SUR RONSARD XLIII
direct en français : elleavait retardé jusque-là, elle fit irruption avec lui.
Ce n'est pas à dire qu avec plus de ressources et d'imagination il n'eût pu être un poète de Renaissance tout autrement vif, inventif et léger. A le prendre tel qu'ilfut, il eut son utilité et sonmérite. Ses premières œuvres, ses Odes (1550) sont remplies d'un feu de tète qui se ressent de la vie renfermée et de l'espèce de serre chaude où il s'était nourri. Il rougirait de paraître imiter en rien les Français, ses prédécesseurs et devanciers, « d'autant, dit-il, que la langue est encore en son enfance ». 11 s'est éloigné d'eux tant qu'il a pu , a prenant style à part, sens à part^ œuvre à part ». Une louange donnée pour la forme à Marot mort, à Heroet, à Scève et à Mellin de Saint-Gelais vivants, necontredit pas cette prétention qu'il a de marcher le seul et le premier par un sentier inconnu. Ce sentier, non frayé jusque-là, consiste à se jeter tout à fait du côté des anciens, à suivre de près Pindare, Horace; il met son orgueil à les reproduire, à se modeler sur eux. A l'instar de ces maîtres, il apporte aux Français l'ode, le nom et la chose, et il se pique de l'offrir dans toute sa variété. Il n'écrit pas pour les rimeurs du jour ni pour les courtisans, dit-il, « qui n'admirent qu'un petit sonnet pétrarquisé ou quelque mignardise d'amour » qui n'a qu'un propos et qu'un ton; mais il s'adresse aux « gentils esprits, ardents de la vertu ». Il a à cœur d'illustrer, de promouvoir notre langue, et de montrer aux étrangers qu'elle devancerait la leur, si ces beaux diseurs médisants, qui s'attaquent déjà à lui et qui combattent proprement des ombres (il les appelle d'un mot grec eflTrayant, sciamaches), voulaient aussi bien s'ap-
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pliquer à la défeudre et à la propager. Ces derniers mots couverts paraissent avoir été à l'adresse de Mellin de Saint-Gelais, poète de cour et homme de goût comme nous dirions ^lequel s'était permis dès l'abord, contre Ronsard et sa manière, des railleries qu'il continua encore quelque temps, et dont enfin il se désista : Mellin vieillissait et allait mourir, et, après les premières escarmouches, il sentit qu'il valait mieux faire sa paix avec cette jeunesse que de soutenir une guerre inégale. J'ai sous les yeux dans l'édition première ces odes de Ronsard; je les disais autrefois presque illisibles: j'avoue qu'elles continuent de me paraître bien hérissées et bien rudes ; il y justifie par trop ce vers de l'ode finale imitée de VExegi monum^ntum :
E|us dur que fer, j'ai fini mon ouvrage.
Si j'avais à y faire un choix, il ne serait pas autre que celui que j'en ai tiré anciennement. Quelques pièces vives ou même touchantes, telles que V Élection de mon sépulcre, des vers à la fontaine Bellerie, une épode impétueuse contre une certaine Jeanne trop cruelle, des strophes éparses, voilà ce qu'on y peut glaner. La jolie pièce : Mignonne, allons voir si la rose.,,,iij était pas d'abord et n'a été introduite que dans des éditions suivantes. Ronsard a le souffle généreux et une certaine force inhérente à son talent : c'en est un trait distinctif; mais cette force insuffisante, et qui le trahit dans les grands sujets, réussit mieux et le sert quand il se rabat aux moindres. C'est ainsi qu'il y a quelquefois du nerf et de la netteté brillante dans la grâce.
Les Amours de Ronsard, qui succédèrent (1552),
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sont moins tendues que les premières odes, et ofirent, malgré la monotonie, quelque agrément. Le poète dans ces sonnets imite habituellement Pétrarque, et par endroits avec fraîcheur et sentiment; il y a des expressions heureuses, de ces images qui enrichissent la langue poétique :
Sur le métier d'un si vague penser Amour ourdit les trames de ma vie.
L'année suivante (1553) le docte Muret jugea àpropos de commenter ce recueil de sonnets ; il voulait venger Ronsard contre la critique des ignorants, contre Tarrogance, disait-il, de ces acrêtés mignons dont « l'un le reprenait de se trop louer, Tautre d'écrire trop obscurément, l'autre d'être trop audacieux à faire de nouveaux mots ». Muret convient cependant que dans ce volume « il y a quelques sonnets qui d'homme n'eussent jamais été bien entendus, si l'auteur ne les eût, ou à lui ou à quelque autre, familièrement déclarés » et expliqués. Dès ce moment la réputation de Ronsard, aidée de ce concours des doctes et de quelques hautes protections en cour, triompha de toute résistance ; Mellin de Saint-Gelais avait rendu les armes, et dans les années suivantes Ronsard, goûté des princes et adopté de la jeunesse, n'eut plus qu'à développer et à varier les applications de son talent. Il l'assouplit en effet, et dans les nouvelles Amours qu'il ajouta aux premières, dans les odes ou chansons qu'il y entremêla aux sonnets, il eut des notes où le feu, la verve et la facilité se font encore aujourd'hui sentir : Quand fétois libre, ains quune amour nouvelle^ etc.; Or que Thiver roidit la glace épaisse^ etc. ; Q,uand ce beau printemps je voy, etc.