‹ Œuvres choisies de Marceline Desbordes-ValmoreChapitre 58 sur 145 · LE REVE DE MON ENFANT · texte numérisé non relu

LE REVE DE MON ENFANT

A madame Pauline Duchambge.

« Mère! petite mère! » Il m'appelait ainsi; Et moi, je tressaillais à cet accent si tendre, Tout mon être agité s'éveillait pour l'entendre. Je ne l'entendrai plus : il ne dort plus ici. Où retentit sa voix, qui calmait ma souffrance

Comme la voix de l'espérance, Formée (on l'aurait dit) de rosée et de miel? Le ciel en fut jaloux, elle doit être au ciel. Non! elle est dans mon cœur : je l'y tiens enfermée; Elle soupire encore, elle parle avec moi. Durant mes longues nuits, cette voix tant aimée Me dit : « Ne pleure plus! je ne dors pas pour toi. » Oh! moitié de ma vie, à ma vie arrachée, Viens! redis-moi ton rêve : il m'a prédit ton sort. Que ta plainte, une fois de mon cœur épanchée, Rappelle un jeune cygne et son doux chant de mort! « Ecoute, m'as-tu dit, écoute mon beau songe! » (Le premier... le dernier qui berça ton sommeil! De ce récit confus, prophétique mensonge, Cher innocent, tu vins saluer mon réveil.) « Ecoute! je dormais; j'avais dit ma prière. J'ai vu venir vers moi deux anges : qu'ils sont beaux! Je voudrais être un ange. Ils portent des flambeaux Que le vent n'éteint pas. L'un d'eux m'a dit : « Mon frère, Nous venons te chercher; veux-tu nous suivre? — Oh! oui, Je veux vous suivre... On chante; est-ce fête aujourd'hui?

— ■ C'est fête. Viens chercher des parures nouvelles. »

Et mes bras s'étendaient pour imiter leurs ailes;

Je m'envolais comme eux, je riais... j'avais peur!

Dieu parlait! Dieu pour moi montrait une couronne

C'est aux enfants chéris que sa bonté la donne,

Et Dieu me l'a promise, et Dieu n'est pas trompeur.

J'irai bientôt le voir; j'irai bientôt... « Ma vie!

Où donc étais-je alors ?... — Attends... je ne sais pas..

Tu pleurais sur la terre, où je t'avais suivie.

— Tu me laissais pleurer? — Je t'appelais tout bas.

— Tu voulais me revoir? — Je ne pouvais, ma mère. Dieu ne t'appelait pas. » Un froid saisissement Passa jusqu'à mon cœur, et cet être charmant, Calme, rêvait encor sa céleste chimère.

Dès lors un mal secret répandit sa pâleur

Sur ce front incliné, qui brûlait sous mes larmes.

Je voyais se détruire avant moi tant de charmes,

Comme un frêle bouton s'effeuille avant la fleur.

Je le voyais! et moi, rebelle... suppliante,

Je disputais un ange à l'immortel séjour.

Après soixante jours de deuil et d'épouvante,

Je criais vers le ciel : « Encore, encore un jour! »

Vainement. J'épuisai mon âme tout entière;

Ace berceau plaintif j'enchaînai mes douleurs;

Repoussant le sommeil et m'abreuvant de pleurs,

Je criais à la mort : « Frappe-moi la première! »

Vainement. Et la mort, froide dans son courroux,

Irritée à1 l'espoir qu'elle accourait éteindre

Et moissonnant l'enfant, ne daigna pas atteindre

La mère expirante à genoux.

Et quand je reparus morne et découronnée, Après avoir longtemps craint jusqu'à l'amitié, Cette troupe légère2, un moment consternée,

i. C'est-à-dire contre.

Page 1