‹ Œuvres choisies de MassillonChapitre 23 sur 74 · LA FÊTE DE TOUS LES SAINTS · texte numérisé non relu

LA FÊTE DE TOUS LES SAINTS

Beati qui lugerU, quoniam ipti eoMoliUmntur.

Bieobflareuz ceux qoi plearant, parce qa*ilt seront comolét.

( Matth., y, 5. )

Sire,

Si le monde parloit ici à la place de Jésus-Christ, sans doute il ne tiendrait pas à Votre Majesté le même langage.

Heureux le prince, vous diroit-il, qui n'a jamais combattu que pour vaincre; qui n'a vu tant de puissances années contre lui que pour leur donner une paix glorieuse ; et qui a toujours été plus grand ou que le péril ou que la victoire !

Heureux le prince qui, durant le cours d'un règne long et florissant, jouit à loisir des fruits de sa gloire, de

58 SEUMONS I)K MASSILLON.

Tamour de ses peuples, de Testime de ses ennemis, de l'admiration de Tunivers, de l'avantage de ses conquêtes, de la magnificence de ses ouvrages, de la sagesse de ses lois, de l'espérance auguste d'une nombreuse postérité, et qui n'a plus rien à désirer que de conserver longtemps ce qu'il possède !

Ainsi parleroit le monde ; mais , Sire , Jésus-Christ ne parle pas comme le monde.

Heureux, vous dit-il, non celui qui fait l'admiration de son siècle, mais celui qui fait sa principale occupation du siècle à venir, et qui vit dans le mépris de soi-même et de tout ce qui passe ; parce que le royaume du ciel est à lui : Beati pauperes spiritu^ qiioniam ipsorum est regnwn cœlorum (Matt., v, 3).

Heureux, non celui dont l'histoire va immortaliser le règne et les actions dans le souvenir des hommes , mais celui dont les larmes auront effacé l'histoire de ses péchés du souvenir de Dieu même; parce qu'il sera éternellement consolé : Beati qui lugenl^ qiwniam ipsi consolabtintur (Matt., v, 5).

Heureux , non celui qui aura étendu par de nouvelles conquêtes les bornes de son empire, mais celui qui aura su renfermer ses désirs et ses passions dans les bornes de la loi de Dieu ; parce qu'il possédera une terre plus durable que l'empire de l'univers : Beati miles ^ quoniam ipsi passidebunt terram (Matt., v. A).

Heureux , non celui qui , élevé par la voix des peuples au-dessus de tous les princes qui l'ont précédé, jouit à loisir de sa grandeur et de sa gloire, mais celui qui , ne trouvant rien , sur le trône même, digne de son cœur, ne cherche de parfait bonheur ici-bas que dans la vertu et dans la justice, parce qu'il sera rassasié : Beati qui esu-

riurU et siliuni jmlitiam , quoniam ipsi salurabuntur (Matt., V, 6).

Heureux , non celui à qui les hommes ont donné les titres glorieux de grand et d'invincible, mais celui à qui les malheureux donneront devant Jésus-Christ le titre de père et de miséricordieux ; parce qu'il sera traité avec miséricorde : Reati miséricordes^ quoniam ipsi misericor^ diam consequentur (Matt., v, 7).

Heureux enfin, non celui qui, toujours arbitre de la destinée de ses ennemis , a donné plus d'une fois la paix à la terre, mais celui qui a pu se la donner à soi-même, et bannir de son cœur les vices et les affections déréglées qui en troublent la tranquillité ; parce qu'il sera appelé enfant de Dieu : Beati pacifici^ quoniam filii Dei vocabunlur (Matt., v, 9).

Voilà, Sire, ceux que Jésus-Christ appelle heureux; et rÉvangile ne connoit point d'autre bonheur sur la terre que la vertu et l'innocence.

Grand Dieul ce n'est donc pas cette longue suite de prospérités nouîes dont vous avez favorisé la gloire de son règne, qui peut le rendre le plus heureux des rois; * c'est par là qu'il est grand, mais ce n'est pas par là qu'il est . heureux. Sa piété a commencé sa félicité. Tout ce qui ne sanctifie pas l'homme ne sauroit faire le bonheur de l'homme. Tout ce qui ne vous met pas dans un cœur, ô mon Dieu, n'y met ou que de faux biens qui le laissent vide, ou que des maux réels qui le remplissent d'inquiétude ; et une conscience pure est la source unique des vrais plaisirs.

C'est à cette vérité, mes frères, que l'Église borne

1. Quelle manière saintement habile d'insinuer les sévères maximes de l*ÊvanRile!

aujourd'hui tout le fruit de la solennité qu'elle nous propose. Comme Terreur où l'on est dans le monde, que la vie des saints a été triste et désagréable, est un des principaux artifices dont le monde se sert pour nous empêcher de les imiter, l'Église, en renouvelant aujourd'hui leur mémoire, nous fait souvenir en même temps que non-seulement ils jouissent d'une félicité immortelle dans le ciel, mais encore qu'ils ont été les seuls heureux de la terre, Beatiy etc.; et que celui qui porte l'iniquité dans son sein y porte toujours le trouble et la frayeur ; et que la destinée des gens de bien est mille fois plus douce et plus tranquille, en ce monde même, que celle des pécheurs.

Mais en quoi consiste le bonheur des justes en cette vie? Il consiste premièrement dans la manifestation de la vérité cachée aux sages du monde ; secondement dans le goût de la charité refusé aux amateurs du monde, dans les lumières de la foi qui adoucissent toutes les peines de l'âme fidèle, et qui rendent celles du pécheur plus amères : c'est mon premier point; dans les douceurs^ de la grâce, qui calment toutes les passions, et qui , refusées à un cœur corrompu, le laissent en proie à lui-même, c'est le dernier. Développons ces deux vérités si propres à rendre la vertu aimable et les exemples des saints utiles. Mais avant que de commencer, implorons le secours de r Esprit-Saint par l'intercession de Marie. Av€y Maria.

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