CHAPITRE IX
La ferme hospitalière.
Jacques et Marie cheminèrent quelque temps. Ils avaient déjà fait plus de cinquante lieues sans trouver à se fixer nulle part. La modique somme que le bon Antoine leur avait donnée touchait à sa fin. Ils mettaient dans leurs dépenses la plus stricte économie, l'idée d'aller demander l'aumône leur
B HAItTE.
tant estrâmetnetit pénible; mais h la Rd la riécesilé les y força. Le plus souvent ils ne recueillaient ue des refus accompagnés de paroles grossières ; uelquefois on leur donnait un petit morceau de lain sec , qu'ils trempaient dans la fontaine voisine. tarement on leur donnait un peu de soupe ou de iguraes, plus rarement encore quelques restes de iande ou de fritures. Marie vit plus d'une lois qu'on ournait et retournait longtemps de misérables restes lour en choisir les morceaux les plus petits et' les ilus médiocres qu'on voulait tiien leur abandonner, iouvent, après aVoir passé la journée sans avoir ien mangé de chaud, ils étaient encore beureui 'obtenir la permission de coucher dans une range.
Un jour, après avoir parcouru la route entre des lontagnes boisées sans rencontrer une' habitaion , le vieillard se sentit défaillir. Pâle, défait, et 'ayant plus la force de proférer une parole , il se lissa tomber au pied d'une colline , suc des feuilles ont la terre était jonchée. Marie , tremblante , éperue, chercha partout un peu d'eau; elle n'en trouva as une goutte. En vain elle appela du secours; écho seul répondait à ses cris. Dans tous les envions il n'y avait ni maison, ni cabane. Marie monta récipitamment sur la colline pour voir si elle ne ourrait pas découvrir quelque chaumière : ses gcoux fléchissaient sous elle. Tout à coup elle aperçut ans une vallée profonde , de l'autre côté de la colne, une métairie avec de beaui champs de blé et de asles prairies ; c'était la seule habitation qui se trouât dans celte vaste forêt. Elle y descendit en courant usSt vite qu'elle put, et arriva presque hors d'h'a-
leine. Fondant en larmes , et d'une voix entrecoupée de sanglots, elle implora des secours pour son père. Le paysan et sa femme , tous deux déjà un peu âgés , avaient Fâme bonne et compatissante ; ils furent touchés du désespoir, de la pâleur, des larmes et des prières de la pauvre fille. La paysanne dit à son mari : « Va atteler bien vite le cheval à la petite charrette , et allons chercher ce malheureux vieillard. » Le fermier partit pour harnacher le cheval , et tira la petite charrette hors de la grange. De son côté, la paysanne alla chercher quelques matelas, une cruche remplie d'eau fraîche et une bouteille de vinaigre. Mais Marie, ayant appris que le chemin pour les voitures était en mauvais état, et faisait perdre une demi-heure parce qu'il faisait plusieurs détours , emporta la cruche d'eau avec le flacon de vinaigre , et reprit sa course par le même sentier qui l'avait amenée : il lui tardait trop de revenir auprès de son père.
En arrivant , elle le trouva un peu remis et assis sous un arbre. Il fut bien content de revoir Marie, dont l'absence lui causait déjà une vive inquiétude. On le plaça sur la voiture, qui arriva peu après , et on le conduisit à la ferme.
