CHAPITRE XI
Rose retrouve son père.
Rose passa tout le reste de la soirée dans de bien tristes pensées. L'horrible état où elle avait vu son père lui navrait le cœur : elle ne put fermer l'œil de la nuit. Vers deux heures on l'appela pour faire la soupe au concierge, qui partit ensuite, et un soldat alla porter à Guneric la clef du château.
La concierge s'était recouchée. Rose, se trouvant seule dans la chambre, résolut de profiter de cette heureuse circonstance; elle alla bien doucement chercher dans le trousseau de clefs, et en détacha avec précaution celle du cachot de son père, qu'elle avait eu soin de remarquer. Elle prit la vieille lanterne du geôUer, qu'on accrochait près des clefs;
et, maîtresse de ces deux objets si précieux pour elle, Rose remonta dans sa cl^ambre pour y attendre que tout le monde fût endormi ; ensuite elle alluma la lanterne, la cacha sous son tablier, et, après avoir ôté ses souliers, elle se glissa dans la noire galerie , se dirigea vers le cachot de son père , et roQYrit aussi doucement qu'il lui fut possible.
La lanterne de corne , toute noire de suie , ne ré* pandait qu'une lumière faible et jaunâtre. En entrant. Rose trouva le chevalier assis sur le siège de pierre et les bras croisés sur la poitrine.
L'arriyée de la domestique du concierge , qu'il crut reconnaître, lui causa quelque surprise.
« Est-ce toi^ ma bonne enfant? lui dit -il; que viens-tu faire ici à cette heure; il n'y a pas longtemps que le garde vient d'annoncer deux heures après minuit. — Pardonnez-moi, dit Rose à voix basse, si je viens troubler votre repos ; j'ai besoin de vous parler en secret. — Quelle imprudence , mon enfant ! dit Edelbert ; vous vous exposez beaucoup. — Tout dort dans le château, répondit Rose ; c'est Dieu qui a guidé mes pas, je viens vous apporter des nouvelles de votre fille chérie. — De Rose? interrompit le chevalier tout ému : oh ! parle , mon enfant ; dis-moi vite , dis-moi , je t'en conjure , tout ce que tu fais de ma fille... La connais-tu? l'as -tu vue? lui as-tu parlé? est-elle heureuse? — Connaissez-vous cette chaîne d'or et cette médaille? répondit Rose. — 0 Ciel ! s'écria Edelbert; si je les connais ! je les avais données à Rose au moment de notre séparation , mais en lui recommandant de ne jamais s'en dessaisir. Comment te les a-t-elle confiées? -^ Elle ne s'en est pas non plus dessaisie.
i90 ROSE DE TANNEB0UR6*
Mon père, regarde-moi, c'est Rose, c'est ta fille qui " t'embrasse. » Rose av^it eu soin d'enlever la teinture brune que Burkhard avait étendue sur son visage et ses mains ; elle ouvrit la lanterne, le chevalier la reconnut, et ils se précipitèrent dans les bras l'un de l'autre. « 0 fille chérie! quel bonheur de te revoir encore !... — 0 mon père ! mon père ! mon père ! » étaient les seules paroles que pût articuler Rose dans ses douces étreintes.
Après la première émotion, Rose raconta toute son histoire : et la pieuse reconnaissance de Burkhard, et la froide pitié des nobles chevaliers, et son entrée au service de la concierge. « Maintenant, s'écria-t-elle, Dieu a exaucé ma prière, il m'a mise en position de te voir fréquemment, de te parler, de te procurer de temps à autre une nourriture meilleure, et de te rendre mille petits soins. Oh! je me sens la plus heureuse des filles. — Non, répondit le chevalier, tu n'es pas la plus heureuse, mais la plus vertueuse des filles ; et moi , je suis le plus heureux des pères. Je me plaignais de mes malheurs, à présent j'en remercie le Ciel. Sans eux je n'aurais jamais su apprécier toutes les vertus de ma fille. Oui, j'oublie tous mes maux et toutes mes hu* miliations. Tous les trésors de l'univers ne valent point la. félicité que j'éprouve en te pressant sur mon cœur.' Qu'est-ce que l'or et les honneurs en comparaison de la vertu et de la satisfaction qu'elle nous procure?
« 0 ma fille , tu peux te féliciter d'avoir appris bien jeune ce que c'est que l'adversité. Réjouis-toi d'avoir employé à visiter et à consoler ton père dans son cachot ces heures de la nuit que tant de gens con-
sacreot au jeu , à la danse et aux plaisirs bruyants. Tes infortunes t*ont préservée des mille dangers de cette vie mondaine, et Vont fait connaître de bonne heure les charmes et le prix de la vertu. »
Enfin Rose, profondément émue, tendit la main à son père, éteignit sa lampe et se hâta de partir, car le cor du gardien de la tour venait d^annoncer le lever de l'aurore.