A GENEVRE
Le temps se passe, et se passant, Madame, Il fait passer mon amoureuse flame.
Ah! quand je pense aux extrêmes plaisirs Que je receus durant toule une année.
J ay du penser Tame si estonnée Qu*elle me fait tout tremblant devenir.
Tant du penser m*est doux le souvenir. Quand le printemps poussoit l'herbe nouvelle, Qui de couleurs se faisoit aussi belle Qu*est la couleur d*un gaillard papegaj * Bleu, pers, gris, jaune, incarnai et vert-gay, Dès le matin avant que les avettes Eussent succé la douceur des fleurettes Qui embasmoient les jardins d'environ, Vous amassiez dedans vostre giron, Gomme une fleur entre les fleurs assise, La couleur jaune, incarnate et la grise, Tantost la rousse et la blanche, et aussi Le rouge œillet, le jaunissant soulci, La pasquerette aux petites pensées :
L'une sur l'autre en un rond amassées, On beau bouquet faisiez de vostre main, Que vous cachiez une heure en voslre sein :
Puis me baisant, au sortir de la porte Me le donniez d'une si douce sorte,
^ Papegay^ perroquet.
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lîLÉGIES 2G3
Que tout le jour j'en sentoy revenir, La fleur à l'œil, au cœur le souvenir.
A. mon retour des champs ou de la ville, D'une main blanche à presser bien sublile Vous m'accoUiez, et en cent et cent lieux Vous me baisiez et la bouche et les yeux De voslre langue à baiser bien apprise.
Tantost fronciez les plis de ma chemise, A chasque ply me baisant, ou mordant D'un petit trait mon front de vostre dent :
Tantost frisiez de vostre main vermeille Mes blonds cheveux à Tentour de l'aureille, Ou me pinsiez, chatouilliez, et j'estois Si hors de moy que rien je ne sentois, Mort de plaisir, tant le plaisir extrême Avoit perdu ma raison et moy-mesme.
Mais ce plaisii' que j'alloy recevant, En peu de jours se perdit comme vent, Et Tamitié chaudement allumée S'assoupit toute et devint en fumée, Fusl que le ciel le commandast ainsi, Fust vostre faute ou fust la mienne aussi, Fust par malheur ou par cas d'aventure, Fust que chacun ensuive sa nature Par trop encline aux nouvelles amours.
Ah! fier destin, nous rompismes le cours, Sans y penser, de l'amitié première, Quand plus l'ardeur couroit en sa carrière ; Si que laissant le vieil pour le nouveau, Par inconstance et fureur de cerveau.
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Tous deux picquez d'eslranges frenaisies, En autre pari mismes nos fantaisies :
Si que tous deux faschez de trop de loy, Fusmes contents de rompre nostre foy Pour la donner à de moindres peut-eslre :
Ainsi Amour de toutes choses maistre, Ainsi le ciel et la saison des temps Furent et sont et seront incoustans.
Puis de tel fait la faute est excusable.
Venus qui fut déesse vénérable, Navrée au cœur des Hames et des dards De son enfant, aima bien le dieu Mars, Ce grand guerrier nourrisson de la Thrace, Peste et terreur de nostre humaine race :
Puis en quittant les amours de ce dieu , Elle choisit Adonis en son lieu :
Puis se faschant d'Adonis, fut éprise D'un pastoureau, d'un Phrygian Anchise Qui habitoit le sommet Idean :
Puis en laissant ce pasteur Phrygian Aima Paris de la mesme contrée, Tant elle fut de son plaisir outrée. Elle fit bien d'avoir de tous pitié :
Rien n'est si sot qu'une vieille amitié.'
Mania-t-on jamais, je le demande, le vers de dix syllabes avec plus d'aisance et de prestesse? La malice et le sentiment se réunissent ici et se mêlent au badinage. Quoi de plus tendrement voluptueux que ce bouquet caché une heure au sein d'une maîtresse, puis tout d'un
» Éd. P. Bl., t. IV. p. 306.
coup, au départ, donné avec un baiser, et d'une si douce
sorte.
Que tout le jour j*en sentoy revenir La fleur à l'œil, au cœur le souvenir.
Les détails de la toilette, ces plis de chemise qu'on fronce, et ces baisers à chaque pli, font un ravissant tableau avec lequel contrastent vivement le persiflage naïf de la fin, et ces maximes railleusement volages :
Elle fit bien d*avoir de tous pitié :
Rien n'est si sot qu'une vieille amitié.
Ceci est du Voltaire ; ce qui précède est du Marot et du La Fontaine.
Le poète, pour se distraire de son amour, se conseille à lui-même les voyages, comme un remède efficace.
Heureux celuy qui ses peines oublie 1 Va-t'en trois ans courir par l'Italie :
Ainsi pourras de ton col deslier Ce lacz coulant qui te tient prisonnier.
Autres citez, autres villes et fleuves. Autres desseins, autres volontez neuves ;
Autre contrée, autre air et autres cieux D'un seul regard t'esblouiront les yeux, Et te feront sortir de la pensée Plustost que vent celle qui t'a blessée.
Car comme un clou par l'autre est repoussé, L'amour par l'autre est soudain effacé.
Tu es semblable à ceux qui dans un antre Ont leur demeure où point le soleil n'entre,
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{lux regardons en si obscur séjour Nostre lumière une heure en tout le jour, Pensent qu'une heure est le soleil, et croyent Que tout le jour est ceste heure qu'ils voyant.
Incontinent que leur cœur généreux Les fait sortir hors du séjour ombreux, En contemplant du soleil la lumière, Ils ont horreur de leur grotte première.
Le bon Orphée en l'antique saison Alla sur mer bien loin de sa maison Pour effacer le regret de sa femme.
Et son chemin anéantit sa dame.
Quand le soleil s'abaissoit et levoit, Tousjours pleurant el criant le trouvoit Dessous un roc, où son ame blessée, Se nourrissoit d'une triste pensée.
Et ressembloit non un corps animé, Ains un rocher en homme transformé.
Mais aussi tost qu'il laissa sa contrée, Autre amour neuve en son cœur est entrée, Et se guarit en changeant de païs.
Pour Eurydice il aima Calais, Empoisonnant tout son cœur de la peste De cet enfant : je me tairay du reste :
De membre à membre il en fut detranché.
Sans chastiment ne s'enfuit le péché. *
Ce morceau est sur le même ton et a le même mérite que le précédent. On a cherché à expliquer de bien des
« Éd. P. Bl., t. IV, p. 324.
manières la mort d'Orphée ; on a dit que, devenu insensible à Tamour depuis la mort d'Eurydice, il avait provoqué par ses dédains la fureur des Bacchantes : mais il est plus piquant de penser, avec Ronsard , que cette mort fut un châtiment dont les dieux frappèrent le volage.
CONTRE LES BUCHERONS