‹ Œuvres choisies du Chanoine Christophe SchmidChapitre 98 sur 107 · CHAPITRE I · texte numérisé non relu

CHAPITRE I

Qael malheur ! i] n'y a pas encore de poule ici.

Dans un petit vallon situé au milieu de hautes niontagnes, et entouré de rochers et de forêts, vivaient, il a y plusieurs siècles, quelques pauvres charbonniers. Leurs cabanes étaient dispersées çà et là dans la vallée. Des cerisiers et des pruniers plantés autour de chaque habitation, de petits champs ensemensés de blé, de lin ou de chanvre, une vache et quelques chèvres, telles étaient leurs richesses. Cependant ils gagnaient encore quelque chose sur le charbon qu'ils fournissaient à la fonderie de fer établie dans la montagne. La réunion de ces braves gens formait un petit peuple très-heureux. Ils possédaient bien peu sans doute; mais ce peu suffisait à leurs besoins, et ils ne désiraient pas davantage. Avec leur genre de vie si dur, leur travail continuel et leur sobriété extrême, ils jouissaient d'une santé parfaite , et Ton trouvait dans

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ces chétives cabanes ce que Ton chercheftiit Yainement dans les palais dorés, des vieillards plus que centenaires.

Déjà Tavoine commençait à mûrir, lorsqu*un jour qu'il faisait très -chaud dans les montagnes, une jeune fille de la vallée qui gardait des chèvres accourut presque hors d'haleine vers la cabane de ses parents, et leur annonça qu'il arrivait des voyageurs qui avaient un aspect étrange et un langage inconnu. C'était une dame de distinction et deux enfants, avec un homme très-âgé. Celui-ci, malgré ses habits richement galonnés, ne paraissait être que le domestique. «Ah! mon Dieu! disait la jeune fille, ces bonnes gens doivent avoir faim et soif, et ils sont accablés de fatigue. Je les ai rencontrés en cherchant une de mes chèvres qui s'était égarée : je me suis empressée de leur montrer le chemin de notre vallon. Portons-leur quelque chose à boire et à manger, et voyons si nous ne pourrions pas les loger cette nuit chez nous ou chez quelqu'un de nos voisins. » Aussitôt les parents de la jeune fille prirent du pain noir, du lait et du fromage de chèvre , et se rendirent à l'endroit désigné.

Pendant cet entretien , les étrangers s'étaient retirés h l'ombre d'un rocher garni de buissons, qui donnaient une agréable fraîcheur. La dame était assise sur un bloc tapissé de mousse , un voile de crêpe blanc comme la neige couvrait sa figure. Elle tenait sur ses genoux une charmante petite fille, bien délicate et d'une beauté ravissante. Le vieux domestique était occupé à décharger un mulet gui portait le bagage , et auquel un autre enfapt , petit garçon pleip de gentillesse et ^e vivacité, présentait

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une poignée de cbard<»is, que ranimai mangeait avidement.

Le charbonnier et sa femme s'approchèrent de la dame avec toutes les marques de respect ; k sa figure distinguée, à la dignité de ses manières et à la richesse de sa robe , on voyait qu'elle devait être d'un rang élevé. « Tiens, regarde donc un peu , disait tout bas la charbonnière à son mari , cette belle collerette, comme elle est joliment festonnée I et les fines dentelles au bout de ses manches ! k peine si Ton peut apercevoir un petit bout de ses mains ; et jarnil ses souliers sont aussi blancs que les fleurs du cerisier, et ornés de petites paillettes d'argent. » Mais le mari gronda sa femme , et lui dit : « Tu ne penses donc qu'aux vanités! et puis n'est -il pas tout simple que des gens de haute condition portent des habits riches et distingués? Et cependant le bel habit ne rend l'homme ni meilleur ni plus heureux; et, que sait -on 7 avec ses jolis petits souliers broàés, la bonne dame a peut-être été obligée de faire bien des marches pénibles et de parcourir de rudes chemins... »

Le charbonnier et sa femme offrirent à l'étrangère du lait, du pain et du fromage. La dame leva son voile : ils furent étonnés de sa beauté , et surtout de la noble douceur empreinte sur tous ses traits. Elle les remercia d'un air affable, prit du lait, et le présenta à l'enfant qu'elle tenait sur ses genoux. Des ruisseaux de larmes s'échappèrent de ses yeux et coulèrent le long de ses joues vermeilles lorsqu'elle vit l'enfant saisir TécueUe de ses deux petites mains et boire avec avidité. Le petit garçon s'approcha aussi, et but h «on tour; puis elle leur

distribua du pain ; et cette tendre mère ne s'occupa d'elle-même qu'après avoir ainsi pourvu au besoin de ses enfanls. Le domestique, de son côté , se régalait d'un morceau de fromage , qu'il trouvait déli> cieux. Pendant ce petit repas, tous les habitants de la vallée, jeunes et vieux, étaient sortis de leurs demeures , et , rangés en cercle autour des étrangers , les regardaient avec élonnoment et curiosité.

