‹ Œuvres choisies de Marceline Desbordes-ValmoreChapitre 44 sur 145 · ALBERTINE · texte numérisé non relu

ALBERTINE

Que j'aimais à te voir, à t'attendre, Albertine! A te deviner seule, en écoutant tes pas! Oh! que j'aimais mon nom dans ta voix argentine! Quand je vivrais toujours, je ne l'oublirais pas. Comme, après un temps tiède, une étoile imprévue

Jette sa lueur dans les cieux, Mon chagrin (j'en mourais!) semblait fuir à ta vue. Tu chantais comme au temps où, petite et joyeuse,

Et sensible et rieuse, Tu caressais ta mère et m'entraînais aux champs, Pour chercher des oiseaux, pour imiter leurs chants. Oui, tu me rappelais ton enfance ingénue, Cette grâce changée et du monde inconnue, Cette candeur, soumise à qui peut la trahir, Qui s'élance, qui tremble et pleure sans haïr.

D'où venais-tu, ma chère? On t'aurait crue heureuse;

Le sourire toujours surmonta tes douleurs :

Quand ton sein se brisa dans une lutte affreuse,

On ignorait encor qu'il était plein de pleurs.

Albertine, Albertine ! O ma douce compagne!

Tes pas avant les miens se sont donc arrêtés!

Tes cris qui m'appelaient, par l'écho répétés,

Ne m'attireront plus à travers la campagne!

Oh! que c'est mourir jeune! Un jour, ta faible voix

1. Voir, dans la notice, le portrait d'Albertine Gantier et des détails sur la place que cette amie de jeunesse avait tenue dans l'âme de Marceline.

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; Elle devenait faible, et j'en étais troublée ,

Ta voix me dit : « Bientôt, pour la première fois,

Je ne guiderai plus ta course désolée :

Tu viendras seule, alors, à notre' rendez-vous.

Sous le saule qui pleure, au tombeau de mon frère,

Et de même, et bientôt, tu pleureras sur nous.

Pour moi, près de Julien, il reste assez de terre :

J'y songe tous les jours; on est bien dans la mort,

Va! le sommeil est doux quand il est sans remord. »

Et ta main, du repos marquant l'étroit espace,

Y jeta quelques fleurs pour y garder ta place.

Est-il vrai qu'on est mieux dans la mort? Es-tu bien? Mais quoi! je parle seule; elle ne répond rien.

Et quand je retournai, les fleurs étaient flétries, Et déjà d'autres fleurs, que nous avions nourries, Penchaient leur tète autour de son tombeau; Des papillons planaient gaiement sur elle, Dans les rameaux couvait la tourterelle, Et pour d'autres que moi le printemps était beau!

Eh quoi ! rien ne semblait manquer à la nature! De rustiques enfants couraient dans la verdure De l'enclos dont l'aspect me faisait tressaillir; Enfants, ils n'y voyaient que des fleurs à cueillir.

Et moi, quand dans la tombe on me fera descendre, Des papillons légers voleront-ils sur moi? Les oiseaux viendront-ils y chanter sans effroi? Les rayons du soleil toucheront-ils ma cendre? Seule au monde, aujourd'hui, j'achève mon chemin. Quand mon cœur est gonflé d'amertume et d'alarmes, Tendre, tu ne viens plus le presser sous ta main, Tu n'y viens plus verser de l'espoir ou des larmes. Personne, quand je suis assise tristement,

ÉLÉGIES 8l

Ne vient tout près, tout bas, m'appeler son amie; Ta seule ombre, épiant ma douleur endormie, Vient me consoler, un moment.

Si je trouve, en suivant quelque route isolée, Un jeune arbre tombé sous ses premières rieurs, Je regarde en pitié sa tête échevelée; Ce qui souffre, c'est toi qui m'arraches des pleurs.

Ainsi, toujours aimante et déçue, ou trahie, Mes plus doux sentiments se fanent, tour à tour;

Et l'amitié coûte à ma vie

Autant de larmes que l'amour.

Mais je veux te pleurer, toi! mais je veux entendre Ta voix, la seule voix qui me fut toujours tendre, La seule qui n'a pu me reprocher mon sort, Qui ne trouva jamais d'accents que pour me plaindre, Qui voulait m'adoucir et ma vie et ta mort, Et me parlait du ciel sans m'apprendre à le craindre1; Qui m'a dit, presque éteinte au dernier entretien : « Adieu! je vais dormir du sommeil de Julien. »

Oui, tu dors! et l'enfant dont tu fus tant aimée, Et le pauvre interdit, à ta porte fermée, Tout s'arrêta pensif, tout pleura sur le seuil, Tout s'éloigna muet et partagea mon deuil. Et l'on m'a demandé si de mon Albertine Le rapide destin fut un moment heureux. Hélas! au souvenir de ta voix argentine, J'ai puisé ce chant douloureux.

Humble fille de la nature, Elle aimait la fleur sans culture Qui naît et meurt au fond des bois;

i. Voilà du vrai lyrisme, dont la source fut dans le cœur du poète.

Son âme, brûlante et craintive, Aimait l'eau mobile et plaintive Qui répond aux plaintives voix; Comme l'impatiente abeille Quitte une rose moins vermeille, Emportant dans les airs son parfum précieux, Cette jeune Albertine, en silence éveillée, Quittant, avant le soir, sa couronne effeuillée, Vient de s'en retourner aux cieux.

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