L& fermier avait dans sa maison un joli petit appartement, qui justement alors se trouvait libre: c'était une chambre , un cabinet et une petite cuisine ; il céda ce local au vieillard malade , où la fermière lui arrangea un bon lit et quelques meubles nécessaires. Marie, afin d'être toujours à côté de son père;; se contenta d'une simple paillasse. La maladie de Jacques n'était qu'un épuisement causépar la mauvaise nourriture, lesjnisérables gîtes et les fatigues
u voyage. La bonne paysanne n'épargna rien de B que la maison pouvait fournir pour rendre des irces au vieillard. Elle ne ménagea ni la farine, i les œufs , ni le lait , ni le beurre ; elle ne regretta as même quelques poules pour faire d'excellents ouillons et réconforter son hôte languissant. Ce fut Qsuite le tour du paysan : il fournit presque tous les mrs un jeune pigeon de sa volière. « Tiens , disait-il
sa femme en souriant , va lui mettre cela à la broie : tu n'as point ménagé tes poules , je ne veui pas ister en arrière. »
Ce fermier et sa femme avaient l'habitude d'aller >ules les années, en partie de plaisir, à la fête d'uu liage situé à quelques lieues de là. Cette fois, ils rirent la résolution de rester chez eni , d'employer argent qu'ils épargnaient ainsi à l'achat de quelques suteilles de bon vin pour leur vieil hôte. Marie en imoigna sa vive reconnaissance, les larmes aui îui. « 0 mon Dieu I disait-elle , il est donc vrai qu'il ade bonnes gens partout ! et c'est précisément dans s contrées les plus sauvages qu'on trouve souvent s cœurs les plus humains. »
Mario était constamment assise au chevet du lit de m père ; pourtant elle ne restait point oisive. Elle ivait parfaitement coudre et tricoter, elle travailla 'CC ardeur et sans relâche pourses généreux hôtes; mais on ne la voyait se reposer un seul instant. La lysanne était extrêmement contente de son appLidion au travail et de sa conduite décente et mojste. L'escellente nourriture elles bons soins furent I meilleur eiïet sur la santé de Jacques. Bientôt il 1 sentit assez de forces pour travailler aussi. L'oisiîté M avait toujours été insupportable ; il recom-
mença donc à travailler sur-le-champ, et, reprenant son ancien état , il se mit à faire des paniers. Marie allait chercher des branches d'osier et des baguettes de coudrier. Avant tout il fit pour la fermière un bel et bon panier à bras qu'il voulut lui offrir en témoignage de sa reconnaissance. Il avait bien deviné le goût de celte brave femme. Le panier était tressé avec soin et solidité. Dans le couvercle, des brins rouges enlacés dans le tissu formaient le chiffre de la paysanne , et sur les flancs il avait , au moyen de petites branches jaunes, brunes et vertes, figuré une métairie couverte en chaume et entourée de quelques sapins. Toute la maison vint admirer ce joli travail ; mais la paysanne surtout témoigna la plus grande joie , et l'image de sa métairie , qu'on appelait le domaine de Sapincour, à cause de la forêt de sapins dont il était entouré, lui fit un extrême plaisir.
Dès que le père Jacques se sentit parfaitement rétabli , il dit au paysan et à la paysanne : « Nous vous avons été assez longtemps à charge ; il faut que nous partions , ma fille et moi. »
Mais le paysan le prit par la main , et lui répondit : « Quelle mouche vous pique donc là , père Jacques ? J'espère que nous ne vous avons pas fait de mal?... Pourquoi voulez-vous donc vous en aller? Je vous croyais un homme raisonnable ; et cette fois vous avez une très-mauvaise idée. »
La paysanne , essuyant une larme avec le coin de son tablier, ajouta : « Restez donc chez nous ; la saison est déjà avancée. Le feuillage devient tout jaune , et l'hiver n'est pas loin. Voulez-vous donc retomber malade ? »
Jacques protesta que, s'il partait, c'était uniquement pour ne pas leur être à charge.
* Ali ! bien oui , h cliarge I que tenez-Tôus nous chnnter là ? s'écria le paysan ; que cela ne vous tracasse point; TOUS ne nous embarrassez nullement dans celle petite chambre , et puis vous iavez bien gagner ce que vous mangez.
— Ah! certainement, disait la pajrsanne ; Marie le gagne en tricotant et en cousant pour mon ménage : et vous , Jacques , si vous voulez vous amuser encore à faire des paniers, vous n'aurez plus rien à craindre pour votre subsistance ; car, lorsque je fus dernièrement invitée à ce baplêmë chez la meunière là-haut, et que j'y allai avec votre beau panier, taules les paysannes qui s'y trouvèrent voulaient en avoir de pareils. Je vous procurerai bien assez de commandes; soyez tranquille, l'ouvrage né vous manquera pas de longtemps. »
Jacques et Marie se décidèrent à rester, et leurs bâtes en témoignèrent la joie la plus sincère.