Après que le vieux domestique eut apaisé sa faim , il pria ces bonnes gens de vouloir bien céder à la dame une petite chambre pour quelque temps ; il les en priait avec instance, et les assurait qu'elle ne leur serait point à charge, et qu'elle les paierait généreusement. « Oui, mes amis, ajoutait la dame d'une voix douce et touchante; ayez compassion d'une mère infortunée et de ses deux enfants, qu'un ihalheur affreux a forcée de quitter ses foyers. » Les hommes se réunirent alors , tinrent conseil , et rendirent une décision favorable.

Dans la partie supérieure de la vallée, un petit ruisseau, jaillissant du haut d'un énorme rocher de granit, et se précipitant en cascades écumanles, fait tourner les roues d'un moulin qui semble suspendu à ce roc élevé. De l'autre côté du ruisseau, le meunier a bâti une maisonnette fort jolie. A la vérité, elle n'est construite qu'en bois, comme toutes les habitations de la vallée, mais elle présente un aspect très -agréable : de beaux cerisiers l'ombragent, et un charmant petit jardin l'entoure. C'est là l'asile que le meunier offrit à la dame étrangère.

« Je .vous cède de bon cœur, telle qu'elle est, la maisonnette que vous voyez là-haut, dit-il en la lui montrant du doigt ; elle est toute neuve , et per-

^' "'on, L '.f)X

■ J» TOUS cède de bon cteiir la maisonnatto que vans vofei là-baut. u

sonne ne Fa encore habitée. Je Tai bâtie pour m'y retirer an jonr, quand je céderai le moulin à mon fils. Ab ! qne la bonté de Dieu est grande ! ma maisonnette est finie d'hier, et aujourd'hui vous venez l'occuper. On dirait que je l'ai bâtie exprès pour vous. Elle vous plaira : oh ! bien sûr, elle vous plaira. »

La bonne dame était enchantée de cette offre gracieuse. Après s'être reposée quelques instants encore, elle monta à sa nouvelle demeure, portant la petite fille dans ses bras ; le vieillard y conduisit le petit garçon par la main , et l'obligeant meunier se chargea du mulet. En arrivant, la dame trouva la maisonnette fort agréable, à la grande joie du meu> nier. 11 y avait déjà une table , des chaises et plusieurs bois de lit. La dame , de son cdté, avait apporté dans ses bagages de beaux tapis , des draps et de riches couvertures ; elle fit sur-le-champ tous ses apprêts pour la nuit.

Mais , avant de se coucher, elle remercia Dieu , qui après tant de peines et d'alarmes lui avait fait trouver un pareil asile. « Qui l'aurait jamais cru, disait- elle, que moi, élevée dans des palais, je m'estimerais heureuse un jour d'être reçue dans une chétive chaumière ? Les grands devraient toujours être bons et affables avec leurs inférieurs, aussi bien par humanité que par prudence, car personne ne sait ce qui peut lui arriver. »

Le lendemain , dès la pointe du jour, la dame et ses enfants sortirent pour reconnaître les environs ; sa fatigue l'en avait empêchée la veille. Elle trouva autour d'elle le paysage le plus pittoresque. Les cabanes des charbonniers, disséminées par groupes

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de deux ou trois dans les profondes sinuosités de ce vallon, au milieu duquel le petit ruisseau du moulin promenait en serpentant ses ondes argentines; de belles prairies, des rochers de formes et de couleurs variées à Tinfini , et couverts de buissons de toute espèce ; des chèvres broutant çà et là sur ces rochers, et dont la blancheur relevait encore les belles nuances de la verdure: tout cet ensemble, éclairé alors par les premiers rayons du soleil , formait un tableau si enchanteur, que le plus habile peintre n'aurait pu mieux imaginer.

