‹ Œuvres choisies de MassillonChapitre 36 sur 74 · I. L'image est-elle bien exacte · texte numérisé non relu

I. L'image est-elle bien exacte

malheureux : qui n'ont jamais assez de consolateurs ; qui , au plus léger contre-temps , voient se rassembler autour d'eux non-seulement tous ces amis mondains que leur rang et leur fortune leur donnent, mais encore tous ces ministres pieux et éclairés que l'estime publique distingue, et dont les saintes instructions seroient bien mieux placées auprès de tant d'autres malheureux auxquels toutes les ressources du monde et de la religion manquent, et auxquels aussi elles seroient plus utiles. Mais, mes frères, devant le tribunal de Jésus -Christ, on comparera vos afflictions avec celles de tant d'infortunés qui vous environnent, et dont les malheurs sont d'autant plus affreux qu'ils sont plus obscurs et plus oubliés : et alors on vous demandera si c'étoit à vous à murmurer et à vous plaindre ; on vous demandera si vous deviez tant faire valoir des calamités qui auroient été des consolations pour beaucoup d'autres; on vous demandera s'il falloit tant murmurer contre un Dieu qui vous traitoit avec tant d'indulgence, tandis qu'il appesantissoit sa main sur une infinité de malheureux; on vous demandera s'ils avoient moins de droit aux biens et aux plaisirs de la terre que vous; si leur âme étoit moins noble et moins précieuse devant Dieu que la vôtre; en un mot, s'ils étoient ou plus criminels ou d'une autre nature que vous.

Hélas! mes frères, non-seulement c'est l'amour excessif de nous-mêmes, mais encore c'est notre dureté pour nos frères, qui grossit à nos yeux nos propres malheurs. Entrons quelquefois sous ces toits pauvres et dépourvus, où la honte cache des misères si affreuses et si touchantes ; allons dans ces asiles de miséricorde où toutes les calamités paroissent rassemblées : c'est là que nous apprendrons ce que nous devons penser de nos aiDictions ;

c'est là que, touchés de l'excès de tant de malheurs, nous rougirons de donner encore des noms à la légèreté des nôtres; c'est là que nos murmures contre le ciel se changeront en des actions de grâces, et que, moins occupés des croix légères que le Seigneur nous envoie que de tant d'autres qu'il nous épargne , nous commencerons à cndndre son indulgence, loin de nous plaindre de sa sévérité. Mon Dieu ! que le jugement des grands et des puissants sera formidable, puisque, outre l'abus inévitable de leur prospérité, les afflictions qui auroient dû en sanctifier encore l'usage et en expier les abus deviendront elles-mêmes leurs plus grands crimes !

Mais comihent se servir des afflictions, pour sanctifier les périls de son état, et pour opérer son salut, puisqu'elles y paroissent mettre des obstacles invincibles 7 C'est ici le dernier prétexte, tiré de l'incompatibilité que les afflictions semblent avoir avec notre salut.

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