AU SIEUR BERTRAND
La mercerie que je porte, Bertrand, est bien d'une autre sorte Que celle que l'usurier vend Dedans ses boutiques avares, Ou celle des Indes Barbares Qui enflent Torgueil du Levant.
* Éd. P. Bi., t. II. p. 68.
* Au sieur Bertrand Bergier, de Poitiers.
Ma douce navire immortelle Ne se charge de drogue telle ; Et telle de moy tu n'attens ; Ou si tu Tattens tu t'abuses :
Je suis le trafiqueur des Muses, Et de leurs biens maistres du temps.
Leur marchandise ne s*estalle Au plus offrant dans une halle, Leur bien en vente n'est point mis, Et pour l'or il ne s'abandonne :
Sans plus, libéral je le donne A qui me plaist de mes amis.
Reçoy donque cette largesse, Et croy que c'est une richesse Qui par le temps ne s'use pas ; Mais contre le temps elle dure.
Et de siècle en siècle plus dure, Ne donne point aux vers d'appas.
L'audacieuse encre d'Alcée Par les ans n'est point effacée.
Et vivent encore les sons Que l'Amante bailloit en garde A sa tortue babillarde, La compagne de ses chansons.
Mon grand Pindare vit encore, Et Simonide, et Stesichore, Sinon en vers, au moins par nom :
Et des chansons qu'a voulu dire Anacreon dessur la lyre.
Le temps n'efface le renom.
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N'as-tu ouy parler d'Enée, D'Achil, d'Ajax, dldomenée?
A moy semblables artisans Ont immortalizé leur gloire, Et fait allonger la mémoire De leur nom jusques à. nos ans.
Hélène Grecque estant gaignée D'une perruque bien peignée, D'un magnifique accoustrement, Ou d'un roy traînant grande suite, N'a pas eu la poitrine cuite Seule d'amour premièrement.
Hector le premier des gendarmes N'a sué sous le faix des armes, Fendant les escadrons espais :
Non une fois Troye fut prise :
Maint prince a fait mainte entreprise Devant le camp des deux roy s Grecs.
Mais leur prouesse n'est cogneue. Et une oblivieuse nue Les tient sous un silence estraints :
Engloutie est leur vertu haute Sans renom pour avoir eu faute Du secours des poëtes saincts.
Mais la mort ne vient impunie, Si elle atteint l'ame garnie Du vers que la Muse a chanté, Qui pleurant de deuil se tourmente Quand l'homme aux Enfers se lamente Dequoy son nom n'est point vanté.
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Le tien le sera, car ma plume Aime volontiers la coustume De louer les bons comme toy, Qui prévois Fun et Tautre terme Des deux saisons, constant et ferme Contre le temps qui va sans foy :
Plein de vertu, pur de tout vice, Non bruslant après Tavarice, Qui tout attire dans son poin, Chenu de meurs, jeune de force, Amy d'espreuve, qui s'efforce Secourir les siens au besoin.
Celuy qui sur la teste sienne Voit l'espée sicilienne.
Des douces tables Tappareil N'irrite sa faim, ny la noise Du rossignol qui se desgoise Ne luy rameine le sommeil :
Mais bien celuy qui se contente Gomme toy : la mjsr il ne tente, Et pour rien tremblant n'a esté.
Soit que le bled fausse promesse.
Ou que la vendange se laisse Griller aux fiâmes de Testé.
De celuy, le bruit du tonnerre Ny les nouvelles de la guerre N'ont fait chanceler la vertu :
Non pas d'un roy la fiere face, Ny des pirates la menace Ne luy ont le cœur abatu.
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Taisez-vous, ma lyre mignarde, Taisez-vous, ma lyre jazarde.
Un si haut chant n'est pas pour vous :
Retournez louer ma Cassandre, Et dessur vostre lyre tendre Chantez-la d'un fredon plus dous.*
L'audacieuse encre d'Alcée, Tout ce qui suit est imité et presque traduit de la 9« ode du liv. IV d'Horace : Ne forte credas tnteritura, etc. Ici Ronsard lutte difficilement contre l'expression éclatante et concise du lyrique latin ; mais il plaît par une naïveté particulière. On aime cette Hélène qui se laisse prendre à une perruque blonde bien peignée, et cet Hector qui n'a pas été le premier des gendarmes, — Celui qui sur la tête sienne, encore imité d'Horace, ode 1"», liv. III : Districtus ensis cui super impia^ etc. La dernière stance semble faite pour servir de transition à la pièce suivante, Tune des plus charmantes de Ronsard.