‹ Œuvres choisies de P. de RonsardChapitre 65 sur 147 · VOEU A VENUS · texte numérisé non relu

VOEU A VENUS

POUR GARDER CTPRE CONTRE l'ARMEE DU TURC

Belle Déesse, amoureuse Gyprine, Mère du Jeu, des Grâces et d'Amour, Qui fais sortir tout ce qui vid au jour, Gomme du tout le germe et la racine!

Idalienne, Amathonte, Erycîne, Defens des Turcs Gypre ton beau séjour :

Baise ton Mars, et tes bras alentour De son col plie, et serre sa poictrine.

Ne permets point qu'un barbare Seigneur

Perde ton isle et souille ton honneur :

De ton berceau chasse autre-part la guerre.

Tu le feras : car d'un trait de tes yeux Tu peux fléchir les hommes et les dieux.

Le ciel, la mer, les enfers et la terre.*

Je faisois ces sonnets en Tantre Piéride, Quand on vid les François sous les armes suer. Quand on vid tout le peuple en fureur se ruer. Quand Bellonne sanglante alloit devant pour guide;

* Éd. p. Bl., t. I, p. 385.

« Éd. p. Bl., t. I. p, 38î.

86 AMOURS DIYBRSBS

Quand en lieu de la loy, le vice, rhomicide, L'impudence, le meurtre, et se sçavoir muer En Glauque et en Prêtée, et TEstat remuer, Estoient tiltres d'honneur, nouvelle Thebaïde.

Pour tromper les soucis d'un temps si vicieux, J'escrivois en ces vers ma complainte inutile. Mars aussi bien qu'Amour de larmes est joyeux.

L'autre guerre est cruelle, et la mienne est gentille,

La mienne finiroit par un combat de deux.

Et l'autre ne pourroit par un camp de cent mille. *

» Éd. P. Bl., t. II, p. 386.

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Ronsard est le premier poète qui introduisit Tode en France. Si Jacques Pelletier du Mans et Joachin Dubellay ont publié avant lui des odes, ils avaient déjà connaissance des siennes, et eux-mêmes ils ont attribué riionneur de Pinvention à Ronsard. On va jusqu'à raconter de Joachim Dubellay que, vivant familièrement avec Ronsard sous Dorât, il déroba à son ami quelques papiers dont il profita pour ses propres compositions lyriques. Au reste, Tespièglerie de Dubellay (car il me répugne de voir autre chose dans ce petit larcin de collège) n'eut pas de suites fâcheuses : il restitua les papiers, Ronsard s'apaisa, et l'amitié des deux rivaux demeura inaltérable. Les odes pindariques de Ronsard, qui lui procurèrent tant de gloire lorsqu'elles parurent, sont, à trancher le mot, détestables et presque illisibles. La seule chose qu'on y puisse louer aujourd'hui est le côté technique, le travail du mécanisme. L'ode deuxième, adressée au roi Henri II, nous offre le premier exemple de la strophe de dix vers, dont tous nos lyriques ont &it si grand usage, et dont on a communément prêté l'invention à Malherbe :

Gomme un qui prend une coupe, Seul honneur de son trésor, Et de rang verse à la troupe Du vin qui rit dedans l'or.

Ainsi versant la rosée, Dont ma langue est arrousée, Sur la race des Valois, En son doux nectar j'abreuve Le plus grand roi qui se treuye Soit en armes ou en lois.

On peut faire à Ronsard le reproche d'avoir trop rarement employé ce rhy thme d'un si grand effet, et d'avoir souvent donné la préférence à d'autres qui sont fort inférieurs. La strophe, en effet, pour être bonne et valaJble, doit être constituée tellement que tout s'y tienne, et que les parties soient solidaires entre elles. Chaque vers qui entre en sa composition est comme une pierre dans une voûte. Or il arrive quelquefois que Ronsard, dans le dessein d'inventer de nouveaux rhythmes, ne fait que déplacer et ranger en mosaïque des rhythmes anciens. Sa strophe alors, si l'on peut ainsi dire, n'est pas construite en voûte, mais elle fait plafond. C'est ce qu^on pourra remarquer dans l'ode au chancelier de l'Hospital, où la strophe ne se compose guère que de trois qua« trains juxtaposés.

Ce n'est pas sans quelque hésitation que nous réimprimons en partie cette ode. Mais sa célébrité a été si grande, elle a si longtemps été proclamée comme un chef-d'œuvre, qu'on ne saurait entièrement l'omettre dans un choix un peu complet de Ronsard. Notre but d'ailleurs n'est pas de composer un panégyrique de ce poète, mais de le faire connaître. Avec un peu d'attention le lecteur trouvera peut-être que cette pièce tant vantée n'est pas tout à fait indigne de mémoire.

A MICHEL DE l'hOSPITAL

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