Le vieux meunier, aussitôt qu'il aperçut la dame avec ses enfants, sortit de son moulin, et, passant sur la planche étroite qui traversait le ruisseau , alla à leur rencontre. « Eh bien. Madame, n'est- il pas vrai, s'écria-t-il, qu'on ne trouverait pas dans toute la \ allée un plus joli endroit? Tandis que ces fonds là-bas sont encore enveloppés d'ombres épaisses, ici tout est déjà coloré des premiers feux de l'aurore. Souvent même les brumes grisâtres entourent encore les cheminées des cabanes de cette vallée humide et profonde, que déjà nous jouissons d'un ciel pur et serein. »

Mais ce qui plaisait le plus aux enfants de la dame, c'était le mouvement de la roue du moulin, qui tournait continuellement et avec tant de vitesse... Le petit garçon aimait beaucoup aussi le tapage des meules, et le bruit du ruisseau, dont l'écume blanche et fouettée ressemblait à du lait bouillant. De son côté, la petite fille admirait les gouttes d'eau lancées au loin par la roue, et qui , éclairées par le soleil, brillaient à ses yeux comme des millions de perles et de diamants.

La dame passa la journée h arranger son petit ménage aussi bien que la pauvreté de ce pays le permettait. Les habitants rivalisaient de zèle pour lui procurer des vivres , du bois , des ustensiles de cuisine , et autres objets utiles. La jeune fille qui la première lui avait montré le chemin de ce vallon , et qui se nommait Marthe, entra à son service.

« Avant tout, j'ai besoin d'œufs, dit la dame eu se préparant à faire la cuisine ; tâche donc de m'en acheter quelques-uns.

— Des œufs? s'écria Martha tout étonnée, et pourquoi faire ?

— Eh mais , singulière question ! pour les faire cuire... Allons, va, et dépêche-loi de revenir.

— Pour les faire cuire!... reprit la jeune fille; mais les oiseaux n'en onl^^lus maintenant; et puis d'ailleurs ce serait bien dommage... Il faudrait au moins quelques centaines d'œufs de merles ou de linottes pour quatre personnes.

— Est-ce que tu es folle? reprit la dame: qui donc te parle d'œufs de petits oiseaux? ce sont des œufs de poule que je te demande. »

A ces mots la jeune fille secoua la tête, et dit: « De poule?... Quel est cet oiseau? je ne le connais pas; jamais de ma vie n'en ai vu.

— Gomment! vous ne savez pas encore ce que c'est que des poules (1) ? »

(1) Les poules étant originaires du Levant, et n'ayant été apportées en Europe que peu avant Tépoque où se passe l'histoire que nous racontons, il n'est pas étonnant qu'alors une poule fût dans certaines contrées un objet aussi rare que l'est encore aujourd'hui le paon dans plus d'un pays.

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Comme il n'était pas plus facile de se procurer de la viande que des œufs, la dame était souvent fort embarrassée pour faire sa petite cuisine. Je n'aurais jamais pensé, se disait-elle alors, qu'un œuf fût ub aussi précieux bienfait du Créateur, si en ce moment je ne me voyais dans l'impossibilité d'en trouver. 11 en a été aiosi de mille autres choses dans mon voyage. Le malheur et les privations ont donc aussi leur utilité : ils appellent notre attention sur plusieurs présents de la bonté divine que nous ne savions pas apprécier dans la prospérité, et réveillent ainsi notre reconnaissance envers Dieu.

La bonne dame était donc réduite à vivre bien sobrement , quoique les habitants du vallon s'empressassent de lui apporter tout ,ce qu'ils croyaient pouvoir lui être agréable. Le meunier pèchait-il une belle truite, le charbonnier prenait-il quelques grives, c'était pour elle. Son vieux domestique surtout lui rendait les plus grands services. Elle possédait encore divers objets en or et en diamants, et de temps en temps elle l'envoyait vendre quelque bijou. Souvent son absence durait plusieurs semaines, et à chaque voyage il rapportait quelque emplette pour le petit ménage.

Les habitants de la vallée ne tardèrent pas à remarquer qu'ordinairement , après le retour du domestique , la dame paraissait plus afiGUgée , et qu'elle avait les yeux rouges. Ils auraient bien voulu savoir qui elle était, d*où elle venait; mais ils n'osaient jamais le lui demander à elle-même : et quand ils questionnaient le vieux domestique, celui-ci leur débitait des noms si bizarres, qu'ils pouvaient à peine les prononcer, et qu'un quart d'heure après

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ils les avaient déjà oubliés. Ils s'aperçurent à la fin que le malin vieillard les avait plaisantes. Alors ils s'adressèrent aux enfants. « Dites-nous donc comment s'appelle votre mère; dites-nous-leàToreille; personne n'en saura rien , soyez tranquilles. x> Le petit garçon leur répondait d'un ton mystérieux , mais aussi avec toute la naïveté de son âge : « On rappelle maman. » La jeune fille n'en disait pas davantage, et les charbonniers comprirent que le temps seul pourrait dévoiler ce mystère.

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