

Et ses yeux que j'adore Portaient jusqu'à mon cœur : « Je te parle, entends-tu ? »

Trop bien! A-t-il soumis mes plus chères années ! Je n'y trouve que lui! rien ne me fut si cher! Et pourtant mes amours, mes heures fortunées, N'était-ce pas hier?

Que la vie est rapide et paresseuse ensemble!

Dans ma main qui s'égare, et qui brûle, et qui tremble,

Que sa coupe fragile est lente à se briser!

Ciel! que j'y bois de pleurs avant de l'épuiser!

Mes inutiles jours tombent comme les feuilles, Qu'un vent d'automne emporte en murmurant : Ce n'est pas toi qui les accueilles; Qu'importe leur sort en mourant?...

Pour beaucoup d'avenir j'ai trop peu de courage; Oui! je le sens au poids de mes jours malheureux,

Ma vie est un orage affreux

Qui ne peut être un long orage1.

i . Il se prolongea toute la vie de Mm« Desbordes-Valmore, et cette existence incertaine fut longue, elle aussi.

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